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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 13:18

 

La jouissance inhumaine de l'Autre

 

Cette furie de la destruction commise par l'esclave et cette fascination pour la jouissance mortelle, nous la retrouvons chez Lacan. Son maître, Gaëtan Gatian de Clérambault, psychiatre et professeur de Drapé aux Beaux-Arts, s'est tiré une balle dans la tête en se regardant dans un miroir[1]. Les premières publications de Jacques Lacan portent sur le crime des soeurs Papin, les bonnes qui assassinèrent sauvagement leur patronne et sa fille, laissant dans l'escalier les yeux qu'elles avaient énucléés[2]. Oedipe n'est pas loin... Vingt ans après ses premières publications, Lacan n'hésite pas à écrire : "pour que la relation de transfert pût dès lors échapper à ces effets, il faudrait que l'analyste eût dépouillé l'image narcissique de son Moi de toutes les formes du désir où elle s'est constituée, pour la réduire à la seule figure qui, sous leurs masques, la soutient : celle du maître absolu, la mort. [...] Et ce serait la fin exigible pour le Moi de l'analyste, dont on peut dire qu'il ne doit connaître que le prestige d'un seul maître : la mort"[3]. Toutes les formes de désir, sous la diversité infinie de leurs masques, ne cachent donc qu'un seul désir, celui de la mort. C'est ce que Lacan a vu dans le personnage d'Antigone, fruit de l'inceste de son père Oedipe avec sa mère (mère d'Oedipe et mère d'Antigone) : "Antigone mène jusqu'à la limite l'accomplissement de ce que l'on peut appeler le désir pur, le pur et simple désir de mort comme tel". En effet, n'a-t-elle pas déclaré "d'elle-même, et depuis toujours : je suis morte et je veux la mort" ? Elle incarne la pulsion de mort. Mais son désir d'où vient-il ? Du désir de la mère à la fois fondateur d'une lignée et désir criminel. "Aucune médiation n'est ici possible, si ce n'est ce désir, son caractère radicalement destructif. La descendance de l'union incestueuse s'est dédoublée en deux frères, l'un qui représente la puissance, l'autre qui représente le crime. Il n'y a qu'une personne pour assumer le crime, et la validité du crime, si ce n'est Antigone".

Mais Lacan ne nous parle pas seulement du désir inhumain de la mort, du désir de mort (désir du sujet de mourir, désir d'autrui de tuer le sujet, désir qui provient de la mort elle-même). Il aborde le problème de la jouissance. Il y a la jouissance humaine de l'autre, tout d'abord. Jouissance d'autrui à me nuire gratuitement comme l'avait vu Freud. Jouissance du sujet à faire mal à autrui. Jouissance de la transgression de la Loi : "la jouissance [...] est un mal parce qu'elle comporte le mal du prochain. Quel est celui qui, au nom du plaisir, ne mollit pas dès les premiers pas un peu sérieux vers sa jouissance ? [...] C'est la présence de cette méchanceté foncière qui habite en ce prochain. Mais dès lors elle habite aussi en moi-même. Et qu'est-ce qui m'est plus prochain que ce coeur en moi-même qui est celui de ma jouissance, dont je n'ose approcher ? Car dès que j'en approche [...] surgit cette insondable agressivité devant quoi je recule, que je retourne contre moi, et qui vient, à la place de la Loi évanouie, donner son poids à qui m'empêche de franchir une certaine frontière à la limite de la Chose". Mais si j'utilise cette agressivité qui vient de moi contre moi-même, cette cruauté morale par amour du prochain, je peux utiliser cette agressivité en la retournant contre lui, puisqu'il est un autre moi-même ! Mon image a été construite dans le miroir du regard de l'autre !

C'est ici que surgit la jouissance inhumaine de l'Autre. "Saint Martin partage son manteau [...] car le mendiant est nu. Mais peut-être, au-delà du besoin de se vêtir, mendiait-il autre chose, que Saint Martin le tue ou le baise. [...] C'est bien sûr de cet au-delà du principe du plaisir, de ce lieu de la Chose innommable et de ce qui s'y passe [...] quand on nous conte que la bienheureuse Marie Allacoque mangeait avec non moins de récompense d'effusions spirituelles, les excréments d'un malade"[4]. Le Maître est ici le grand Autre, l'Inconscient qui jouit, à leur insu, des sujets humains, "instruments de la jouissance divine"[5].



[1]              Personne, à notre connaissance, ne semble avoir relié ce fait à la double théorie lacanienne du miroir (schéma du miroir avec "bouquet renversé" d'une part et "stade du miroir" de l'autre). Lacan, Ecrits, Seuil, 1966, p.674 et p.93 sqq.

[2]              Cette "dialectique du maître et de l'esclave" est à l'origine de la pièce de théâtre Les Bonnes  de Jean Genet où précisément les soeurs jouent en miroir le rôle de leur maîtresse et de sa fille...

[3]              Lacan, Ecrits, p.348-349.

[4]              Lacan, L'éthique de la psychanalyse, séminaire VII, Seuil, 1986, p.328-329 (Hegel a longuement analysé le cas d'Antigone qui incarne, pour lui, l'opposition à la Loi, Phénoménologie de l’Esprit, tome 2, p.20-43) ; p.217-219 ; 221.

[5]              Lacan, L'envers de la psychanalyse, séminaire XVII, Seuil, 1991, p.75.

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Published by Patrice TARDIEU - dans Psychanalyse
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commentaires

le mercier steeve 01/02/2009 21:56

Invitation au cartel Lacan avec Hegel sur psychanalyse-paris/forum. A bientôt

Patrice TARDIEU 22/05/2010 20:13



Merci.



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