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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 23:28

La dialectique du maître et de l’esclave et du serviteur, Hegel, Kojève, Hyppolite, Lefebvre, Jarczyk et Labarrière

Alexandre Kojève, qui lui-même s’est qualifié de « stalinien au sens strict », fit, de 1933 à 1939, un commentaire suivi de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, à l’École des Hautes Études, devant un parterre d’auditeurs peu nombreux mais qui deviendront « l’élite » de la pensée française. On trouve dans l’Introduction à la lecture de Hegel qui reproduit le cours de Kojève les lignes suivantes : " Le maître n’est pas l’homme véritable, ce n’est qu’une étape, c’est même une impasse : il ne sera jamais satisfait par la reconnaissance, car , seuls les Esclaves le reconnaissent. C’est l’Esclave qui deviendra l’homme historique, l’homme véritable […]. L’Histoire est l’histoire des luttes sanglantes pour la reconnaissance ( révolutions […])". On voit que Kojève reprend la dogmatique marxiste-léniniste-stalinienne de l’époque. Lénine est mort en 1924, Staline s’allie à Hitler en 1939 : c’est le pacte germano-soviétique. Marx à la fin de sa Critique de la Philosophie du Droit de Hegel fait du prolétariat le rédempteur de l’humanité par ses souffrances, et développera globalement le thème du renversement d’une classe par une autre dans son Manifeste selon des périodes historiques précises : les esclaves renversent les maîtres dans l’Antiquité, les serfs les seigneurs au Moyen-Âge, les prolétaires renverseront les bourgeois au XIXème siècle. C’est évidemment plus une pensée du souhaitable ( selon Marx ) que d’une réalité historique. Faut-il rappeler que dans l’antiquité il y eut très peu de révoltes d’esclaves et que la plus grande, celle de Spartacus, se termina par la crucifixion des esclaves tout au long de la voie Appienne, de Rome à Capoue, après beaucoup de violences et de viols dans leurs pérégrinations à travers l’Italie.

Cette interprétation par Kojève à travers Marx se retrouve dans la traduction française de Jean Hyppolite, publiée en 1939, de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, où il nous est expliqué ( tome 1, note 25, p.163 ) « le maître deviendra l’esclave de l’esclave, et l’esclave le maître du maître ». Mais est-ce bien ce que dit Hegel ?

D’abord Hegel n’utilise pas le mot « esclave » ( en allemand « Sklave » ) mais « valet » ( « Knecht » ); l’interprétation historico-sociale avec sa périodisation s’écroule; ce que reconnaît Jean-Pierre Lefebvre dans sa traduction de 1991, pourtant spécialiste de Marx ( mais la nouvelle traduction de Marx qu’il proposait n’a pas été acceptée par les Éditions Sociales ! ) : « il semble qu’il faille préférer au couple « maître et esclave »[…] celui de maître et serviteur ( ou valet ) » ( note 3, p.150 ).

En fait, c’est la dernière traduction de 1993 qui donne le coup de grâce : nulle lutte de classes, ni même de reconnaissance dans cette dialectique puisque finalement le maître reste enfermé dans la jouissance et le serviteur dans « l’entêtement » ! C’est une seule et même conscience de soi à l’intérieur de laquelle il y a deux instances, deux aspects. Le seul problème de cette traduction, c’est qu’elle est écrite dans « un français impossible », c’est une suite de néologismes calqués sur les mots allemands, ce qui rend sa lecture très difficile pour le néophyte. Le titre du passage est intitulé : « Autostance et inautostance de l’autoconscience; maîtrise et servitude ». C’est une nouvelle langue à apprendre.

Patrice Tardieu

Key word

: stalinien, le maître une impasse, jamais satisfait par la reconnaissance, c’est l’esclave l’homme véritable, l’Histoire lutte pour la reconnaissance, dogmatique marxiste-léniniste-stalinienne, pacte germano-soviétique, le prolétariat rédempteur, renversement d’une classe par une autre, esclaves/maîtres, serfs/seigneurs, prolétaires/bourgeois, pensée du souhaitable pas d’une réalité historique, crucifixion des esclaves révoltés, l’esclave, le valet, fausse interprétation historico-sociale, le maître enfermé dans la jouissance, le serviteur dans l’entêtement, une seule et même conscience de soi avec deux instances, deux aspects.

Key names

: Hegel, Kojève, Lénine, Staline, Hitler, Marx, Hyppolite, Lefebvre, Jarczyk et Labarrière.

Key works

: les trois traductions françaises de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel : par Jean Hyppolite ( 1939), par Jean-Pierre Lefebvre ( 1991), par Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière ( 1993). Introduction à la lecture de Hegel ( par Alexandre Kojève ).

Key dates

: 1939 (pacte germano-soviétique ), 1933-1939 ( cours de Kojève sur Hegel ), 1939 ( traduction Hyppolite ), 1991 (traduction Jean-Pierre Lefebvre ), 1993 (traduction Jarczyk et Labarrière ).

 

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Published by Patrice TARDIEU - dans interprétation
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23 avril 2011 6 23 /04 /avril /2011 23:09

A ce point, le lecteur ne voudra peut-être plus nous suivre, il nous dira que nos interprétations sont trop « ingénieuses » et vont trop loin. Rappelons, en cette conclusion, notre méthode : pour pouvoir « lire » et même apprécier ce qui se trouve là devant nous, mais que nous ne « voyons » pas vraiment, il faut dépasser la sensation et interpréter sans détériorer, c’est-à-dire caresser la composition tout en la laissant intacte. C’est ce que nous appelons l’idée « hypocoristique », du grec « hupocoristikos » qui signifie « caressant ». Ceci ne veut pas dire que nous n’allons pas rebondir de problème en problème, car aucun art n’est lisible par lui-même et une interprétation conduit à une interrogation qui soulève une nouvelle question comme nous l’avons vu. Mais l’artiste a-t-il pensé à tout cela ? Peu importe ; on ne peut d’ailleurs se mettre véritablement à la place de quiconque ; ce qui compte c’est d’expliquer, d’interpréter, de caresser l’oeuvre (8).

 

 

NOTES

1. René Huyghe, les puissances de l’image, chap. 9, Flamarion, 1965.

2. Patrice Tardieu, Soli Deo Gloria, Revue la Rencontre, 3ème tr.2000 et sur mon blog sous le titre : "La guérison du démoniaque".

3. Plutarque, Vies parallèles, vie de Démétrios, §§ 1;35;38.

4. David, Apelle peignant Campaspe en présence d’Alexandre, 1814, Palais des Beaux-Arts de Lille.

5. Plotin, Ennéades, I, 6.

6. Baudelaire, Curiosités esthétiques, p. 93, 224-228, Garnier, 1962.

7. Jean Charbonneaux, La sculpture grecque classique, tome 1, p.39, Nathan, 1943.

8. Patrice Tardieu, La caresse : de l’effleurement sensuel à l’efflorescence de l’idée, Revue Idées, février 2001 (et sur mon blog ici même ).

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Published by Patrice TARDIEU - dans interprétation
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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 13:14

Les mêmes détails regardés autrement Nous allons rentrer maintenant dans une approche différente du même tableau basée sur une toute autre interprétation des détails[1]. Il n'y a aucun effet comique du jeune lancier montrant du doigt son oeil ; nous sommes au coeur de la tragédie d'Oedipe, lui qui s'est transpercé les yeux pour se punir du parricide et de l'inceste et qui une nouvelle fois commet une transgression en pénétrant dans l'abaton, le sanctuaire des Euménides que nul ne doit fouler (le mot abaton en grec signifie "où l'on ne doit pas entrer, saint, sacré"). Dans Sophocle le choeur lui dit : "Cesse de violer un sol inviolable". Oedipe est une souillure de ce lieu, souillure que ses yeux crevés manifestent. Il n'y a là rien de comique ni d'humoristique. Il est inutile également d'introduire un drame bourgeois à la Greuze et de faire revenir dans un entracte "hors texte" Polynice. La dispute entre le père et le fils a été d'une extrême violence. "Je te recrache et te renie" a dit Oedipe à Polynice. Tout est joué ; toute relation est coupée entre eux. On voit mal Polynice revenir. Qu'il y ait des lanciers et un guerrier casqué parmi les habitants de Colone, quoi de plus normal puisqu'il s'agit de menacer pour faire sortir Oedipe de l'enceinte sacrée ? L'homme au casque dirige un doigt vers sa tempe semblant indiquer la folie de cette transgression à Oedipe et Antigone là-bas dans l'abaton que le personnage d'à côté désigne par un doigt vers le sol, montrant d'un doigt de l'autre main le geste du guerrier dans l'ombre. L'homme majestueux, plus âgé que les autres, n'est pas Thésée écartant les bras en signe d'accueil, c'est le Coryphée, le chef du choeur qui accompagne et commente les actions de la tragédie. Son geste est celui de l'incompréhension d'un tel acte et qui cherche à raisonner l'impie. Tout à côté, appuyé sur une stèle qui délimite l'endroit sacré, quelqu'un crie à Oedipe : "Lève-toi donc, retire-toi, éloigne- toi, ! Fuis ce pays ! " (Selon le prologue même de Sophocle). Quant aux branches d'olivier à terre, elles n'ont pas été déposées par Oedipe ; ce sont des offrandes qui se trouvaient déjà là comme les vases sacrés que l'on aperçoit (autre détail ! ) près du muret d'une fontaine. Sophocle fait dire au choeur : "Ces vases, malheureux ! garde- toi d'y toucher ; reviens sur tes pas, tiens-toi à distance". Et en ce qui concerne les erreurs de détail de l'exemplaire défectueux, Fabre les a corrigés sans doute avant de peindre et non pas après coup. Il n'a donc pas eu à imaginer une scène peu vraisemblable et sans objet qui proviendrait des pages interverties ; d'autant plus qu'il était helléniste et avait pu lire directement dans un autre livre le texte grec de Sophocle avec une mise en page correcte.



[1]              Patrice Tardieu, L'exil, l'inceste et le narcissisme, Revue La Rencontre, 2ème tr. 1998 (Sur Oedipe à Colone  et La mort de Narcisse  de F.X.Fabre).

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