Un blog qui contient les articles philosophiques, psychologiques et psychanalytiques de Patrice TARDIEU, professeur de philosophie
Avec tout cela, peut-on passer à notre deuxième interprétation? Oui, car les femmes sculptées sont typiques du XIXème siècle! Nous baserons cette affirmation sur une hypothèse formulée par les frères Goncourt dans leur Journal : « Le corps humain n’a pas l’immutabilité qu’il semble avoir. Les sociétés, les civilisations retravaillent la statue de sa nudité », et sur l’ouvrage de Ph. Perrot Le travail des apparences (7). A propos de « la toilette d’Atalante » de Pradier, un critique s’écrie : « C’est une parisienne sortant du bain »! Quant à « Nyssia », elle suit de très près l’anatomie non de Juliette Drouet qui fut la maîtresse de Pradier avant d’être celle de Victor Hugo, mais d’une certaine « Laurentine, l’admirable modèle de la Nyssia du maître ». Il y a chez lui, comme chez son disciple Etex qui fit, lui aussi, une « Nyssia », une très grande attention au modèle vivant et donc à la morphologie de la femme du XIXème siècle, ce qui n’a pas échappé à la perspicacité des critiques de l’époque. L’un d’eux dénonce la beauté « suspecte » parce que moderne de la « Chloris » de Pradier : ses formes grêles, ses bras effilés, la taille serrée due à l’usage du corset, la maturité hâtive et l’amolissement prématuré des chairs, sans parler des fossettes et des plis équivoques. C’est un véritable « contresens » d’avoir donné un nom antique à un tel corps!
Redressons d’ailleurs à ce propos une opinion répandue et souvent répétée que les artistes « officiels » faisaient accepter leurs nus en les affublant de prétexte mythologique. Or, c’est l’inverse qui est vrai : les critiques des Salons ne cessent de se lamenter sur le peu de crédibilité des titres, et réclament que le sujet soit véritablement traité; par exemple que la « Sapho » de Pradier ne soit pas simplement cette Rachel croisant les mains sur ses genoux (attitude du modèle qui l’avait frappé) mais en relation avec les textes et l’histoire de Sapho parvenue jusqu’à nous.
Dans « Vénus et l’amour » ou « l’amour désarmé » où l’on voit la charmante scène de la déesse enlevant son arc à Cupidon et semblant consoler en même temps l’enfant boudeur, la tête de celui-ci et sa chevelure sont bien du XIXème siècle. Quant à Chloris, il n’y a pas de modèle antique! Jacques de Caso conclut son article « Comprendre Pradier » sur « l’imagerie moderne de la femme » à travers son oeuvre. Nous pouvons donc maintenant affirmer (contrairement à la première interprétation) : Nyssia est typiquement conforme à l’idéal de la femme du XIXème siècle. Les thèmes sont même parfois exclusivement de l’époque comme celui de la poésie légère. Pradier innove aussi bien au niveau de la forme que du sujet.
Est-il aussi « conformiste » qu’on le présente habituellement? On parle rarement de ses frasques d’étudiant qui le firent bannir de l’Ecole des Beaux-Arts pour « désordres », et une autre fois, expulsé définitivement de la Villa Médicis; des tenues extravagantes qu’il arbore, notamment au Salon de 1824 « au bras d’un modèle particulièrement appétissant »; du scandale que causa son « Satyre et Bacchante », si bien que le groupe fut caché au fond de l’exposition, que l’Etat recula par deux fois son acquisition, en 1834 et en 1870, et qu’il ne fut acheter par le Louvre qu’en 1980!
Disons un mot aussi de l’artiste « officiel », car Pradier ne cesse de réclamer des commandes de l’Etat et des municipalités; mais depuis la Révolution française, aucun sculpteur d’envergure ne peut subsister sans l’Etat-mécène; pensons à Rodin. Dans une lettre à son « cher Victor » (Hugo), Pradier écrit : « voilà deux ans que j’expose des ouvrages en marbre et en bronze et que les ouvrages rentrent dans mon atelier. Vous savez combien la sculpture est coûteuse pour celui qui en fait les avances. L’espoir commence à m’abandonner et si je le pouvais je partirais pour l’autre bout du monde ». On sait qu’Etex servit de modèle au sculpteur dans le roman L’Oeuvre; Zola lui fait dire : « Ah quel chien de métier que cette sculpture! [...] le plus noble des arts, le plus viril, oui! mais l’art dont on crevait le plus sûrement de faim ».