Un blog qui contient les articles philosophiques, psychologiques et psychanalytiques de Patrice TARDIEU, professeur de philosophie
La fente
"M'introduire dans ton histoire"
Mallarmé1
Le mot grec suivant que nous devons interpréter et traduire est "khaos", car c'est lui la Souche primordiale. Ce n'est pas facile: "On ne sait pas au juste, en l'absence de toute qualification ou indication ce que signifie le nom Chaos,[...]la reprise du terme comme nom commun dans deux autres passages[...]ne renseigne pas sur sa signification exacte" dit un commentaire récent2. Pourquoi ne pas entendre d'abord ce que dit le mot en français: le désordre3?Cette idée se trouve chez Platon en ce qui concerne la genèse du monde: "Cela n'était point en repos, mais se remuait sans concert et sans ordre", "tout à fait en l'état où l'on peut s'attendre à trouver toute chose, quand Dieu en est absent", "de ce désordre il l'amena à l'ordre". Ce n'est pas dans Hésiode, d'autant plus qu'il y a trois réquisits nécessaires chez Platon : le monde intelligible qui sert de modèle , le monde visible qui en sera la copie et "Khora", le réceptacle sans forme, sans parler du démiurge. Très proche de l'idée de désordre, serait - ce "l'anarchie"? Le mot "anarchia" existe en grec, il désigne l'absence de chef, d'autorité et même la période terrible pour les athéniens, l'année où il n'y eut plus d'archontes (qui vient d' "archè") et où ils subirent les trente tyrans! Il serait absurde de traduire "khaos" par "an-archie" puisque précisément chaos est le premier principe (archè) de toutes choses, l'Archie au fondement de tout, la Souche. "Khaos" est-il "abysse" ? Platon nous met sur une piste : "Homère parle d'Océan, origine des dieux et de leur mère Tèthys, Hésiode aussi, je crois"4. C'est en effet une affirmation homérique, mais Socrate a raison de douter, elle ne se trouve nulle part chez Hésiode5 . Océan et Tèthys arrivent plus tard dans la théogonie et leur descendance est spécifique : ce sont les innombrables fleuves et rivières, ainsi que les trois mille Océanines. Océan est d'ailleurs un fleuve d'eau douce qui encercle la terre si bien que sa source est aussi sa propre embouchure, son commencement est sa fin et inversement. "Khaos" est-il l'enfer ? Lorsque Orphée descend dans le monde souterrain des ombres pour retrouver Eurydice morte piquée par un serpent, il dit à Perséphone et à Hadès : "O divinités de ce monde souterrain [...], par ces lieux que remplit la crainte, par cet immense chaos, par ce vaste royaume du silence, je vous prie, renouez le fil trop tôt coupé du destin d'Eurydice"6. L'usage ici du mot "chaos" est propre à Ovide, quoiqu'on le retrouve dans un écrit apocryphe de Platon : "Quant à tous ceux qui ont mené leur vie à travers mille scélératesses, ceux-là sont conduits par les Erinnyes dans les ténèbres et le chaos"7. Chez Hésiode "Khaos" existe avant tout enfer. Plutôt qu' abysse faut-il traduire "Khaos" par "abîme" ? Ce qui rapprocherait le chaos du Tartare au fin fond de la terre. Nous trouvons alors l'usage du mot comme nom commun et dans un sens habituel qui n'est pas celui d'une "Archie", c'est un lieu dans les profondeurs. Hésiode utilise aussi le mot "chasma", gouffre, que l'on retrouve chez Hérodote, par exemple, quand il décrit "le fleuve Lycos qui disparaît dans un "chasma" ou en latin "hiatus" chez Cicéron : "terrarum hiatus repentini" ("ouvertures subites du sol")8. Mais tout ceci présuppose précisément l'existence de la terre qui n'est pas encore. Khaos est-il alors la confusion de toutes choses ? "Avant qu' existassent la mer et la terre, et le ciel qui couvre l 'univers, la nature sur toute l'étendue du monde n'offrait qu'une apparence unique, ce qu'on a appelé le chaos, masse informe et confuse qui n'était encore rien que poids inerte, amas en un même tout de germes disparates des éléments, sans liens entre eux" écrit Ovide ayant retenu l'explication stoïcienne de Posidonius qui repose sur la théorie des éléments apparaissant quelques siècles après Hésiode... Khaos est-il le vide ? C'est une traduction très fréquente du texte d'Hésiode : "Chaos est la personnification du Vide primordial, antérieur à la création " note Pierre Grimal9. Cependant, là encore, le concept de vide a été conçu pour permettre aux éléments et particulièrement aux atomes de se mouvoir. Cette conception ne se trouve pas chez Hésiode. Khaos est-il ce brouillard humide qui enveloppe les personnages d'Homère et les Muses d'Hésiode ? Non, puisque ce dernier les distingue et que le chaos (comme nom commun et comme lieu) peut être tout à coup extrêmement chaud10 ! Sans doute il ne faut pas que nous nous éloignions du Chaos fondamental. Est-ce le Néant d'où surgit l'Etre ? Il serait tentant de le dire, mais c'est un Néant qui paraît, qui "naît", qui est là : un non-être existant et d'où tout provient, qui néantit et qui engendre... Peut-être ici pourrions-nous nous lancer encore dans un parallèle avec la Bible ? La traduction grecque utilise deux fois le mot "chaos" dans les passages suivants : "Voici Dieu hors de lui, il descend, il foule aux pieds les tertres sacrés de la terre, sous lui fondent les montagnes, se fendent les vallées comme la cire devant le feu", "voici venir le jour de Dieu [...], la ville est prise, les maisons sont pillées, les femmes violées [...], le mont des oliviers se fend par le milieu [...], c'est le jour, pas de lumière, les astres se figent. C'est le jour un ...". On voit que le chaos biblique se confond avec la colère de Dieu, mais aussi avec la création du monde : "le jour un " est une citation littérale de la Genèse. La fin est le commencement; anéantissement et création . "C'est le jour un, par Dieu reconnu, où il ne fait ni jour ni nuit. Au moment du soir sera la lumière "11. Jean-Pierre Vernant, commentant le chaos hésiodique soutient : "Il faut que Chaos s'ouvre comme une gueule pour que la Lumière et le Jour, succédant à Nuit, y pénètrent, illuminant l'espace" et il traduira donc Chaos par Béance12. Nous ne sommes pas loin du cri que pousse Circé, selon Ovide, qui risque d'être criblée de flèches par les compagnons d'Ulysse, et qui, bouche béante "invoque du fond des Ténèbres et du Chaos, la Nuit et les dieux de la nuit". Mais s'agit-il vraiment de gueule ou de bouche ? La racine du mot khaos est "kha" qui signifie "s'entrouvrir". On la retrouve dans de nombreux verbes et noms. "Khainô" s'emploie surtout pour toute ouverture corporelle naturelle ou par blessure, entaille; pour désigner aussi un coquillage qui s'ouvre. "Khaskô" , c'est rester bouche bée. "Khalaô", c'est relâcher, laisser s'écouler quelque chose de son corps, et "khézô" en particulier les matières fécales. Le nom " khèramos" désigne un trou, un creux, une cavité, une tanière...Le vocabulaire d'Hésiode est à la fois abstrait et concret, systématique et plein d'images. Il faut donc interpréter et traduire "khaos" soit par bouche, soit par anus, soit par ce qui sert naturellement à l'enfantement. La naissance se fait-elle par la bouche ? Par l'anus (ce qui impliquerait que le monde eût été un excrément, un scybale) ? Donc il faut choisir au plus près des indications du texte d'Hésiode : obscurité, chaleur, humidité et creux de ce qui peut s'entrouvrir et mettre au monde. Pour conserver toute l'ambiguïté hésiodique je suggère : la Fente. Peut-être fera-t-on l'objection que Khaos en grec est du genre neutre. Mais rappelons que dans l'histoire de la boîte de Pandore, la femme est d'abord désignée au neutre13. Ceci n'est pas entièrement étonnant pour quelqu'un qui pratique une langue comme l'allemand où "Mademoiselle" (Fräulein) et "fille" (Mädchen) sont au genre neutre.
1 Mallarmé, Vers et prose, librairie académique Perrin,1955,p.38-39.Pour une explication de ce poème difficile: G.Michaud, Mallarmé, connaissance des lettres, éd.Hatier,1958,p.127-128.
2 Marie-Christine Leclerc, commentaires sur Hésiode, L.G.F.,1999, p.72.
3 V.Fontoynont, Vocabulaire grec,éd.Picard,1955, p.163.
4 Platon, Timée, 30a, 53b. Cratyle, 402b.
5 Homère, Iliade, XIV, 201, 246, 302. C'est également une croyance orphique.
6 Ovide, Métamorphoses, X, 30 ; et plus loin : I, 7 ; XIV, 404.
7 Platon, Axiochos, 371 e.
8 Thg, 700, 814, 740. Hérodote, histoires, VII, 30. Cicéron, De natura deorum, II, 14.
9 Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, P.U.F., 1969, p.88.
10 Thg, 9 ; 697-700.
11 Michée, I, 3-4 ; Zacharie, XIV, 1-7 ; Genèse, I,5.
12 Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, éd. Maspéro, 1965, tome II, p. 99.
13 T&J, 70-73 ; par ex. "ikélon" (qu'Hésiode utilise au féminin dans le Bouclier, 198 : "ikélè").