Un blog qui contient les articles philosophiques, psychologiques et psychanalytiques de Patrice TARDIEU, professeur de philosophie
La jouissance inhumaine de l'Etre
Sade, le "divin" marquis, est-il inhumain ? Il pourrait peut-être correspondre à la démesure de l'être "sans lignage, sans loi, sans foyer", que pointe du doigt Aristote, "naturellement violent et isolé comme une pièce à l'écart au jeu de tric-trac", d'un côté bête, de l'autre dieu[1]. L'isolement sera la caractéristique des dieux épicuriens. Certes, "l'isolisme" est un concept et un néologisme sadien, basé sur le désir de jouissance qui nous isole et nous enjoint de "nous délecter, n'importe aux dépens de qui". D'autre part, un de ses personnages (et si l'on identifie l'auteur à celui-ci), se revêtant d'une peau de tigre, satisfait son "délire qui le ravale au rang des plus dangereux animaux de la nature "[2]. Mais Sade est conforme à tous les critères que les philosophes ont donné de l'humain. Et d'abord celui d'Aristote lui-même : avoir le logos en partage. Sade est un maître du langage et du plaidoyer argumenté. Prenons le critère kantien : le passage à l'humanité par l'exercice de l'entendement[3]. Sade ne cesse de justifier son comportement et celui de ses personnages et de raisonner. Enfin, celui d'Ernst Cassirer : l'usage de formes symboliques structurant une pensée, un récit[4]. L'oeuvre de Sade en témoigne toute entière...
Maintenant demandons-nous si les scènes tracées par Sade sont inhumaines. Elles le semblent au premier abord. Dans Les cent vingt journées de Sodome, Sade va décrire avec crescendo , accelerando et leitmotiv, en un mouvement qui s'enfle en férocité, qui reprend les thèmes à des niveaux de plus en plus sanguinaires mais de manière toujours plus laconique, les quatre passions : simples, doubles, criminelles et meurtrières ; ces dernières, insoutenables dans leur atrocité mêlée de lubricité. Cela commence dans la coprophagie et se termine dans des tortures inimaginables où le désir et le meurtre ne peuvent plus se distinguer, atteignant un paroxysme inouï dont le lecteur ne peut sortir indemne. "Soudain un bloc d'abîme" a écrit Annie Le Brun, se tenant au bord du gouffre[5]... Cette oeuvre inégalée et inégalable n'est pourtant pas inhumaine car elle plonge son inspiration dans la description détaillée des supplices pratiqués par tous les peuples en tous temps[6].
Seraient-ce alors les arguments de Sade qui seraient inhumains ? Quels sont-ils ? Ils s'appuient sur le "profond Helvétius" (selon une de ses propres notes[7]) qui soutient que "tout jugement n'est qu'une sensation", "que la matière n'est pas un être, qu'il n'y a dans la nature que des individus auxquels on a donné le nom de corps", que "la liberté de l'homme consiste dans l'exercice libre de sa puissance", et qu'il y a un "penchant naturel qui porte tous les hommes à l'usurpation" due au "désir que tous les hommes ont d'être despotes"[8]. Sade, dans la même note, rend hommage au "sage et savant Montesquieu", qui a si bien étudié le despotisme, et à "l'aimable La Mettrie". Bref, Sade est le fils humain de son temps, sauf en ce qui concerne la jouissance inhumaine de la nature qui justifie le crime. Même La Mettrie n'ira pas si loin, lui qui écrit : "la philosophie la plus hardie n'est point essentiellement contraire aux bonnes moeurs, et ne traîne en un mot aucune sorte de danger à sa suite"[9]. Sade, au contraire, demande : "Quelle autre voix que celle de la nature nous suggère les haines personnelles, les guerres, en un mot tous ces motifs de meurtres perpétuels ? Or, si elle nous les conseille, elle en a donc besoin. Comment donc pouvons-nous, d'après cela, nous supposer coupables envers elle, dès que nous faisons que suivre ses vues ?"et il ajoute : "mais en voilà plus qu'il ne faut pour convaincre tout lecteur éclairé qu'il est impossible que le meurtre puisse jamais outrager la nature"[10]. Rien n'est contre nature, tout ce qui se déroule dans la nature est naturel, cela fait partie à la fois de l'équilibre et du dynamisme de la nature. D'Holbach, que Sade connaît parfaitement, avait vu que l'univers produit, transforme et détruit tous les êtres puisque " tout dans la nature est dans un mouvement continuel", mais il retombait dans la croyance que le trouble et le désordre "l'avertiront promptement que la nature n'approuve point sa conduite", que sa conscience "le récompense ou le punit sur le champ"[11]. A l'opposé, Sade affirmera : "la nature [...] n'a pas été absurde au point de nous donner le pouvoir de la troubler ou de la déranger dans sa marche"[12]. Tous les goûts, toutes les bizarreries inexplicables font partie de la nature. "c'est de cette tranquillité, dans la route du mal, que je me suis convaincu de l'indifférence des actions de l'homme. Allumant le flambeau de la philosophie à l'ardent foyer des passions, j'ai distingué, à sa lueur, qu'une des premières lois de la nature, était de varier ses oeuvres"[13]. Destructions meurtrières, inclinations bizarres, obscures et compulsives, déroulement inhumain et sans fin de l'univers, on semble rencontrer les trois jouissances de la Mort, de l' Autre et de l'Etre.
Bien que la vie, pour l'être humain, soit un voyage vers la mort, l'ek-stase vers le Rien, la jouissance de la Mort elle-même, le Maître absolu, ne produit pas l'anéantissement total. La jouissance de l'Etre, de l' Il-y-a, continue. Même si l'homme arrivait à contrarier le cours des astres ou à détruire la terre et l' ensemble des êtres vivants, y compris lui-même, sur cette planète, tout cela ne serait encore que naturel. Faut-il s'en émerveiller ou en avoir des insomnies ? Les êtres passent, l' Etre jouit. Quant aux hommes, ils ne savent prendre véritablement que du plaisir car la "jouissance" est au-delà du plaisir, c'est celle de l'Autre, du masochiste qui se fait battre, du sadique qui égorge, des soeurs Papin qui énucléent. Vient ensuite un grand soulagement et le retour à la vie ordinaire. L' Autre a joui. Une fois que l'homme a atteint son point de haine, il se vide. Il redevient "normal". Alors l'humain est un être creux.
[1] Aristote, Politique, 1, 2, 1252-1253.
[2] Sade, Histoire de Juliette, U.G.E., 1976, 1977, tome 1, p.61, 105 ; tome 2, p.502.
[3] Kant, Anthropologie au point de vue pragmatique, première partie, Livre , 1, ? 1.
[4] Cassirer, La Philosophie des formes symboliques , éd. de Minuit, 1972, vol. III, p.59-62.
[5] Annie Le Brun, Soudain un bloc d'abîme, Sade, Pauvert, 1986. '
[6] Démeunier, L'Esprit des usages et des coutumes des différents peuples, 1776, souvent cité par Michel Delon dans les notes de son édition des Oeuvres de Sade, La Pléiade, 1990.
[7] Sade, Histoire de Juliette, tome 1, p.206.
[8] Helvétius, De l'Esprit, livre 1, chap. 1, 4 ; livre III, chap.4.
[9] La Mettrie, Discours préliminaire.
[10] Sade, La Philosophie dans le boudoir, Folio, 1976, p.241.
[11] D'Holbach, Système de la nature, 1, ch. 2 ; II, chap.7.
[12] Sade, La Philosophie dans le boudoir, p.280.
[13] Sade, Aline et Valcour, Oeuvres, I, p.578.