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Un blog qui contient les articles philosophiques, psychologiques et psychanalytiques de Patrice TARDIEU, professeur de philosophie

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Candaulisme: Nyssia callicysthe (2)

 

            En fait Pradier fut beaucoup plus influencé par le récit de Théophile Gautier (3) impatient puis flatté de voir ses phrases devenir marbre, concrétisation de sa théorie de l’art pour l’art, du Beau pur en soi et pour soi.

Comment Nyssia apparaît-elle dans le récit? Elle est d’abord une image inoubliable, une idole au corps parfait, dans un dévoilement prémonitoire aperçue par Gygès, sorte de déesse inquiétante et fatale, « Méduse de beauté » qui pétrifie, « éblouit, fascine, foudroie » dans son épiphanie et sa « blancheur étincelante ».

Pradier la ciselle dans un marbre scintillant. Rappelons qu’il est un des rares sculpteurs,  même à l’époque, à pratiquer la taille directement faite par lui-même et non par un « praticien » d’après un grand  modèle en plâtre, à partir d’ébauches informes, si bien que pour beaucoup d’autres la statue serait perdue! Cette virtuosité répond au « désir de l’idole » exprimée par Candaule, l’époux de Nyssia : « Si le marbre n’était pas rebelle à mon ciseau, [...] je taillerais un simulacre de ce corps [...]! Et plus tard, lorsque sous le limon des déluges, sous la poussière des villes dissoutes, les hommes des âges futurs rencontreraient quelque morceau de cette ombre pétrifiée [...], ils élèveraient un temple pour loger le divin fragment ». Remarquons qu’il est question de la femme pétrifiée, fragmentée, fantasmée dans son corps devenu simulacre.

Le texte de Gautier est d’ailleurs parsemé de références à la sculpture, et, en ce qui concerne Nyssia, dans les deux sens, puisqu’avec son corps c’est comme si elle avait voulu « modeler une statue », et donc c’était son corps qui imitait la statuaire, et d’autre part elle ne pourrait qu’être un modèle idéal pour tout sculpteur, et donc c’était la statuaire qui imitait les formes de son corps.Quant à Candaule, c’est un grand amateur et connaisseur de la sculpture, qui préférait le marbre, l’image idéelle, à la « vraie » femme. Après avoir montré à Gygès Nyssia nue il l’avertira : « Mon pauvre ami, ne va pas faire la folie d’être amoureux de Nyssia, tu perdrais tes peines; c’est une statue que je t’ai fait voir et non une femme ». Ce qu’elle confirme en disant : « un coeur d’airain habite ma poitrine de marbre ». N’est-elle pas une idole animée? Gygès, lui, a conservé longtemps l’image dérobée de Nyssia, comme gravée, et il croit voir une statue lorsqu’elle lui est révélée dans toute sa nudité.

Cette présence hyperbolique de la sculpture n’est pas le seul point remarquable du récit de Gautier, il y a aussi l’insistance sur la chevelure de Nyssia : « onde de cheveux rutilants semblables à l’électrum en fusion » ou encore «  flots de cheveux, fleuve d’or plus opulent que le Pactole ».

Mais il y a mieux, car c’est le moment, semble-t-il, que Pradier semble avoir éternisé, où ses « cheveux, qui, n’étant plus retenus par les épingles, roulèrent en spirales alanguies sur son dos [...] et ses bras onduleux comme des cols de cygne s’arrondirent au-dessus de sa tête pour enrouler et fixer la torsade ». Il est frappant en effet de voir Nyssia nue arranger sa chevelure qui ruisselle dans son dos en deux pans se terminant en énormes boucles, jusqu’au pli du poplité, derrière le genou. Nous essaierons d’interpréter cette extraordinaire toison.

                        « Extase! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure

                           Des souvenirs dormant dans cette chevelure,

                           Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir! [...]

                           Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinière lourde

                           Sèmera le rubis, la perle et le saphir »

écrit Baudelaire dans son poème  La chevelure.

Cependant c’est Maeterlinck qui s’approche peut-être le plus de la représentation de cette longueur étonnante :

« PELLEAS : Oh! Oh! Qu’est-ce que c’est?... Tes cheveux, tes cheveux descendent vers moi! [...] Toute ta chevelure est tombée de la tour!... Je la tiens dans mes mains, je la touche des lèvres... Je la tiens dans les bras [...] Je n’ai jamais vu de cheveux comme les tiens [...]. Vois, vois; ils viennent de si haut et m’inondent jusqu’au coeur ». On sait qu’Absalon les utilisera autrement :

« Vous allez me suivre à genoux! A genoux! A genoux devant moi! Ah! Ah! Vos longs cheveux servent enfin à quelque chose! A droite, et puis à gauche » (4).

Toujours est-il que le récit de Gautier se clôt sur une scène sensuelle et inquiétante : « Nyssia dénoua ses cheveux et laissa s’étaler sur ses épaules leurs opulentes nappes blondes. Gygès, dans sa cachette crut les voir se colorer de teintes fauves, s’illuminer de reflets de flammes et de sang, et leurs boucles s’allonger avec des ondulations vipérines comme la chevelure des Gorgones et des Méduses ».

Car Nyssia est aussi la figure de la mort.

Baudelaire, dans sa critique du tableau de Jean-Léon Gérôme « Le Roi Candaule » du Salon de 1859, dira que cette anecdote avec « la terrible reine » doit être traitée d’ « une manière asiatique, funeste, sanglante ». C’est ainsi que Gautier l’avait hallucinée :  « Ses cothurnes délacés, la reine jeta sa première tunique sur le dos du fauteuil d’ivoire. Cette draperie, ainsi posée, produisit sur Gygès l’effet d’un de ces linges aux plis sinistres, dont on enveloppe les morts [...]. Quand Nyssia quittant son dernier voile s’avança vers le lit blanche et nue comme une ombre, il crut que la Mort [...] venait en personne s’emparer de Candaule ».

Il est intéressant de noter que la statue fut sculptée dans un couvercle de sarcophage antique en marbre pentélique (comme le Parthénon ) rapporté en France par le prince de Joinville; et qu’une reproduction est placée sur le tombeau de Pradier au Père Lachaise, mort subitement en 1852. Ainsi Nyssia incarne la fascination de la mort, cette troisième femme que rencontre tout homme, après la mère et l’épouse et qui l’éblouit comme étant la plus éclatante, celle-là même que Socrate vit en songe juste avant de mourir : « J’eus l’impression de voir venir à moi une femme belle et pleine de grâce, portant des vêtements blancs, qui m’appela par mon nom et me dit : Socrate, trois jours après, tu peux arriver dans la Phthie fertile... » Criton 44b.

Il est curieux de relever que Gygès, notre troisième personnage, est comparé par Gautier à Narcisse : « Qui l’eût vu, aux faibles lueurs des étoiles, ainsi penché désespérément sur cette fontaine, l’eût pris pour Narcisse poursuivant son reflet » (2); et encore plus curieux de voir Gygès parler de son propre néant. Absence du sujet dans le creux de l’Etre?

Mais quelle est donc cette « histoire » qui noue nos trois figures?

Hérodote raconte que Candaule, tyran de Sardes, était éperdument épris de son épouse, mais qu’il voulait convaincre Gygès, favori parmi les gardes du corps, de la beauté de sa femme. Il l’introduisit donc en secret dans la chambre à coucher mais celle-ci le vit sortir et décida de se venger. Elle fit assassiner pendant son sommeil son mari par celui qui l’avait vue nue. Ainsi les Mermnades succédèrent aux Héraclides. Chez Platon, le récit est légèrement différent. Gygès est un berger qui, lors d’un orage découvre un anneau qui le rend invisible. Alors, « arrivé au palais, il séduisit la reine, complota avec elle la mort du roi, le tua, et obtint ainsi le pouvoir » (5). Cette narration brutale et courte s’inscrit dans la vaste réflexion platonicienne sur la justice : échappant à toute prise que ferions-nous  si nous étions insaisissables?

On connaît, dans la veine érotique, la réponse, en bandes dessinées, de l’auteur du « Déclic », en son album « Le parfum de l’invisible ». Il est vrai que La Fontaine en avait déjà fait un conte libertin (6).

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