Un blog qui contient les articles philosophiques, psychologiques et psychanalytiques de Patrice TARDIEU, professeur de philosophie
Maintenant énonçons une quatrième interprétation : l’art de Pradier est lui aussi symbolique! Ceci va nous permettre de répondre à Gérard Zwang. La Nyssia de Pradier présentée un an après le nu s’évanouissant de plaisir de Clésinger rivalise dans la précision anatomique; le pli du mont de Vénus est bien marqué, on peut examiner « les passages des aines au ventre, les lignes serpentines du torse, les attaches de la gorge, le sein lui-même, détaché et mis en relief par le mouvement des bras » écrit Gautier, qui avait admiré également comment Clésinger avait pu rendre « le grain de la peau et la fleur de l’épiderme ». Mais, comme nous l’avons vu, Nyssia n’a ni toison pubienne ni fente. Avons-nous alors affaire à un phallocentrisme, ou mieux, (utilisons un néologisme de J. Derrida (8))à un phallogocentrisme, privilégiant le phallus et le logos? Pradier est-il misogyne? Nous avons insisté sur l’exceptionnelle chevelure de Nyssia. Il nous semble que cette étonnante crinière n’est là que pour compenser l’absence de poils sur le pubis. Et ceci pour deux raisons : d’abord (conformément à la première interprétation) les femmes de l’antiquité s’épilaient intégralement, si bien que leur sexe était appelé (entre autres noms) « choïros » en grec, « porcellana » en latin, c’est-à-dire « petit cochon », Pradier étant donc sur ce point tout à fait « réaliste ». Ensuite il ne pouvait pas représenter la fourrure féminine sans se retrouver au Tribunal correctionnel; les poils masculins de son satyre ayant déjà été jugés totalement inconvenants. Rappelons que la représentation de la nudité intégrale ne fut tolérée en France qu’à partir de 1970! Et qu’elle est interdite encore dans la plupart des pays du monde! La chevelure de Nyssia est donc le signal optique symbolique du sexe féminin.
Observons à présent l’étrange objet à côté d’elle, que Gautier présente ainsi : « le bout d’une de ces mèches vagabondes va se désaltérer au parfum d’une longue cassolette ». Une statuette de Pradier, très proche de Nyssia, « femme se tressant les longs cheveux », a dans la main gauche au-dessus de la tête une fiole. Il s’agit donc bien de fragrance, comme le signale Gautier, lié à la « cassolette ». Mais que symbolise ce réchaud en forme de vase à parfums et que vient faire ce dauphin qui le soutient dans toute sa hauteur? Ici, c’est Gérard Zwang qui va, involontairement et à son corps défendant, nous donner la réponse. Parlant de l’excitation féminine, il écrit : « Cette eau surgissante, chauffée par la cassolette [c’est nous qui soulignons] qu’est devenue la vulve, répand des vapeurs fortement parfumées » (9). La cassolette n’est finalement rien d’autre que la vulve symbolique, humide et aux senteurs marines (le dauphin)! Peut-être les animaux fabuleux qui ornent le trépied décoré de tresses avec leurs têtes et pattes de lion, torses de femme, ailes de paon, sont-ils des sortes de sphinx qui posent à l’homme l’énigme du sexe féminin?
Osons un rapprochement supplémentaire (qu’il refuserait sans doute). G. Zwang propose une esthétique de la vulve, et même une géométrisation, à la grecque, pourrait-on dire, puisque le canon proposé est toujours égal ou multiple de deux ou trois : « 18 cm horizontaux pour la base supérieure du triangle velu, 18 cm verticaux de cette base au pli commissural, dont 9 cm pour le mont et 9 cm pour la fente, trois fois 3 cm pour les trois étages de cette fente » (9). De là la femme callicysthe, c’est-à-dire, belle en sexe. En fait notre auteur, par son hymne à Phryné et à Eros, est très proche de Pradier et même de Platon qui admettait une Idée du poil (10), et qui n’était pas ignorant en matière de caverne!
Tentons une réconciliation in extremis : lorsque Pradier ne peut utiliser une représentation directe, il se sert d’un symbolisme assez transparent comme cette « Vénus à la coquille » (la déesse sort des valves de la « coquille » entourée de deux poissons) ou mieux, cette « naissance de l’amour », où Aphrodite et Eros sont allongés dans une moule, voguant sur les flots! Mais il peut, dans un dessin préparatoire, représenter la fente vulvaire, comme dans la mal nommée « esquisse pour la baigneuse assise » qui est en fait une femme en chemise mettant un bas. En tout cas, nous pensons avoir résolu la signification symbolique de la mystérieuse cassolette à côté de Nyssia à l’immense chevelure.
Concluons provisoirement. Nous avons vu que quatre éclairages, quatre « herméneutiques » peuvent radicalement changer notre point de vue, sans jamais se recouvrir, sur Pradier tour à tour typiquement grec, typiquement XIXème siècle, sensualiste, ou symbolisant. Ainsi, à chaque fois, certains aspects deviennent lumineux mais en obscurcissent d’autres, comme différentes photographies à différents moments d’un même lieu. Cette approche « polyherméneutique » nous semble indispensable pour aborder l’art. Reste à envisager dans cette « histoire » le problème de la jalousie et de la pudeur.
NOTES
(1) Hérodote Enquête I, 7-12.
(2) Patrice Tardieu La Rencontre n°44; 2ème trimestre 1998, L’exil, l’inceste et le narcissisme.
(3) Théophile Gautier Le Roi Candaule 1844.
(4) Maeterlinck Pelléas et Mélisande, qui sera mis en musique par Debussy.
(5) Platon République II, 360 a-b.
(6) La Fontaine Contes et Nouvelles, 4ème partie. Le Roi Candaule et le Maître en Droit.
(7) Philippe Perrot Le travail des apparences ou les transformations du corps féminin XVIIIème-XIXème siècle. Seuil 1984.
(8) Jacques Derrida La carte postale de Socrate à Freud et au-delà Flammarion 1980.
(9) Gérard Zwang Le sexe de la femme (1967), édition du trentenaire, la Musardine 1997 p.117 et p.300 "De même que l'on flatte une femme en la déclarant callipyge, elle s'honorerait d'être reconnue callicysthe, belle en sexe, comme la Conciliation d' Aristophane qui ramène la paix à la fin de Lysistrata".
(10) Platon Parménide 130c.