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26 mai 2016 4 26 /05 /mai /2016 10:47

Bonheur de la racaille prolétarienne et de la canaille révolutionnaire, Marx, Baechler, Aristote.
J’avais écrit du 20 au 24 février 2006 un texte sur le bonheur de la délinquance plus ou moins ordinaire. J’abordais le problème d’abord par la réflexion d’Aristote sur le lanceur de pierre et son intention, ensuite par celle de Marx sur ce qu’il appelle « la racaille prolétarienne », enfin sur celle de Jean Baechler sur « la canaille révolutionnaire ». Dix ans plus tard, cet article me semble finalement de la plus grande actualité, tout en restant philosophiquement sans concession mais non sans humour parfois. Le voici avec son épigraphe :
« Il est doux de contempler du rivage les flots soulevés par la tempête, et le péril d’un malheureux qui lutte contre la mort. Il est doux encore, à l’abri du danger, de promener ses regards sur deux grandes armées rangées dans la plaine. Mais rien n’est plus doux que d’abaisser ses regards du temple serein élevé par la philosophie, de voir les mortels épars s’égarer à la poursuite du bonheur ». Lucrèce, De la nature des choses, livre II, « Suave mari magno ».
Bonheur de la racaille de brûler des voitures, bonheur de poignarder pour un regard et puis de jeter une canette sur l’agonisant, bonheur de tuer, devant sa femme et sa fille, celui qui a refusé de céder son appareil photographique, bonheur d’assassiner l’amant qui vous écrivait des poèmes puis de faire croire à un incendie accidentel dans lequel il aurait péri, bonheur dans le crime du couple diabolique qui fait tuer l’enfant par l’autre, bonheur du bourreau de couper les têtes, bonheur du guerrier sur le champ de bataille, bonheur de l’inquisiteur qui torture, bonheur du fanatique qui, en se faisant exploser au milieu de la foule, monte directement au ciel, bonheur de comparer l’extermination des uns avec l’esclavage des autres en créant la haine, bonheur du chef totalitaire de faire condamner dans des procès truqués ses collaborateurs les plus proches et d’envoyer par millions ses concitoyens dans le goulag, bonheur ethnique de massacrer l’autre ethnie la plus proche, bonheur des quinze mille enfants-soldats du Burundi qui ont sauvagement assassiné des adultes et utilisé subsidiairement les filles qu’ils ont violées pour porter leurs affaires et leur faire laver…
Reste au philosophe de conceptualiser tous ces bonheurs. Un certain nombre semble pouvoir se ranger sous le titre générique de « Bonheur de la racaille ». Nous nous demanderons si le mot de « racaille » peut être un concept philosophique ou s’il désigne un fait contingent ou encore s’il s’agit d’un phénomène structurel de la société. D’autres de ces bonheurs paraissent relever d’un autre cas : l’extraordinaire mission de supprimer son prochain…Enfin, subsiste un troisième cas : l’appel religieux au bonheur dans l’au-delà. Il nous faudra établir une typologie conceptuelle du bonheur en fonction du temps en nous appuyant sur les distinctions aristotéliciennes et pouvoir ensuite nous pencher sur la « racaille » avec Marx et son éventuelle pérennité. Puis sur la « canaille révolutionnaire » avec Jean Baechler.
D’abord il faut distinguer hasard, cause vaine et bonheur. Écoutons Aristote : « Le hasard, pour s’en rapporter à son nom même, existe quand la cause se produit par elle-même en vain. La chute d’une pierre n’a pas lieu en vue de frapper quelqu’un ; donc la pierre est tombée par effet de hasard, car autrement elle serait tombée du fait de quelqu’un et pour frapper » ( Aristote, Physique, II, 6, 197b, 25- 30 ) [comme le fait le lanceur de pavé ! ]. Ici on voit que lancer des pierres n’est pas un simple effet de hasard sans intention, sans cause finale ; l’objet ne tombe pas « de lui-même ». Mais il peut y avoir des actions finalisées qui n’aboutissent à rien et qui sont des causes vaines : « Par exemple, on se promène en vue d’obtenir une défécation [ « lapaxis » qui vient du verbe « lapassô » qui signifie « vider, évacuer, rendre le ventre vide »] ; si, après la promenade, elle ne se produit pas, nous disons qu’on s’est promené en vain, et que la promenade a été vaine ; on entend par vain ce qui, étant de sa nature en vue d’une autre chose, ne produit pas cette chose en vue de laquelle elle existait par nature ; car, si l’on s’est baigné en vain, sur ce prétexte que le soleil ne s’est pas ensuite éclipsé, on serait ridicule, cela n’étant pas en vue de ceci ». Se baigner n’a pas pour cause finale de provoquer une éclipse de soleil ; il y a inadéquation et disproportion entre la cause et l’effet supposé à produire [ comme incendier une voiture de police ne supprimera pas la police, au contraire ! ]. La cause vaine est donc une cause qui aurait pu produire un effet mais sans réussite véritable comme se vider le ventre après avoir couru ou s’être promené. Le hasard n’est donc pas une cause vaine qui visait un but sans l’atteindre.
Mais le hasard n’est pas non plus le bonheur, « l’eutukhia ». En grec, l’étymologie est la même qu’en français : « eu » signifie « bon » et « tukhè », « heur » qui vient du latin « augurium », augure, présage, prédiction par observation et interprétation des signes, chance, sort, destinée. « Tukhè » a aussi pour sens, fortune, destin, événement, circonstances. « On parle de bon-heur ( eu-tukhia ) quand un bien arrive [par bonne chance], de mal-heur ( dys-tukhia) quand c’est un mal [ par malchance] » (Aristote, Physique, II, 5, 197a, 25- 30 ). Mais parmi les événements comment distinguer ceux qui ont l’heur [chance ] de nous plaire ? Tout ce qui arrive n’est pas bon-heur ou mal-heur, comme ce qui se produit toujours de la même façon ou simplement fréquemment : « il est évident que l’heur ( tukhè [ la chance] ) n’est dit la cause ni des uns ni des autres et que les effets de l’heur [la chance ] ne sont ni parmi les faits nécessaires constants, ni parmi les faits qui se produisent la plupart du temps » ( Aristote, Physique,II, 5, 196b, 10- 15 ). Il s’agit donc d’événements contingents et exceptionnels, « accidentels ». « Que l’homme soit blanc, c’est un accident [ ce n’est pas nécessaire ], car il ne l’est pas toujours, ni le plus souvent ; mais qu’il soit animal, ce n’est pas par accident [ cela le caractérise, il fait partie des êtres animés comme tous les animaux ] » (Aristote, Métaphysique, E, 2, 1026b, 35 ) . Cependant n’oublions pas que l’heur [ la chance ] ne peut proprement concerner qu’un être susceptible de détermination téléologique [ qui peut viser un but ] mais qui précisément ne la cherchait pas à ce moment là : un homme tout à coup tombe sur un autre qui lui devait de l’argent au moment même où ce dernier touche une certaine somme, voilà l’heur. « Au contraire, s’il est allé par choix et en vue de cette fin, soit qu’il y fréquente constamment, soit qu’il y recouvre son argent la plupart du temps, ce n’est pas effet de l’heur [ la chance ] ». Le dealer qui recouvre son argent en tombant sur celui qui lui devait une certaine somme, sans l’avoir cherché, voilà l’heur. L’heur est donc une activité pratique réussie mais de façon inattendue par un être susceptible de concevoir l’aboutissement de cette activité comme s’il en avait eu l’intention. « D’où résulte qu’aucun être inanimé, aucune bête, aucun enfant en bas âge n’est l’agent d’heur parce qu’il n’a pas la faculté de choisir [ l’objet n’a pas le choix, l’instinct gouverne l’animal principalement, le petit enfant tète par réflexe ] ; ils ne sont pas non plus susceptibles de bon-heur ni de mal-heur, tant qu’il n’a pas la faculté intellectuelle de choisir ; ils ne sont pas non plus susceptibles de bon-heur ni de mal-heur, si ce n’est par métaphore ». Des pierres foulées aux pieds ne sont pas mal-heureuses et d’autres, honorées parce que faisant partie de l’autel consacré par une religion, ne sont pas bien-heureuses. Par contre la pierre lancée peut faire le bon-heur de celui qui lance et le mal-heur de celui qui la reçoit. Mais un siège à trois pieds projeté en l’air sans intention, s’il retombe sur ses pieds, il n’y a ni bon-heur ni mal-heur , c’est hasard que l’on puisse s’asseoir dessus ( Aristote, Physique, II, 197b 15) ; s’il retombe sur la tête d’une personne visée, c’est une autre histoire…Il n’y a pas heur [ chance ] non plus quand la semence produit ou bien un olivier ou bien un homme, c’est un fait de la nature [ de la reproduction naturelle ] à moins de croire avec Empédocle que « de la terre poussaient de nombreuses têtes, mais sans cou, et erraient des bras nus et dépourvus d’épaules, et des yeux flottaient non amarrés au front » ( Empédocle, Fragment 57 ) qui s’assemblent par « tukhè » [ « chance » ]. Par contre les yeux peuvent se retrouver dans l’escalier, séparés de la tête ( cf. Patrice Tardieu, Lacan, le crime sadique des sœurs Papin, Philo blog, 18 octobre 2011 ).
Cependant il y a bonheur [ sentiment de contentement ] et bon-heur [ ce qui arrive de bon ] : « le bonheur (eudaimonia) est regardé comme identique ou presque au bon-heur (eutukhia ) », mais il faut faire la différence. Eutukhia, c’est une seule hirondelle, elle ne fait pas le printemps ( Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 6, 1098a, 15 ). Le printemps c’est eudaimonia qui vous submerge dans la durée. Et il y a là quatre sortes de vie possible : la vie simplement végétative, le « bonheur » de la plante que certains humains connaissent dans le sommeil ; la vie animale active qui est celle de la foule qui confond plaisir et bonheur ; la vie politique à la recherche des honneurs ; la vie de l’homme qui ne se soucie que de richesses qui ne sont pourtant que des moyens ( Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 3,1095b, 15- 1096a). Enfin, au-dessus de l’eutukhia et de l’eudaimonia, il y a la makaria, la félicité philosophique, non pas dans la mort, mais vivant bienheureux comme des hommes peuvent l’être, utilisant la meilleure partie d’eux-mêmes, le « noûs », l’intellect (Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 11, 1101a, 20 et X, 7, 1177b, 30 ).


Mais qu’en est-il du mot racaille ? Peut-il faire partie des concepts philosophiques ? Il existe un auteur qui l’utilise, c’est Marx ! En effet on trouve chez lui l’expression « Lumpenproletariat », or , en allemand, on utilise « lumpen » pour qualifier des gens, une partie de la population, et la traduction exacte est « racaille » ! On pourrait donc plus justement qu’on ne l’a fait jusqu’à présent traduire « Lumpenproletariat » par « prolétariat-racaille » ou encore « racaille prolétarienne ». D’ailleurs, l’expression apparaît dès l’Idéologie allemande et concerne Rome : « Les plébéiens, placés entre les hommes libres et les esclaves, ne parvinrent jamais à s’élever au-dessus de la condition du Lumpenproletariat » ( l’Idéologie allemande ,texte complet, éditions sociales, p.100). Il s’agit donc de la racaille prolétarienne qui n’est capable que de réclamer « panem et circenses », « du pain et des jeux » ( [ les jeux- réalité cruels du cirque romain cf. Juvénal, Satires, X, 81 ]). On la retrouve à l’époque de Napoléon III car c’est grâce à elle, selon Marx, qu’il a été d’abord élu le 10 décembre 1848, puis plébiscité deux fois et enfin proclamé Empereur des Français. « Ce Bonaparte, qui s’institue le chef de la racaille [ Lumpenproletariat ], qui retrouve là seulement, sous forme multipliée, les intérêts qu’il poursuit personnellement, qui, dans ce rebut, ce déchet, cette écume de toutes les classes de la société, reconnaît la seule classe sur laquelle il puisse s’appuyer sans réserve, c’est le vrai Bonaparte, le Bonaparte sans phrase. Vieux roué retors, il considère la vie des peuples, leur activité et celles de l’État comme une comédie au sens le plus vulgaire du mot, comme une mascarade où les grands costumes, les grands mots et les grandes poses ne servent qu’à masquer les canailleries les plus mesquines. […] Dans sa société du 10 Décembre, il rassemble 10.000 gueux, chargés de représenter le peuple. […] Derrière lui, [ c’est] la société secrète des escrocs et des voleurs, la société du désordre, de la prostitution et du vol ». La description que Marx fait de la racaille est particulièrement pittoresque : « A côté de roués ruinés, aux moyens d’existence douteux, et d’origine également douteuse, d’aventuriers et de déchets corrompus de la bourgeoisie, on y trouvait des vagabonds, des soldats licenciés, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons closes, des portefaix, des écrivassiers, des joueurs d’orgues de rue, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute cette masse confuse, décomposée, flottante » ( Marx, le 18 brumaire de Louis Bonaparte, éditions sociales, p. 62- 64. ). On voit à quel point la traduction par « racaille » de « Lumpenproletariat » correspond bien au texte même de Marx : « racaille » vient du verbe « rasquer » qui signifie « racler » et qui a donné « raclure » avec l’idée de rebut, d’hommes de rien, de vauriens, de canailles, de « chienlit » ( « qui chie au lit », la « lapaxis » aristotélicienne ! ). D’ailleurs les raclures sont les déchets qui ont été grattés ou ébarbés et qui sont tombés grâce à un racloire, c’est-à-dire un décrottoir en fer ou encore une rasette, outil agricole destiné à couper les mauvaises herbes. On a vu que Marx utilise les termes de « rebut », « déchet », « écume de toutes les classes », « canailleries »…
Ayant établi le concept marxiste de racaille, il nous reste à envisager s’il s’agit d’une couche sociale particulière à une époque donnée ou bien d’une structure générale de la société. Remarquons que, pour Marx, la racaille se trouve aussi bien à Rome dans l’antiquité qu’au XIXème siècle en France, formant une sorte de « racaillocratie » souterraine de la société. Elle est évoquée également par La Fontaine dans Le combat des rats et des belettes , en plein XVIIème siècle :
« La racaille, dans des trous
Trouvant sa retraite prête,
Se sauva sans grand travail ».
(La Fontaine, Fables, livre IV, 6 ).
Notons que cette révolte de la racaille vient du fabuliste grec Ésope qui vécut au VIIème- VIème siècle avant J.C.! Nous pourrions évoquer également « la racaille du Mont Saint Martin » du poète Eustache Deschamps ( 1340 -1407 ).
Et, pourquoi pas, remonter aux Évangiles ( Mathieu, V, 22 ) où l’on trouve le mot grec insultant de « racos » qui signifie « guenille » et qui est une des significations également de l’allemand « lumpen » ( les traducteurs de L’Idéologie Allemande suggèrent « prolétariat en haillons » pour « Lumpenproletariat », d’autres « sous-prolétariat »). On fera simplement la remarque que l’habillement de la racaille peut aller du vêtement en loques ( parfois déchiré avec soin ) au sportswear à la pointe de la mode, ou même sweat à capuche, cagoule, casquette dernier cri, foulard dissimulant le visage…
Toutes ces références semblent faire pencher la balance du côté d’un phénomène structurel social universel dans le temps. Reste à en établir la théorie. C’est justement ce qu’a fait Jean Baechler, historien, sociologue et philosophe, pratiquant la méthode historique comparative et la staéologie (du grec « stasis », le fait de « se dresser contre »). Il distingue trois grandes catégories sociales : l’élite, le peuple et la canaille. Il utilise le mot « canaille » qui vient du latin « canis », « chien », et qui désigne la couche la plus basse de la société, la populace, le bas peuple, une « troupe de chiens ». Mais nous préférons « racaille » à « canaille » car ce dernier terme est employé, de nos jours, pour gronder affectueusement un petit enfant polisson ou un adulte un peu fripon ( « vieille canaille » ). Voici ce qu’écrit Jean Baechler : « Toute hiérarchie sociale se définit en fonction du rapport au pouvoir, aux richesses et au prestige [ les trois biens rares par essence, puisque si tout le monde peut commander à tout le monde, il n’y a plus de pouvoir. Si tout le monde a la même chose, l’idée même de richesse s’évanouit, mais les êtres humains aiment se distinguer les uns des autres. Et si tout le monde peut courir le cent mètres comme tout le monde, par exemple, il n’y plus de prestige ( ici sportif ) ]. Un système social quelconque se fonde donc toujours sur la distinction et l’opposition entre ceux qui accaparent une proportion plus grande de ces biens rares et ceux qui se partagent le reste. Convenons d’appeler élite la première catégorie et peuple la deuxième. L’expérience historique la plus constante impose d’introduire une troisième catégorie, qui regroupe tous ceux qui sont, à quelques égards, exclus du système et dont la proportion varie selon les sociétés et les époques. Nous proposons de nommer cette catégorie la canaille. […] La canaille est composée de tous les exclus du système social, non pas exclus absolument, mais rejetés à la périphérie. Ce sont les clochards, les chômeurs permanents, les bas-fonds, les esclaves…[…] Le système social ainsi défini se retrouve dans toutes les sociétés issues de la mutation néolithique. […] Cela veut dire que, quelles que soient les perturbations introduites par le devenir des sociétés, ce système se retrouve ». Et il ajoute : « La révolution est toujours le fait de l’élite ; c’est en son sein que se fait la décision et c’est d’elle que sort le nouvel ordre. Selon le déroulement, elle est seule à intervenir ou bien le peuple, puis la canaille apparaissent sur la scène ». « Cette catégorie est en permanence hors la loi ou à la lisière de la légalité. De ce fait, ils n’occupent aucune place stratégique dans le système social. Par conséquent à supposer que, par extraordinaire, ils aient des visées politiques consistantes, leurs tentatives sont toujours vouées à l’échec » ( Jean Baechler, Les Phénomènes Révolutionnaires, éditions P.U.F.).
Nous en arrivons à la conclusion sur le bonheur de la racaille. Il ne peut être qu’éphémère, c’est donc un bonheur « eutukhia » [ de courte durée ] selon la typologie d’Aristote. Cependant ces exclus involontaires ou volontaires du système sont une constante à travers l’histoire des sociétés comme nous l’avons vu. Et, par conséquent les « nettoyer », même avec un appareil à haute pression, est une tâche impossible ; on ne peut décaper ce qui est pérenne [ je fais ici allusion à la demande d’une dame du haut de son balcon de banlieue, adressée au premier responsable de l’État ].
Key Word : bonheur de la délinquance, de la racaille, de la canaille, les trois biens rares, pouvoir, richesses, prestige.
Key Names : Aristote, Marx, Jean Baechler, Lucrèce, La Fontaine, Ésope, Eustache Deschamps, Juvénal.
Key Works : Patrice Tardieu, Transgression des normes sexuelles, morales, sociales et religieuses, Philo blog, 8 octobre 2011 ; Lacan, le crime sadique des sœurs Papin, Philo blog 18 octobre 2011 ; Casanova, le peuple et la démocratie, Philo blog 8 novembre 2011 ; L’inhumanité dans l’humain, la banalité du mal, portrait du bourreau, les Khmers rouges, Philo blog 11 novembre 2011 ; La séduction du bourreau, cruauté sadique au Rwanda, Philo blog 12 novembre 2011 ; Lucrèce et Sade, noirceur lucrétienne et apathie sadienne, Philo blog 29 novembre 2011 ; La politique ou l’art d’entretenir les troupeaux, Platon, Philo blog 4 décembre 2011 ; Baudelaire, l’insatisfaction du spleen, des esclaves chargés d’approfondir sa douleur, Philo blog 13 décembre 2011 ; La dialectique du maître et de l’esclave n’existe pas, la Phénoménologie de l’Esprit, Hegel, Proust et les vestiges du jour, Philo blog 1 mars 2012 ; Sade sur la philosophie, la vérité comme dévoilement et non-consolation, Philo blog 5 septembre 2012 ; Crimes hébétés de l’insurrection populaire, le machiavélisme, Sade, Philo blog 14 septembre 2012 ; Plongeon dans la passion, dans la mort, Phèdre, Racine, Aristote, Sénèque, sarcophage de Paestum, Philo blog 7 septembre 2012 ; Aristote, Lacan, Platon, Sade, art, recherche, action, délibération réfléchie, Philo blog 18 novembre 2012 ; L’être qui vit dans la passion ne peut raisonner, il n’a ni vice ni vertu, Aristote monté et bridé, Philo blog 21 décembre 2014 ; Karl Marx et la question juive après l’attentat de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, Philo blog 19 janvier 2015 ; Aragon, Chantre des Organes de répression, Soljénitsyne poète et écrivain, Philo blog 19 février 2015 ; Peut-on associer violence et sacré, religion et sagesse, ferveur et exaltation, dogme et fanatisme ? Philo blog 15 mars 2015 ; Cœur supplicié, volé, Rimbaud pendant la Commune de Paris, aventures abracadabrantesques, Philo blog 2 mai 2015 ; Joie, jouissance de l’âme, se donner au désir, à l’amour, éviter la haine, prudence d’Aristote, Philo blog 23 mai 2015 ; Jouissance du projet pour soi, agitation vaine du meneur de peuples, Sartre, Freud, Adler, Marx, Philo blog 21 août 2015 ; Attentats suicides, prise d’otages, bombes humaines, pirates de l’air, imagination perverse, Philo blog 24 avril 2016.
Aristote, Physique, Éthique à Nicomaque, Métaphysique. Marx, L’Idéologie allemande, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, La question juive. Jean Baechler, Politique de Trotsky, Les Phénomènes révolutionnaires, Les origines du capitalisme, Les suicides, Qu’est-ce que l’idéologie ? , Le pouvoir pur.











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Published by Patrice TARDIEU - dans Révolution
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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 12:10

Cœur supplicié, volé, Rimbaud pendant la Commune de Paris, aventures abracadabrantesques.
Au risque de ne pas être très poétique, je vais tenter de donner une clef de lecture au poème de Rimbaud intitulé Le Cœur volé selon Verlaine, Le Cœur du pitre selon Demeny, Le Cœur supplicié selon Izambard qui l’avait reçu par courrier le 13 mai 1871.
Expliquons la situation historique ; après le Second Empire de Napoléon III et la guerre entre la France et l’Allemagne de Bismarck de 1870 - 1871 qui le fit s’écrouler, la ville de Paris fut assiégée du 19 septembre au 28 janvier 1871 ( et la Troisième République proclamée par Gambetta le 4 septembre 1870 ). Les communards, profitant de la levée du siège de Paris par les Prussiens, proclamèrent « La Commune de Paris » [ qui dura du 18 mars au 27 mai 1871 ], en mémoire de celle de 1795 [ moment de la grande Terreur de la Révolution française ! ]. Ce pouvoir décréta l’arrestation d’otages et les exécuta, mit le feu aux Tuileries et fit tomber la colonne Vendôme [ qui ne sera rétablie qu’en 1875 ! ]. Rimbaud, âgé de seize ans et demi, qui a fait de multiples fugues, est enthousiasmé par ce mouvement révolutionnaire, et il monte à Paris.
Je vais essayer pas à pas d’éclairer la compréhension de ce poème, mais d’abord voyons-en la structure très régulière comme il est de mise dans la versification française à forme fixe comme le quatrain, le triolet, le rondel, le rondeau ou la ballade. Celui-ci comporte trois strophes, chacune sur deux rimes croisées, féminines et masculines, de vers de huit pieds, avec répétition aux lignes une, quatre et sept à l’intérieur de chacune des strophes. On voit que Rimbaud était un excellent élève de son professeur Izambard ( il a même écrit des poèmes en latin ! ). Le mot « cœur » apparaît dix fois (en comptant le titre ), mais ici il s’agit plutôt d’écœurement, de répugnance et d’indignation.
Le poème est daté de mai 1871. Que s’est-il passé ? Rimbaud a rejoint les communards à Paris, précisément à la caserne de Babylone. Voici les trois premiers vers de la première strophe :
« Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe ».
La poupe est l’arrière d’un navire, par opposition à la proue qui en désigne l’avant. Il me semble que le sens est clair ! Les communards ont lancé des jets de sperme dans son derrière qui dégoulinent !
Voici la suite de cette première strophe avec ses répétitions qui martèlent le choc subi par Rimbaud : « Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal ! »
On apprend que la sodomie du jeune Rimbaud s’est déroulée sous les railleries, les plaisanteries grossières, vulgaires et l’hilarité des communards.
Deuxième strophe :
« Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l’ont dépravé !
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques. »
Ces quatre premiers vers continuent la métaphore du navire que l’on retrouvera en mi-septembre 1871 dans Le Bateau ivre auquel Rimbaud s’identifiera, mais avec une référence aux fresques gréco-latines de personnages masculins ithyphalliques, c’est-à-dire au membre viril en érection, dans ce texte, des « pioupious », les fantassins et caporaux de la Commune qui ont violé le jeune garçon qu’était Rimbaud.
Suite de cette deuxième strophe:
« O flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit lavé !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l’ont dépravé ! ».
Le poète reprend le mot cabalistique « abracadabra » emprunté au grec, mais utilisé par les enfants ( Rimbaud s’était déjà servi de ce mot dans sa toute jeunesse ) qui aurait un effet magique, celui de le « laver » de cette souillure. Notons qu’il crée le néologisme « abracadabrantesque » qui signifie désormais « invraisemblable » et qui sera repris par Jacques Chirac, alors Président, dans un discours politique télévisé, pour écarter une accusation !
Troisième et dernière strophe :
« Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J’aurai des sursauts stomachiques,
Moi, si mon cœur est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ? »
Les soldats de la Commune deviennent alors des marins qui mâchent leur chique, c’est-à-dire des boulettes de tabac ( qui rendent les dents noires ! ). Mais il ne reste plus pour le jeune Rimbaud que les spasmes du diaphragme et l’envie de vomir, après avoir subi l’assaut « bachique » ( lié à Bacchus [ Dionysos ], dieu du vin et de l’ivresse ). Se pose alors la question de l’action.
Notons que Rimbaud n’écrira plus aucune poésie après 1874 ( il a vingt ans ), c’est Verlaine qui « exhumera » Rimbaud. En 1876, il tente l’expérience coloniale en partant pour Batavia ( l’actuel Jakarta en Indonésie ) avec un régiment hollandais qu’il déserte rapidement. En 1880, il gagne Aden ( à la pointe sud de l’Arabie, actuellement au Yémen ) où il fait du commerce; il s’occupe de cartes géographiques, il est devenu marchand d’armes et réclame des esclaves pour lui-même. En 1891, il est rapatrié et amputé d’une jambe en France ; il meurt à trente-sept ans.
Key Word : La Commune de Paris de 1871, soldats ithyphalliques, colonialisme, esclavagisme. Key Names : Rimbaud, Verlaine, Demeny, Izambard. Napoléon III, Bismarck, Gambetta, Jacques Chirac. Key Works : Patrice Tardieu, Chants de l’exil, Charles d’Orléans, Du Bellay, Saint-John Perse, Philo blog 23 septembre 2012 ; Traces de poèmes qui s’effacent, sables de l’exil, Saint-John Perse le Pérégrin, Philo blog 27 septembre 2012 ; Souffrances de Dionysos, sa mère calcinée, agrafé à la cuisse de Zeus, découpé, ébouillanté, rôti, Philo blog 6 mars 2013. Rimbaud, Le Cœur volé ; Le Bateau ivre. Verlaine, Sagesse, III, VI, « Le ciel est par-dessus le toit… » [ poème de Verlaine en prison aux Petits- Carmes en 1873 après avoir tiré un coup de revolver sur Rimbaud qui voulait le quitter ].
Patrice Tardieu.

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Published by Patrice TARDIEU - dans Révolution
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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 20:49

Kénose de

l’Être, Néant, liberté absolue et mort, crucifixion du réel, la Terreur, la Révolution Française.

Je vais présenter une épure de la pensée hégélienne. Mon interprétation suggestive et audacieuse de la Logique de Hegel est la suivante : lÊtre se vide ( « kénose » ) de lui-même et devient Néant. Le Néant engendre la liberté absolue et la mort, crucifixion du réel. Ce qui produit le Devenir, unité dêtre et de néant, de lHistoire. Voyons plus en détail maintenant le raisonnement de Hegel : il faut commencer par lÊtre pur, « immédiat indéterminé, simple », qui ne rentre dans aucune médiation. Cest lÊtre tellement compact de Parménide quil Est dans un parfait équilibre. Mais, pour Hegel, « cet Être pur est labstraction absolue, partant labsolument-négatif [], le Néant ». On voit que cet Être si « plein » chez Parménide subit la « kénose », il se vide de sa « divinité », et devient non-être. Hegel introduit alors « la forme la plus haute du néant [] la liberté [] la négativité ». Et nous entrons alors dans le Devenir historique du Néant et de la liberté qui est spectaculairement décrite par Hegel grâce à une analyse de la Terreur pendant la Révolution Française. Selon lui, après lanéantissement de lAncien Régime et de la distinction du temporel et du spirituel, il ny a plus rien en face de « la volonté universelle » destructrice des révolutionnaires. Il en résulte quelle « ne peut parvenir à aucune œuvre positive ». Il ny a aucune société organique qui pourrait lui résister, aucune division des pouvoirs, aucun contre-pouvoir ( Hegel a lu Montesquieu ); les représentants révolutionnaires ne représentent queux-mêmes. « Lunique œuvre et opération de la liberté universelle est donc la mort, et, plus exactement, une mort qui na aucune portée intérieure, qui naccomplit rien []. Cest ainsi la mort la plus froide et la plus plate, sans plus de signification que de trancher une tête de chou ou dengloutir une gorgée deau ».

Key word

: kénose de lÊtre, le Néant, la liberté absolue et la mort, crucifixion du réel, le Devenir, la négativité, la Terreur, la Révolution Française, volonté destructrice universelle sans contre-pouvoir, décapitation sans remords.

Key names

: Hegel, Parménide, Montesquieu.

Key works

: Encyclopédie des sciences philosophiques I §§87, 88 et Add.§86, §104; Phénoménologie de lEsprit, VI, III « la liberté absolue et la Terreur »; Écrits théologiques de jeunesse ( Hegel ), De la Nature ( Parménide ), lEsprit des Lois ( Montesquieu ).

Lîle de notre nostalgie ( 2.4.d ).

Patrice Tardieu

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 23:58

Joseph de Maistre, le bourreau khmer rouge et la profondeur abyssale du mal

En dehors de sa place dans l’histoire des idées, Joseph de Maistre peut encore nous intéresser aujourd’hui par sa réflexion, notamment, sur ce que l’on pourrait appeler « la profondeur abyssale du mal ». Prenons, en 2008-2010, le procès du khmer rouge Douch qui a commencé sa carrière au camp d’extermination M13 avant l’arrivée à Phnom Penh en 1975 où il a continué jusqu’en 1979 la torture et l’anéantissement au camp S21, « Battez-les jusqu’à ce qu’il ne reste que poussière » a-t-il écrit, lui qui commandait ce camp, désormais installé dans les locaux du Lycée Français. Le bourreau est-il un monstre ? François Bizot, seul rescapé du camp M13, qui a témoigné au procès de Douch, a répondu : C’est un être humain comme nous tous. Joseph de Maistre pose la question du bourreau et y répond : « Est-ce un homme ? Oui. », faisant écho à la pensée de François Bizot deux siècles avant.

Joseph de Maistre prend aussi l’exemple de la guerre et ce phénomène surprenant d’un jeune homme doux et aimable qui se trouve mal si on écrase par hasard le canari de sa sœur, et qui est pris tout à coup par « l’enthousiasme du carnage ».

La Révolution Française et sa terreur lui semble « un miracle ». Il évoque les massacres des 2, 3 ,4, et 5 septembre 1792 où tous les prisonniers politiques furent massacrés et la Princesse de Lamballe, rue Saint Martin, eut les seins coupés ainsi que la vulve dont un participant se fit une moustache sous les rires de la foule ! « le rire est le propre de l’homme » a dit Rabelais. Rappelons que Pol Pot, formé en France, artisan du Kampuchéa Démocratique et qui se faisait appeler « Frère n°1 », avait pris Robespierre, sans doute, pour modèle, « génie infernal » selon Joseph de Maistre.

Patrice Tardieu

P.S.: Douch a été condamné, le 26/07/2010 pour meurtres, tortures et crime contre l’humanité, à 35 ans, mais avec les différentes remises, il n’a plus que 18 années de prison à faire. Quant à Khieu Samphan, théoricien de la déportation des villes vers les campagnes, et ancien Président du Kampuchéa Démocratique, qui doit être défendu par Jacques Vergès pour leur « vieille amitié », il prétend n’avoir rien vu, rien su, rien fait; son procès s’est ouvert le 27/06/2011. Le premier ministre actuel du Cambodge, qui freine tout cela, Hun Sen, est un ancien khmer rouge.

Key word

: le bourreau, la profondeur abyssale du mal, torture, anéantissement, battez-les jusqu’à ce qu’il ne reste plus que poussière, monstre ou être humain tout à fait semblable à nous tous, est-ce un homme ? Oui, exemple de la guerre, enthousiasme du carnage, Révolution française, les massacres de septembre 1792, prisonniers politiques massacrés, femme mutilée, rire de la foule, le Kampuchéa Démocratique, Frère n°1, génie infernal de Robespierre.

Key names

: Joseph de Maistre, Robespierre, Mlle de Lamballe; Douch, Pol Pot, Khieu Samphan, François Bizot.

Key place

: rue Saint Martin ( Paris ), Phnom Penh.

Key time

: septembre 1792; 1975-1979; 2008-2010; 26/07/2010; 27/06/2011.

Key works : Les Soirées de Saint-Pétersbourg

( Joseph de Maistre ), Le Silence du Bourreau ( François Bizot ), Anatomie d’un cauchemar ( Philip Short ), l’Utopie meurtrière ( Pin Yathay ), la Déchirure ( the Killing Fields ) film, S21 la machine de mort khmère rouge documentaire ( DVD ) de Rithy Panh, Laure de Vulpien : Cambodge, le pays des tigres disparus, émissions radiodiffusées de France Culture.

 

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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 11:35

 

Une main détachée de tout corps

Nous avons identifié qui se cachent derrière Oedipe et Antigone, mais ayant établi que le groupe de personnages en face d'eux sont les citoyens de Colone furieux, qui sont "dissimulés" derrière eux ? Ce sont les révolutionnaires français ! Expliquons pourquoi Fabre est un exilé comme Oedipe. Il a été l'élève de David. Ce que l'on sait moins, c'est que David, pendant la Révolution, fut membre du Comité de Sûreté Générale chargé de rechercher les "suspects", de surveiller les arrestations, d'envoyer ceux-ci au Tribunal Révolutionnaire dont les jugements étaient sans appel et immédiatement exécutoires. Ce Comité était le grand maître de la Terreur à Paris comme en province. Rappelons-nous que David fit un admirable portrait du fanatique Marat assassiné. Marat faisait, lui, partie du Comité de Surveillance de la Commune et incitait  à exécuter immédiatement les "mauvais citoyens" ; il fut l'un des inspirateurs, par ses affiches placardées, des massacres de septembre. David avait peint en 1789 les Licteurs portant à Brutus le corps de ses fils, avertissement politique pour tous, puisque Lucius Junius Brutus, étant consul, n'hésita pas à condamner à mort ses propres fils et à présider à leur exécution. Représenter une scène antique n'empêche donc pas de faire passer un message en rapport avec le temps et on comprend mieux les vociférations des "Coloniates" drapés à l'antique, dans une "gestuelle davidienne " en un double sens puisque peints dans le style de David, mais aussi empreints de fureur révolutionnaire à tel point qu'une main (derrière celui qui désigne l'homme casqué) semble voler seule, détachée de tout corps ! Que veulent les révolutionnaires ? Faire disparaître des gens comme Fabre qui empêche la grande fratrie et qui refuse d'adhérer et de croire à la Grande Illusion. Fabre, détournant des sujets imposés, représente en 1789 un Saint Sébastien expirant, attaché à un chêne brisé, transpercé d'une flèche, une feuille jaunissant devant son genou plié. Tous ces détails ne donnent-ils pas l'image du pays à ses yeux à ce moment-là ? En 1791, c'est la mort d'Abel. Quel plus beau symbole de la lutte fratricide entre Français ? Et même la Suzanne et les vieillards de la même année semble illustrer les mauvais traitements que les révolutionnaires font subir à la France, voulant, tout en profitant de ses charmes, la chasser de chez elle. Fabre détesta la Révolution et sa conséquence logique, l'ordre napoléonien ; il ne crut jamais dans les idéaux révolutionnaires. La Grande Illusion demande la suppression, l'éviction, le rejet de tous ceux qui pourraient produire une faille dans l'union sacrée, de tous ceux qui foulent le "sanctuaire". Oedipe en appelle au ciel, le doigt levé. Fabre se réfugie sur son "territoire narcissique" pour fuir les horreurs de la guerre civile, les fureurs révolutionnaires et la dictature de l'Empire qui va envahir l'Europe y compris l'Italie. Il conserve cependant une admiration sans borne pour David à qui pourtant la haute direction ou plutôt la tyrannie des arts fut confiée pendant la Révolution, David qui se vit octroyé la charge de "premier peintre" par Napoléon Bonaparte. C'est toute l'ambiguïté du tableau de Fabre dont nous avons vu les détails : le style davidien dissimule une protestation antidavidienne. La langue néo-classique, prônée par David, est ici une dénégation de l'idéologie davidienne. L'équivoque (aequa vox) c'est-à-dire la double voix du regard est à son comble. Ni David ni Fabre ne peuvent finalement vivre sur le même territoire. Lorsque Fabre  rentre enfin en France, David est mort en exil. Oedipe et les Coloniates ne peuvent cohabiter : leur "lieu" n'est pas commun.

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13 mars 2009 5 13 /03 /mars /2009 11:36

Reste à expliquer l’attitude hargneuse du choeur. Demandons-nous pourquoi Fabre s’est exilé et interrogeons certains de ses tableaux avant sa longue fuite en Italie. En 1789 il représente un Saint Sébastien expirant, attaché à un chêne brisé, transpercé d’une flèche, une feuille jaunissant devant son genou plié. N’est-ce pas l’image à cette époque du pays à ses yeux? En 1791 c’est la mort d’Abel. Quel plus beau symbole de la lutte fratricide entre Français? Et même la Suzanne et les vieillards de la même année semble illustrer les mauvais traitements que les révolutionnaires font subir à la France, voulant, tout en profitant de ses charmes, la chasser de chez elle.

Rappelons que Fabre, mais aussi Vittorio Alfieri, le poète tragique auteur d’une Antigone, qui l’accueillera à Florence ainsi que Louise de Stolberg (formant un « couple à trois » dont Stendhal s’est moqué) ont assisté directement aux violences de la Révolution Française. Le dramaturge italien fut alors ulcéré par les manifestations agressives, goguenardes et cruelles, si éloignées du peuple dont il avait tant rêvé dans ses tragédies et ses traités. Quant à Fabre, il détesta les émeutes, la Terreur et l’ordre napoléonien qui en résulta. Jamais il ne chercha à être « populaire », jamais il ne voulut l’être. Il ne reviendra en France que sous Charles X. Nous pouvons maintenant expliquer la gesticulation des choreutes qui ne sont rien d’autre que les révolutionnaires, au point qu’un bras semble flotter sans appartenir à personne (ou alors est beaucoup trop long) si bien qu’on peut se demander s’il y a onze ou douze coloniates vociférant contre Oedipe (dans la tragédie antique, ils sont quinze!). Il est vrai que la position du bras pose problème au peintre depuis celle de la nymphe et du berger du Titien à celle de la femme de droite dans le bain turc d’Ingres.

De toute façon l’identification avec les révolutionnaires français se justifie par le fait qu’eux-mêmes ne cessaient de se comparer à des personnages de l’antiquité, parlant sans cesse de « vertu » comme Saint-Just (dont David fit le portrait), théorisant, pratiquant la Terreur puisque (renvoyons lui sa formule)  « nul ne peut régner innocemment », même si, comme l’a vu Hegel, cela conduit à l’absolue négativité (Phénoménologie de l’esprit II, 135).

Cette gestuelle n’est d’ailleurs pas sans évoquer celle du Serment du Jeu de Paume de David, lui aussi directement impliqué dans l’application de la Terreur comme membre du Comité de Sûreté Générale chargé de rechercher les « suspects », de surveiller les arrestations, d’envoyer ceux-ci au Tribunal Révolutionnaire dont les jugements étaient sans appel et immédiatement exécutoires; bref, ce comité était « le grand maître de la Terreur à Paris comme en Province ». David fit un admirable portrait du fanatique Marat assassiné. Marat faisait, lui, partie du Comité de Surveillance de la Commune et incitait à exécuter immédiatement les « mauvais citoyens »; il fut l’un des inspirateurs, par ses affiches placardées, des massacres de septembre. On sait que David devint ensuite le chantre de Napoléon. Les choreutes sont donc « davidiens » dans tous les sens du mot, puisque peints dans le style de David, mais aussi empreints de fureur « idéologique ». En effet, que veulent-ils? Obtenir la grande fratrie en faisant « disparaître du paysage », comme l’on dit, tous ceux qui ne rentrent pas dans le cadre de la « cité idéale ». La Grande Illusion demande la suppression, l’éviction, le rejet de tous ceux qui pourraient produire une faille dans l’union sacrée, de tous ceux qui foulent le « sanctuaire ». Oedipe en appelle au ciel. Fabre devient lui aussi « aveugle », car il ne peut plus « voir » la foule et les horreurs quotidiennes commises au nom de la liberté. Finalement on n’a pas entièrement tort d’appeler son tableau « un paysage historique », car, derrière le mythe, il y a l’Histoire...

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