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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 14:10

Nous avons essayé de traduire deux ou trois mots grecs, notamment les trois Archies qui ouvrent le spectacle grandiose de la Genèse : Khaos, Gaia et Eros. Le projet d'Hésiode n'est pas mince : rendre compte de tous les étants. On dirait le début de la philosophie. Les antésocratiques n'ont-ils pas tous été à la recherche de l'archè ? Pour Aristote il n'y a pas de coupure entre ceux "qui furent les premiers à traiter des dieux" (Homère et Hésiode) et les anciens philosophes présocratiques1. Cependant le penseur actuel est un peu étonné par le style et les associations parfois purement poétiques d'Hésiode, par exemple la succession des noms de fleuves (que l'on trouve déjà chez Homère, dans celle des vaisseaux grecs). La recherche sur l'origine radicale de toutes choses semble laisser place à un catalogue de noms grecs, les concepts se muer en "histoires". Chez Hésiode il y a une sorte de conceptualisation philosophico-poétique en gestation. Certains ont soutenu que la Théogonie était une histoire (muthos), un mythe patriarcal. Rappelons que les trois genres (neutre, féminin, masculin) sont précisément ceux des trois archai (Khaos, Gaia, Eros) et que les deux premières, d'après nous, sont foncièrement féminines. S'il s'agit d'une histoire, d'un "logos" selon Hésiode, d'une "fable", quelle en est "la morale" ? D'un côté la Théogonie résonne du fracas de la titanomachie et comme le dit Hésiode, "Pouvoir et Violence (Kratos èdé Biè) sont toujours aux côtés de Zeus", "ils n'ont pas de demeure, ni de séjour ; pas de chemin, non plus" en dehors de lui. De l'autre côté, ce sont tous les rapports sexuels avec ou sans consentement (philotès) et les naissances qui en résultent. En quelques mots : violence ou sexualité et parfois les deux à la fois comme la castration d'Ouranos. Allons plus loin : les deux sont intimement liés dans la pensée d'Hésiode (comme dans celle d'Homère), le verbe mignumi va nous le faire comprendre ; il s'agit de mélanger, de mêler particulièrement les corps dans le combat comme dans la relation intime2. C'est le même verbe qui exprime la mêlée guerrière et la mêlée amoureuse. Les deux grands Thèmes de la Théogonie sont la mêlée amoureuse cosmogonique et la mêlée guerrière pour la souveraineté qui s'entrelace à la première. Je propose d'ailleurs de prendre du recul et de voir la profonde unité de l'oeuvre hésiodique en évitant l'équarrissage dont il a été victime : du début au vers 964 il s'agit des accouplements entre dieux et déesses, de 965 à 1020 des accouplements entre déesses et hommes, et les vers 1021-22 débutent ce que l'on appelle le Catalogue des femmes, c'est-à-dire les accouplements entre dieux et femmes3. Ainsi la théo-gonie est complète. On comprend que ce panérotisme ait irrité Platon : "puisque nos devanciers ont, de l'origine des dieux et de celle des êtres vivants, donné une fausse image..."4. Ce qui expliquerait l'écriture du Banquet, pour corriger Hésiode et ses dieux violents et libidineux. Déjà l'accusation lancée contre Socrate de vouloir introduire de nouveaux dieux n'était peut-être pas entièrement infondée...

 

 

Patrice Tardieu

1 Aristote, Métaphysique, A, 3, 983 b.

2 Thg, 336-345. Homère, Iliade, II, 485-785. Thg, 385-89, 306.Le mot "logos" chez Hésiode (T&J 106) signifie nullement "raison" mais fable. Là encore on comprend la fureur de Platon contre ces "faux logoi" qui ne sont que des "histoires"...

3 Malheureusement nous ne connaissons cette troisième partie qu'à partir de fragments. Les 56 premiers vers du Bouclier faisaient partie du quatrième livre du Catalogue.

4 Platon, Epinomis, 980 c.

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Published by Patrice TARDIEU - dans Théogonie
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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 14:00

Les lèvres et la jarre

 

"D'autre part par conséquent à la place d'un bien,

il créa un magnifique mal : les femmes."

Hésiode, La Théogonie,

(je traduis ainsi les vers 585 et 590).

 

Prométhée (littéralement "celui qui pense en avance") a deux fois trompé Zeus, il sera puni. C'est une nouvelle fois le schème "interdiction-faute-punition" qui va s'enclencher. La première fois autour de l'histoire d'un sacrifice (concept religieux par excellence), la deuxième fois pour le vol d'une flamme. Le feu peut être interprété de deux manières : il permet aux hommes de cuire leurs aliments, ce qui fait d'eux des mangeurs et des mortels. C'est ce que soutient Homère : les dieux "ne mangent pas de pain, ne boivent pas de vin flamboyant : c'est pourquoi ils n'ont pas de sang et sont appelés immortels". Ce n'est pas le cas pour Hésiode, car nous avons vu les gouttes de sang d'Ouranos. D'où une deuxième hypothèse que je soutiendrais : le feu est le symbole de la puissance (ici de Zeus avec son foudre) ; les humains pourraient reprendre le pouvoir de Dieu ou comme le serpent dit à Eve dans La Bible : "vous serez comme des dieux"1. Précisément, la punition infligée à l'homme pour le vol du feu par Prométhée selon Hésiode est la femme elle-même ! La misogynie d'Hésiode semble sans limite : "Avant tout, acquiers une maison, un boeuf et une femme - une femme achetée, pas une épouse - capable, s'il le faut de suivre les boeufs", "cherche une servante sans enfant : une servante qui allaite est embarrassante", "un homme ne doit pas non plus se laver dans l'eau où s'est baignée une femme", "que la femme à la croupe aguicheuse ne piège pas ton âme par des mots caressants, elle qui n'en veut qu'à ton bien". En effet, pour Hésiode, les femmes sont vénales, elles échangent beauté féminine contre richesse (ploutos) : "elles ne s'accommodent pas de la pauvreté, mais de la seule abondance". Elles sont d'ailleurs, d'une certaine manière, filles de Nuit puisque leurs armes sont "Tromperies, Paroles mensongères" et même "Philotès" (bonne entente, comme nous l'avons vu) qui ne serait donc que jouée ! Telle est "l'engeance maudite des femmes" ! Disons tout de suite que le portrait des hommes n'est pas non plus très flatteur : ils sont violents, cruels et on ne peut nullement leur faire confiance (méfie-toi même de ton propre frère, recommande-t-il) ; si bien qu'il préférerait vivre dans un autre temps2 ! Venons en donc à l'histoire de la boîte de Pandore. Zeus a une idée ("eidos", habituellement traduit par "ruse") pour contrebalancer ce détournement du feu au profit des humains : il fait fabriquer avec de la terre (gaia) une créature, "parthénô aidoiè ikelon", semblable (au neutre) à une jeune fille (ou une jeune vierge) pudique, timide, chaste. Mais ici aussi il pourrait y avoir un jeu de mots car "aidôs" fait entendre en grec la honte, la pudeur mais aussi les parties sexuelles. Traduisons un autre passage d'Hésiode : "Ne te promène pas paradant éclaboussé de sperme dans ta maison les parties honteuses (aidoia) en pleine lumière auprès du foyer". L'attirance exercée par cette créature est impossible à combattre : C'est un don de Dieu. Mais ce don est un piège ; tout don est un piège ! Zeus-Dios l'envoie à Epiméthée ("celui qui pense en retard") qui oublie l'interdiction de son frère Prométhée d'accepter tout cadeau venant de Zeus. La créature ouvre la boîte, tous les maux s'en échappent, sauf l'espérance qui reste au fond. Mais rectifions la fin de cette histoire : la boîte de Pandore n'est pas un boîte, mais une jarre et, en grec, une jarre possède des lèvres (kheilos). Kheilos désigne toutes sortes de bords, y compris ceux du corps, les lèvres de la matrice en particulier. Kheilos a pour racine "kha" (s'entrouvrir) comme le mot khaos, la Fente...Interprétons donc tout ceci : la femme porte dans "la jarre" de son ventre les êtres qu'elle va mettre au monde ; elle accouche donc de tous les maux. Elle n'est pas responsable de tous ceux-ci, mais c'est son destin de les mettre au monde. Telle est l'exégèse que je donnerais de la "jarre de Pandore". Le monde lui-même pour Hésiode est une immense jarre qui possède un col étroit (deirè) d'où sort tout l'univers3.

 

 

1 Homère, Iliade, V, 341-342. Genèse, III, 5. Chez Hésiode on trouve la formule : "ils vivaient comme des dieux" T&J, 112.

2 T&J, 405-6, 603-4, 753-4, 373-4. Thg, 593, 591. T&J, 174-201.

3 Thg, 589, 572. T&J, 734, 97. Thg, 727.

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