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Un blog qui contient les articles philosophiques, psychologiques et psychanalytiques de Patrice TARDIEU, professeur de philosophie

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Picasso, paraboles (2)

 

 

« Il faut que tu te voies mourir

Pour savoir que tu vis encore. »

Paul Eluard la Fin d’un monstre

A Pablo Picasso

Ces quelques lignes du poète Paul Eluard sont un commentaire d’un dessin au crayon de 1937 que Picasso lui avait donné. On y voit le Minotaure transpercé d’une flèche recevoir le coup de grâce d’une jeune fille qui, surgie de la mer, lui tend un miroir, le miroir de la mort qu’il faut traverser, le miroir du narcissisme létal (2), celui que crayonna Picasso dans son Autoportrait du 20 juin 1972. Ce thème du Minotaure est si riche qu’il nous conduit à mettre en pratique notre méthode utraquistique qui consiste à ne négliger aucune interprétation, même contradictoire, qui puisse permettre d’excaver les « strates géologiques » de cette matière et d’éclairer les différentes couches qui la constituent.

D’abord mythologique. Suivons le récit d’Ovide qui raconte la passion insensée de Pasiphaé, épouse du roi Minos, pour un taureau blanc. Elle coupe des feuillages verts et des herbes tendres pour celui qu’elle aime. Elle revêt en vain des robes magnifiques et consulte inutilement son miroir. Elle est jalouse des belles génisses qu’elle fait traîner sous le joug ou sacrifier sur l’autel. Finalement elle met au monde le Minotaure mi-humain mi-bovin. Nous avons évoqué la suite : grâce au fil d’Ariane, Thésée pourra le tuer et sortir du labyrinthe construit par Dédale pour y enfermer le monstre, mangeur de chair humaine, en particulier de jeunes gens. Mais Ariane est abandonnée par Thésée dans sa fuite, sur une île, pleurant et criant contre la perfidie du héros. C’est alors que le dieu Bacchus (lui-même fils de Jupiter et de Sémélé) l’enlève et s’unit à elle en guise d’épousailles.

Interprétation métamorphique (justifiée à la fois par l’ouvrage d’Ovide et par le traitement que Picasso fait subir à toutes choses, plantes, animaux ou personnes) : les dieux peuvent opérer une transsubstantiation d’eux-mêmes ou métamorphoser les autres. Ainsi Jupiter se transsubstantie en taureau pour séduire Europe et Junon, par jalousie, trans-forme Io en génisse. Le Minotaure, c’est donc aussi bien Jupiter lui-même dans une de ses métamorphoses.

Interprétation cultuelle : ceci nous renvoie à toutes sortes de cultes très anciens, celui de Mithra, avec sacrifice de taureau, venu de Perse, celui des divinités égyptiennes mi-humaines mi-bestiales ou portant des cornes de taureau sur la tête (comme Isis, soeur et femme d’Osiris, mère d’Horus à tête de faucon), celui de Cybèle, déesse de la fécondité, aux cérémonies orgiastiques. Picasso, reprenant la figure légendaire du Minotaure, ravive d’anciennes religions pré-chrétiennes ou en concurrence avec la christianisme comme le mithriacisme et ses rites.

Interprétation surréaliste : ces cultes et la légende crétoise du Minotaure ont pour nous un aspect à la fois effrayant et « Surréaliste » par leur collage insolite. On pourrait leur appliquer la définition que Lautréamont donne de la beauté comme étant la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection ou encore la chute mortelle d’une bonne, étrangement montée sur un toit, à travers la marquise en verre du perron dans le Diable au corps de Raymond Radiguet. D’ailleurs Picasso illustra d’un collage, par notre monstre, la « machaira » à la main, le premier numéro de la revue surréaliste intitulée « le Minotaure ».

Interprétation platonicienne : Platon, dans la République, IX, 572b, nous parle « des désirs terribles, sauvages, sans lois, qui sont en chacun de nous, même les plus sages » et qui font de l’homme un tyran quand il dort, dans ses rêves et ses fantasmes. Il lance la parabole de l’être humain comme un « sac de peau » qui réunit les trois parties de l’âme (l’intellect, le courage, la concupiscence ), tiraillé qu’il est entre la raison et la passion ; image du Minotaure ? D’autre part, cet être qui ripaille et fornique, meurt et ressuscite dans la Suite Vollard, n’est pas sans analogie avec la description d’Eros, allégorie du désir, dans le Banquet, 204e, plein de l’ivresse des participants et de celle de Poros, le père d’Eros, à la naissance de celui-ci.

Interprétation psychanalytique : la force innommable du ça, dans la deuxième topique freudienne, submerge bien souvent le moi. De plus, plusieurs estampes de la Suite montrent le Minotaure aveugle guidé par une petite fille. Quelle représentation plus parlante d’Oedipe conduit par Antigone ? Et le dessin, offert par Picasso à Paul Eluard, ne prend-il pas la résonance d’Oedipe se mirant, tel Narcisse, dans le miroir du « mè phunaï », du « ne pas vivre », ou, en termes heideggeriens, de l’  « ek-stase » vers le Rien (2) (philosophie, comme on le sait, opposée à l’ « humanisme ») ?

Interprétation humaniste : ce Minotaure aveugle n’est pas l’incestueux Oedipe, mais le souvenir de véritables aveugles mendiants qui avaient frappé de terreur le jeune Picasso en Espagne. Quoi de plus abominable pour un peintre que de perdre la vue ? Cependant cette cécité même pourrait représenter la condition humaine dans la souffrance qui n’exclut pas tout espoir puisque selon une parabole, citée par Picasso, les chardonnerets chantent mieux lorsqu’ils ont les yeux crevés ! l’artiste, aveuglé et tourmenté par le monde extérieur, produira une oeuvre plus profonde !

Interprétation chamanique : A l’inverse, on pourrait soutenir que l’homme devient l’animal. En effet, durant certaines transes (filmées, par exemple, par Jean Rouch au Niger et on sait l’influence des masques africains sur l’art de Picasso) l’être humain se transmue en bête. L’extase chamanique ne consiste pas seulement à danser l’animal fétiche, mais à l’incarner. C’est un parcours initiatique qui doit nous faire découvrir et accepter l’animalité comme faisant partie de nous-même.

Interprétation tauromachique : l’animal ici est le taureau, omniprésent dans l’art crétois antique, qui servait semble-t-il à des acrobaties sur le dos de bêtes énormes. Mais la référence essentielle chez Picasso est la corrida. Son premier tableau connu, à l’âge de 8-9 ans, est un picador ; à 16 ans il copie la Tauromachie de Goya, et même dans sa période cubiste, elle est présente ; par exemple dans L’aficionado de 1912 où l’on aperçoit l’instrument tranchant à deux lames qu’est la banderille et les mots « le torero » et « Nîmes ». Nous reviendrons sur la signification de ce spectacle.

Interprétation stalinienne : le taureau n’est pas cet animal férocement combatif qui, s’il est couard (« manso ») aura droit au mouchoir (« panuelo ») rouge du président de la corrida, ce qui signifie la honte pour l’éleveur, il serait plutôt le symbole de l’Espagne antifranquiste. De même le Minotaure n’est pas la bête redoutable qui dévorait tous les neuf ans sept jeunes hommes et sept jeunes filles de l’Attique, il est le justicier calme et puissant qui protège le prolétariat, la veuve et l’orphelin. Il « combat pour la paix ». On peut observer une photographie de Picasso qui regarde avec sympathie, sur une affiche, le visage de Staline, « le gardien de la paix du monde », dont il fit le portrait. « Infâme hommage à Staline, publié du plein gré de son auteur dans les Lettres françaises, à la mort du dictateur, en 1953 [...] dont les crimes sans nom ne lui étaient pas du tout inconnus » commente Jean-Jacques Lebel (6). Il est curieux de constater que la colombe, symbole de l’Esprit Saint dans le christianisme, et qui se trouve dans les bras de la petite fille conduisant le Minotaure aveugle, deviendra celui de l’engagement politique de Picasso pour «  la paix ». Il recevra en 1962 son second prix Lénine, alors que son style, en contradiction flagrante avec le « réalisme socialiste », était dénoncé comme « bourgeois » et « décadent » dès 1945 (un an après son adhésion au Parti).

Interprétation tératologique : ce que nous offre Picasso, justement, ce sont des déformations monstrueuses, non pas de simples difformités naturelles, comme la taie sur l’oeil de la Célestine, mais des altérations qui créent des monstres. Observons ces Figures au bord de la mer où un homme et une femme sur le sable, près d’une cabine de bain, s’embrassent. Leurs dents sont des lames de rasoir, leurs langues dardent, pointues, semblables à une épine, leurs corps fracassés s’emmêlent, faits de lames d’os ayant subis l’équarrissage. Le Minotaure lui-même est l’archétype du monstre qui viole, qui tue et qui dévore, comme le dragon, le loup ou l’aigle qui ornaient l’étendard des armées romaines tenu haut par les vexillaires, ou l’ogre des contes de Perrault.

Interprétation phallocratique : Ainsi le Minotaure pourrait-il signifier la domination légitime, dans l’esprit de Picasso, du mâle sur la femelle. Il est l’incarnation de la virilité dominante, du phallus, par ses cornes toujours dressées. Le sexe masculin est omniprésent dans l’oeuvre picasienne et ceci à trois niveaux. D’abord comme simple pénis, ce que nous avons fait remarquer dans la première estampe. Ensuite au niveau du fantasme dans des personnages éternellement en érection, comme le faune (sur une coupe en émail), les satyres poursuivant des nymphes (série de tomettes en terre de faïence rouge), ou le peintre Raphaël continuellement ithyphallique avec la Fornarina (eaux-fortes sur cuivre). Enfin au niveau symbolique, comme dans le Phallus de 1903, où celui-ci se dresse sous forme de dieu phalloïde en-visagé et souriant, renfermant dans ses bourses la femme. A tel point que le visage féminin peut n’être qu’un assemblage phallique (plâtres et bronzes de 1931) ou l’anatomie féminine toute entière se convertir en génitaux masculins (crayon de 1933) ! En ce sens Picasso rejoint ici les « sculpteurs » de la préhistoire ou Brancusi et sa Princesse X. C’est la prédominance virile !

Interprétation esthétique : le Minotaure ou l’homme énergique violant la jeune femme n’est rien d’autre que l’artiste s’attaquant à la toile ou à la feuille vierge. La nudité est la sincérité du créateur qui se dévoile, la vestale l’allégorie de l’intact dans le théâtre sacré de l’Art. D’ailleurs le Minotaure aveugle, tels les chardonnerets chanteurs dont on a percé les yeux, a une vision supérieure aux autres qui lui permet d’explorer de nouveaux espaces de formes inédites.

Toutes ces interprétations donnent un peu le vertige dans leur diversité et parfois leurs contradictions, mais nous pensons que par juxtaposition, interconnexion, superposition, intersection, greffe et rejet, elles nous approchent de « la chose elle-même » dans sa complexité. Il nous reste à explorer une dernière et quatorzième interprétation (déjà suggérée dans l’analyse de la troisième et quatrième estampe ) qui constituera notre dernière partie. Nous y analyserons quelques tableaux et dessins, toujours dans la période 1930-1937.

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