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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 13:10

 

la jouissance inhumaine du Maître

 

Au moment où l'esclave rencontre "la chose", il la nie et tente de la supprimer, mais sa négation est imparfaite. La chose résiste, est indépendante de lui ; il ne peut en venir à bout et l'anéantir. Il ne fait que la transformer. Son désir est réfréné, la disparition de l'objet retardée. Son désir ? Quel désir ? Le désir de destruction. Sa jouissance est incomplète, ne va pas jusqu'au bout. "Inversement, par cette médiation [servile], le rapport immédiat devient pour le maître la pure négation de cette même chose ou la jouissance ; ce qui n'est pas exécuté par le désir [de l'esclave] est exécuté par la jouissance du maître ; en finir avec la chose : l'assouvissement dans la jouissance". L'anéantissement de l'objet a produit la jouissance du maître. Mais celle-ci n'est encore qu'humaine : "cela n'est pas exécuté par le désir [de destruction de l'esclave] à cause de l'indépendance de la chose ; mais le maître, qui a interposé l'esclave entre la chose et lui, se relie ainsi seulement à la dépendance de la chose, et purement en jouit. [...] Il est la pure puissance négative à l'égard de laquelle la chose est néant". Le maître jouit de la disparition totale de l'objet tandis que l'esclave, frustré, n'a produit qu'une destruction partielle. Il tiendra sa revanche au moment de la Révolution française au nom de la liberté : "la liberté universelle ne peut donc produire ni une oeuvre positive ni une opération positive ; il ne lui reste que l'opération négative ; elle est seulement la furie de la destruction". Donnons un exemple de cette furie : on coupa, le 3 septembre 1792, les seins et la vulve de la princesse de Lambale qui servit de moustache à l'un des patriotes, à l'hilarité générale ! Cette ré-jouissance populaire est là encore, humaine... "L'unique oeuvre et opération de la liberté universelle est donc la mort, et, plus exactement, une mort qui n'a aucune portée intérieure, qui n'accomplit rien, car ce qui est nié c'est le point vide de contenu, le point du Soi absolument libre. C'est ainsi : la mort la plus froide et la plus plate, sans plus de signification que de trancher une tête de chou ou d'engloutir une gorgée d'eau". Il n'y a pas à choisir entre la liberté ou la mort, la liberté universelle est la mort violente infligée.

Et pourtant l'esclave a rencontré le vrai maître, non pas dans le travail servile, mais dans l'angoisse : "cette conscience a précisément éprouvé l'angoisse non au sujet de telle ou telle chose, non durant tel ou tel instant, mais elle a éprouvé l'angoisse au sujet de l'intégralité de son essence, car elle a ressenti la peur de la mort, le maître absolu (des absoluten Herrn). Dans cette angoisse, elle a été dissoute intimement, a tremblé dans les profondeurs de soi-même, et tout ce qui était fixe a vacillé en elle. Mais un tel mouvement, pur et universel, une telle fluidification absolue de toute subsistance, c'est là l'essence simple de la conscience de soi, l'absolue négativité; le pur être-pour-soi, qui est donc en cette conscience même"[1]Nous tenons ici la jouissance du maître, non celle humaine du maître de l'esclave ou de l'esclave devenu maître, mais la jouissance inhumaine de la mort elle-même, le maître absolu. Seulement si le pur être-pour-soi est l'absolue négativité, alors, le désir est désir de mort et aucune reconnaissance, aucune réconciliation sociale ou autre, ne pourra satisfaire ce désir de mort, ce désir de voir la mort en face. Désir impossible, inhumain, jouissance absolue, inhumaine, irréalisable, puisqu'au moment même où l'on voit la mort en face l'on n'est plus.



[1]              Hegel, La phénoménologie de l'esprit,  Aubier, 1939, tome 1, p.162-163 ; tome 2, p. 135-136 ; tome 1, p. 164.

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Published by Patrice TARDIEU - dans Philosophie
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