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Un blog qui contient les articles philosophiques, psychologiques et psychanalytiques de Patrice TARDIEU, professeur de philosophie

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Obscénité et violence à l'origine du monde (2)

La souche

 

"Ne proposant cet écrit que comme une histoire ou, si vous l'aimez mieux, comme une fable..."

Descartes, Discours de la méthode, I,5.

 

 

Quelle "voie" prend donc Hésiode, celle de la vérité ou bien celle "des histoires" (le pluriel en français indique le plus souvent une fausse narration) ? Il nous dit que les Muses peuvent mentir : "Nous savons conter des mensonges tout pareils aux réalités ; mais nous savons aussi, lorsque nous le voulons, proclamer des vérités"1. Hésiode veut-il se démarquer d'Homère qui prononcerait des "pseudéa" (mensonges) ? C'est peu probable car cette phrase des Muses est une reprise d'un vers d'Homère lui-même2. Disons plutôt qu'il faut chercher sous la "fable", creuser. D'ailleurs, après le prélude, un des premiers mots sera "ètos", "en vérité"3... Mais sur quoi porte "l'enquête" (recherche, information, exploration) d' Hésiode ? Nous allons nous concentrer sur son ouvrage primordial : La Théogonie. Que laisse entendre ce titre ? Il est parfois traduit par "la naissance des dieux" ou "l'origine des dieux", il s'agirait donc du développement divin, de la création des dieux, de leur procréation, de la semence divine (puisque "gonos" implique l'action d'engendrer, de procréer et que "gonè" est la semence). Paradoxe : si une divinité peut naître, elle doit pouvoir mourir. Et cela est vrai pour Hésiode ! Cependant pourquoi l'existence même des dieux ne fait-elle aucun problème ? C'est que, pour un Grec, notre monde sensible n'est qu'illusion et les humains sont perpétuellement trompés par les apparences (ce qu' Homère ne cesse de montrer) ce qui conduit à une sorte d'évidence : le réel est du côté des dieux, du divin, de l'Autre; d'où l'idée de destin. Mais ce réel est de l'ordre de l'invisible, c'est ce que signifie l'expression "enveloppé de brume épaisse"4. Quel est le projet d'Hésiode ? Il a eu la tâche avec Homère, selon Hérodote, de donner un nom aux dieux : "Quelle est l'origine de chacun de ces dieux? Ont-ils toujours existé ? Quelles formes avaient-ils ? Voilà ce que les Grecs ignoraient hier encore, pour ainsi dire. Car Hésiode et Homère ont vécu, je pense, quatre cents ans tout au plus avant moi ; or ce sont leurs poèmes qui ont donné aux Grecs la généalogie des dieux et leurs appellations, distingué les fonctions et les honneurs qui appartiennent à chacun, et décrit leurs figures"5. Tâche immense qui ne rend pas toutefois entièrement compte du dessein hésiodique : il doit nous dire "ta t'éonta " (ce qui est, les étants qui sont), "ta t'éssoména" (ce qui sera, les étants qui seront), "pro t'éonta" (ce qui était, les étants qui sont "devant nous" car pour un Grec nous voyons le passé tandis que l'avenir est caché dans notre dos). Ce qui explique, selon moi, que la généalogie des dieux (car les dieux sont aussi des étants) peut être parcourue dans les deux sens : de maintenant à l'origine, ou bien de l'origine à maintenant6. Reste à expliquer l'expression "ex archès" que l'on traduit par "depuis les premiers temps, depuis le commencement, dès le début, dès l'origine". En effet "archè", c'est le point de départ, ce qui va en tête, celui qui commande (comme dans "mon-archie" ou "olig-archie") mais c'est aussi l'extrémité, le terme, la totalité. Ici, me semble-t-il, le texte se rapproche de l'idée de principe, de fondement, c'est de la Souche de l'Etre qu' il est question. Pourtant il y a le terme "prôton", "premier" qui n'est pas sans rappeler le début de la Genèse : "Premiers, Dieu crée ciel et terre, terre vide solitude, noir au-dessus des fonds, souffle de dieu, mouvement au-dessus des eaux". C'est le mot hébreu "beréshît" qui est rendu par "premiers" et qui a été traduit par la Septante en grec "en archè" ! Et que la Vulgate (version latine et catholique de la Bible) traduira avec beaucoup de propos par "in principio". Je suggère que le "prôton" hésiodique soit une priorité principielle7. Je ne traduirais donc pas par "aux premiers temps" le mot "prôton" car il désigne aussi ce qui est au premier rang, ce qui est de prime abord. Donc Hésiode va nous parler en premier lieu et avant tout de ce qu'il y a de plus important et qui commande tout, la Souche même de tous les étants.

1 Thg,27.

2 Homère, Odyssée, XIX, 203. Hésiode ne remet pas en doute non plus la guerre de Troie décrite dans l'Iliade, cf T&J, 646-662.

3 Thg, 116. La démarche de Parménide, deux siècles plus tard, semble similaire.

4 Thg, 9.

5 Hérodote, Histoires, II, 53.

6 Thg, 38. De maintenant à l'origine : vers 11 à 21 ; de l'origine à maintenant : vers 116 à la fin. On considère actuellement les vers 11 à 21 comme un panthéon homérique. Cela vient, me semble-t-il, d'une confusion entre la Dioné d'Hésiode, fille d'Océan avec la Dioné d'Homère, mère d'Aphrodite et du fait que l'on n'a pas vu le mouvement régressif. Il ne peut être question en aucun cas de Dioné, mère d'Aphrodite, car celle-ci n'existe tout simplement pas chez Hésiode. La naissance d'Aphrodite est un des moments les plus sidérants de cette généalogie hésiodique des dieux, comme nous le verrons.

7 Je ne fais aucune hypothèse de religion comparée car, comme l'a montré Georges Dumézil dans Mythe et Epopée, III, édition quarto Gallimard, 1995, p.1410-1433, il y a une très grande différence entre les structures de pensées hébraïques et grecques.

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