Un blog qui contient les articles philosophiques, psychologiques et psychanalytiques de Patrice TARDIEU, professeur de philosophie
Gages et gageure de l'engagement religieux
"Les engagements du monde, prendre des engagements avec quelqu'un, sont des termes de nouvelle création".
Bouhours, Entretiens d'Ariste et d'Eugène(1671)
En France, dans les milieux littéraires et philosophiques, le concept d'engagement a une signification précise[1]. Il s'applique aux auteurs d'après-guerre qui prennent des positions tranchées sur les problèmes politiques et sociaux et particulièrement à Sartre qui écrit : "L'écrivain engagé sait que la parole est action : il sait que dévoiler c'est changer et qu'on ne peut dévoiler qu'en projetant de changer[2]. [...] L'homme est l'être vis-à-vis de qui aucun être ne peut garder l'impartialité, même Dieu. Car Dieu, s'il existait, serait [...] en situation par rapport à l'homme"[3].Autrement dit, nul ne peut rester impassible, pas même Dieu, contrairement à la conception aristotélicienne ou aux dieux épicuriens, vivant dans les intermondes, indifférents aux mondes et aux hommes[4]. Il faut s'engager. D'autant plus que Dieu n'existe pas. En effet le fondement de toute la pensée sartrienne est l'opposition entre l'en-soi massif des choses qui ne peuvent pas ne pas être là et le pour-soi insaisissable de l'esprit qui les pense et qui introduit le "néant" dans cet espace étouffant et engluant de l' "être". Or Dieu serait cette impossible réunion, cette utopique substance en-soi-pour-soi[5]. Nous voici donc devant une aporie : ou bien nous maintenons la conceptualisation stricte sartrienne[6] et il devient très difficile de traiter le thème "Religion et engagement", ou bien nous élargissons l'extension du concept. C'est que nous allons faire pour pouvoir poser notre problématique. Nous pouvons inclure parmi les "philosophes engagés" un Fichte qui écrivit en 1793
Reste à définir le concept de religion qui doit englober les religions et éclairer la religion. Les religions déploient une extraordinaire diversité d'attitudes(prières, rites), de pratiques (dévotions, soumission, respect, silence, chants, danses), d'édifices et d'organisations (Eglise, temple, mosquées, synagogues, ordres), de croyances (dogmes, systèmes). Comment éviter la dispersion et trouver l'unité de la religion ? A la base, il semblerait qu'il y ait un besoin, une exigence de transcendance face à l'immanence[8]. D'où la séparation du profane et du sacré, entre ce qui est ordinaire et ce qui est "tabou" (mot polynésien qui signifie "ce qui est séparé, à part")[9]. Le relatif appelle l'absolu. La religion serait donc cette visée de l'Absolu. Mais celle-ci doit se manifester. Elle se dépose donc dans des religions au cours des siècles dans des lieux divers et des mentalités très différentes, privilégiant comme "hiérophaniques"[10] certains objets, certains gestes, de manière totalement incompréhensible pour qui en est étranger. La religion et les religions sont donc une tension entre une mythique (images, symboles...) et une apophatique (transcendance ineffable, invisible)[11]. Nous pouvons donc énoncer notre problématique sur "Religion et engagement" : qui s'engage ? Pourquoi ? Quels sont les gages, la "caution" ? A propos de quelle "dette" ? Qui est le "gagiste", le "créancier" ? Quels sont les risques ?
La dette
"Observez la religion : le reste meurt, elle ne meurt jamais".
Fénelon, Télémaque
Nous allons nous "délocaliser", pour mieux mettre à l'épreuve notre série de questions, en abordant en premier une "religion séculière"[12], celle d'Auguste Comte qui, d'après Henri Gouhier, a découvert "une approche concrète de ce qui est spécifiquement religieux dans la religion". Mais comment le fondateur du positivisme a-t-il pu écrire un catéchisme, sous forme de catéchèse d'un prêtre à une femme, l'instruisant sur le dogme, le culte et les règles à observer ? Une certaine stupeur frappe le lecteur familier de la première leçon du Cours de philosophie positive où toute théologie et toute métaphysique sont rejetées comme dépassées (nous verrons plus loin que nous ne sommes pas au bout de nos surprises). De quelle manière alors concilier le refus de toute croyance au surnaturel avec le maintien de la notion de sacré, l'indépendance radicale à toute foi spéciale avec l'idée même de religion ? C'est que cette dernière, étymologiquement, signifie "relier", du latin "religare". Nous voyons ici Comte rejoindre l'avis des apologistes chrétiens Tertullien et Lactance et cette tradition qui insiste sur le lien effectif et affectif[13]. C'est, peut-être, l'origine de "la formule sacrée des positivistes : l'Amour pour principe, l'Ordre pour base, et le Progrès, pour but. La véritable unité est donc constituée enfin"[14]. En effet, si la religion est rattachement et attachement, elle est "synthèse", engagement personnel et collectif, dépendance[15]; elle "consiste donc à régler chaque nature individuelle et à rallier toutes les individualités". Les croyances passées ne sont que des "synthèses partielles et provisoires" ;" le positivisme les combine essentiellement en rapportant chacune à sa destination temporaire et locale", il "dissipe naturellement l'antagonisme mutuel des différentes religions antérieures", car "il n'existe, au fond, qu'une seule religion". Ne divisons plus l'âme et le corps, l'esprit et le c?ur. "Il faut lier le dedans par l'amour et le relier au dehors par la foi"[16].
Nous pouvons maintenant répondre à nos interrogations sur l'en-gagement. L'être humain est l'héritier de milliers d'années de culture dans tous les domaines (techniques, scientifiques, artistiques, philosophiques...). Il a donc une dette énorme qu'il ne peut ni rembourser ni refuser, d'autant plus qu'elle s'accumule avec le temps, dans la chaîne des morts et des vivants ; il ne peut s'en dé-gager . L'engagement est la seule attitude rationnelle et raisonnable, si l'on ne veut pas "être venu sur terre seulement pour faire du fumier" (l'Arioste, cité par Comte). Mais vis-à-vis de qui est la "créance" ? Le Grand-Etre, c'est-à-dire l'Humanité. Voilà à qui doit s'adresser notre culte et notre foi. Ce Grand-Etre, comment est-il composé ? Il est constitué d'une part d'agents objectifs (les hommes réels vivants), d'où la solidarité spatiale, et d'autre part d'existences subjectives (les générations passées et futures), d'où la continuité temporelle, la plus importante des deux puisqu'il s'agit de la transmission de la civilisation. La religion a donc affaire avec le "subjectif", mais celui-ci n'est ni l'arbitraire, ni le changeant, ni l'individuel, ni le personnel. Il y a la présence réelle de tous ceux qui ont vécu avant nous dans nos institutions, dans notre Droit, dans notre langue, dans nos façons de penser... Les morts ne sont plus "là", "objectivement", mais ils vivent à travers nous par tout ce qu'ils nous ont transmis. Le culte primitif des ancêtres a un fondement parfaitement rationnel, non pas qu'il y ait des entités spirituelles qui viennent nous hanter, mais c'est une juste reconnaissance de nos aïeux. De même l'immortalité de l'âme n'est pas à rechercher dans une hypothétique survie future, mais dans le subjectif, le fait que nous continuons à être, d'une manière ou d'une autre, dans l'esprit des autres. De là la formule "Vivre pour autrui" et la "Synthèse subjective" (titre, par ailleurs, du dernier ouvrage publié du vivant de Comte) qui nous relie et nous rallie : l'en-gagement. Cependant quels sont les gages? La caution est "l'ordre et le progrès"[17] ; sans eux l'en-gagement s'écroule, la transmission ne peut fonctionner correctement. Et c'est pourquoi l'état théologique et l'état métaphysique sont indispensables à la progression des connaissances puisqu'il faut une pensée pour se livrer à l'observation. Mais ils font courir des risques à la cohésion sociale. En effet l'état théologique repose sur le droit surnaturel du chef et le dévouement qu'il engendre. L'état métaphysique est encore plus fragile, en dispensant et en dispersant cette source surnaturelle sur tous les individus, dans
La gageure de Socrate
"Ce n'est point la coutume d'en venir aux gageures que lorsque les preuves nous manquent".
Descartes, Réponses aux sixièmes objections
"Mon engagement au service de la religion"[21]. Qui parle ainsi ? Socrate ! "Vous autres acquittez la dette ! n'y manquez pas ! Mais oui ! dit Criton, ce sera fait ! Vois cependant si tu n'as rien d'autre à dire. A la question de Criton il ne répondit plus rien ; mais, après un court intervalle, il eut un mouvement convulsif, et l'homme lui découvrit le visage : son regard était immobile ; ce que voyant, Criton lui ferma la bouche et les yeux"[22]. Telles furent ses dernières paroles qui s'achevèrent sur cette mystérieuse "dette"... On sait qu'Auguste Comte dispensait des cours gratuits dans le cadre de son enseignement populaire, Socrate, pendant son procès, ne cesse de se défendre d'être un sophiste avec pour argument qu'il n'exige aucun argent pour prodiguer ses leçons. C'est une sorte de sacerdoce, qui vient d 'un "signe divin"[23]. Qui s'engage donc, tel un esclave, assujetti au dieu ? C'est celui qui est frappé par son "daimonion" (démon) qui n'est pas, chez Socrate, un "génie propre" mais une voix intérieure impersonnelle lui intimant un commandement. C'est celui que l'oracle a désigné pour questionner les autres et leur faire découvrir leur ignorance. Se pose alors un problème : "Est-ce que le pieux est aimé par les dieux parce qu'il est pieux, ou est-ce parce qu'il est aimé d'eux qu'il est pieux ?"[24]. Euthyphron ne comprend pas et lance Socrate dans un des raisonnements les plus discutés de ces dernières années. Il nous semble que tout s'éclaircit si on le campe à l'intérieur de notre thème : est-ce l'engagement dans la religion qui nous fait aimer des dieux ou bien nous aiment-ils "gratuitement" sans raison ? La réponse socratique est claire: c'est l'en-gagement. Pourquoi s'engager ? C'est qu'il faut "prendre soin" des dieux ; le culte n'est rien d'autre, en grec, que la "thérapie des dieux" ("therapeia theon"). Cette thérapeutique, Socrate la suit avec scrupule, religieusement, sans rien en échange : "Aussi est-ce dans une extrême pauvreté que je vis parce que je suis au service du dieu"[25]. Ce "service" ("latreia") n'est pas celui des prières, des cérémonies et des offrandes, mais cette "mission" que le dieu a confié à Socrate qui a mis sa propre vie en gage. Mais quelle est alors la dette de Socrate qui justifie cet engagement ? Il y a d'abord la dette-faute à l'égard d'Eros, car voulant imiter Lysias, il a commis un discours impie qui demande la purification de la palinodie[26]. Ensuite il y a la dette vis-à-vis de la société (nous retrouvons ici l'argument d'Auguste Comte !). Etre contre les lois, chercher à s'en soustraire (Socrate aurait pu s'échapper après sa condamnation), c'est aller contre tout ce qui nous a constitué et institué, c'est "une impiété semblable à celle de faire violence à son père ou à sa mère". Socrate entend longuement les lois par cette voix intérieure, lui faire la leçon et de conclure sur la proposition de fuite : "Alors laisse cela tranquille, Criton ! et faisons comme je dis, puisque c'est de ce côté-là que le dieu nous montre le chemin ! "[27]. Remarquons que dans le serment des héliastes il y avait l'interdiction d'abolir les dettes et que dans la parodie d'Aristophane, Les Nuées, au contraire, Socrate devait aider Strepsiade à ne pas payer ses dettes... Restent les énigmatiques dernières paroles : "Nous sommes redevables à Asclépios d'un coq !".Quelle est cette troisième dette ? Léon Robin l'interprète ainsi : "Si vivre dans un corps est un mal pour l'âme, le fait d'en être guéri par la mort justifie cette gratitude à l'égard du dieu guérisseur, Esculape, qui a enfin réalisé ce qui a été le voeu de toute la vie du philosophe"[28]. On se rappelle le commentaire de Nietzsche: "Ce dernier mot ridicule et terrible signifie pour qui sait entendre : Criton, la vie est une maladie !"[29]. L'en-gagement de Socrate débouche sur la gageure de l'immortalité de l'âme... C'est un "beau risque" ("kalos kindunos") à courir[30].
Comment se fait-il alors que Socrate ait été accusé d'impiété ("asébeia") et même de "ne pas reconnaître les dieux" ("theous nomizein") ? Il refuse que les dieux puissent se quereller, se contredire sur ce qui est juste ; être trompeurs, dissimulateurs, jaloux. Le divin ne peut être que bon, parfait, non soumis à la transformation, à la métamorphose, au changement. Ce sont les poètes (Homère, Hésiode) c'est-à-dire les théologiens qui mentent[31]... On a dit que la philosophie se construit contre la mythologie, le "logos" contre "le "muthos". Toutefois l'engagement de Socrate est ambigu car le muthos, particulièrement celui de l'immortalité de l'âme, peut devenir logos, grâce à la signification philosophique du mythe (l'anamnèse de l'Idée), et le logos se prolonger en muthos : "l'âme est donc plus que tout, Cébès, chose immortelle et indestructible ; et réellement, nos âmes existeront dans l'Hadès "[32]. Cette dernière référence rattache explicitement Socrate à la mythologie, c'est-à-dire la théologie des Grecs. Il y a plus troublant : il croit dans les songes[33]. Il suit ce que lui commande sa voix démonique, son "daimonion". Il qualifie de "délire" l'inspiration apollinienne dont relève son propre discours ! Car son "engagement au service du dieu" qui n'est autre qu'Apollon le conduit à chanter de joie à l'approche de la mort tels les cygnes qui sont consacrés à ce dieu comme lui[34].
La gageure de Socrate est donc de se tenir sur la crête entre le questionnement philosophique et le basculement religieux dont il fait l'éloge: "Mais le fait est que, parmi nos biens, les plus grands sont ceux qui viennent par l'intermédiaire d'un délire, dont à coup sûr nous dote un don divin. [...] Les hommes qui, dans l'Antiquité, instituaient les noms ne tenaient pas le délire, "mania", pour une chose honteuse, non plus que pour une opprobre". Le dialecticien prend même pour point de départ cette "démence de l'esprit"[35].
Engagement et égarement
"Cette religion si grande en miracles, si grande en science, après avoir étalé tous ses miracles et toute sa sagesse, elle réprouve tout cela, et dit qu'elle n'a ni sagesse ni signes, mais la croix et la folie".
Pascal, Pensées
L'engagement religieux d'Euthyphron et de Socrate les ont donc engagés dans un procès, l'un comme accusateur, l'autre comme accusé (notons ici le passage du sens propre, "donner des gages", à celui figuré et dérivé, d' "introduire", de "faire pénétrer dans"). Le premier passe pour un fou à l'Assemblée athénienne, le second d'abord ridiculisé par Aristophane, est contraint de boire la ciguë tant sa folie semble déstabilisatrice à la cité. L'engagement dans la religion est-il lié à l'égarement ?
Le "prince des humanistes", Erasme, célèbre la folle extravagance de Socrate dans son très subtil ouvrage où
Une thèse originale d'Alain Besançon permet d'expliquer l'engagement révolutionnaire à travers la lecture attentive des Possédés de Dostoïevski car ce serait fondamentalement une attitude religieuse, que l'on peut analyser selon son déroulement : meurtre du père (du roi, du tsar...), conflit fratricide (éliminations, purges...), extinction de la dette (rédemption, restauration). Le schème religieux permet de donner signification au politique. Ainsi on comprend mieux les "souffre-passion" ou la lettre extraordinaire dans laquelle l'anarchiste Bakounine demande à être châtié, pour sa révolte ouverte, au tsar Nicolas Ier. En fait, c'est tout le cortège des "fols en Christ" ("Jurodivye") que l'on retrouve ici, même si leurs croyances ne sont plus celle du Christ, mais seulement dans les "démons" (autre traduction du titre de l'ouvrage de Dostoïevski)[43].
Châtiments et engagement
"Qui violent l'engagement ['ahd] qu'ils ont pris envers Dieu, après l'avoir conclu, rompent ce que Dieu ordonne de lier et répandent le désordre sur terre".
Coran, II, 27.
Cependant cette relation sacrificielle avec souffrance nécessaire est-elle spécifique à une civilisation "christique" ou issue du christianisme ? Ou bien se retrouve-t-elle à titre d'exigence dans tout engagement religieux ? L'Islam n'est pas dépourvu, pour sa soumission, de "crimes" ("péchés" considérés comme des dettes contre
Vous ne savez pas à quoi vous vous engagez
"Cette douleur, symbole de l'âme juive, qui est à la base de son élan mystique..."
Henri Serouya,
Le Judaïsme offre-t-il un même tableau de châtiments et de mysticisme ? On peut même dire qu'il en est le terreau. Les Evangiles sont nourris de l'Ancien Testament et le Coran ne cesse de faire référence aux juifs que le Prophète de l'Islam a continuellement côtoyés, particulièrement à Médine[51]. Rappelons les terribles prescriptions de