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6 avril 2012 5 06 /04 /avril /2012 21:22

Nature du désir, imagination, possession, déception, jalousie, Proust.

Après toute cette discussion sur l’amour entre Hegel et Kant, nous allons retrouver les amours tourmentées du narrateur de Proust. Il n’est pas retourné à Balbec, il entend l’ascenseur dans son appartement parisien et tout à coup surgit Albertine qui vient lui rendre visite, « souriante, silencieuse, replète », sortie de sa chrysalide, « elle avait un autre visage, ou plutôt elle avait enfin un visage ». Pourtant elle était comme « une magicienne présentant un miroir du Temps ».En effet toute personne avec laquelle on a vécu dans un autre lieu et un autre moment, les réintroduit subrepticement. Il se pose des questions : « Je ne sais trop si c’était le désir de Balbec ou d’elle qui s’emparait de moi » et il fait un parallèle entre le désir de posséder une femme et celui de posséder une chose matérielle comme une ville en en faisant sa résidence. De toute façon, comme toujours chez Proust, la déception est au rendez-vous : il l’avait imaginée une rose sur l’horizon marin, il observe « une bien pauvre rose devant laquelle j’aurais bien voulu fermer les yeux ».

Proust se lance alors dans des considérations étonnantes : « Certes, il est plus raisonnable de sacrifier sa vie aux femmes qu’aux timbres-poste, aux vieilles tabatières […]. Seulement l’exemple des autres collections devrait nous avertir de danger, de n’avoir pas une seule femme, mais beaucoup ». En effet l’image que nous nous faisons d’une jeune fille est mélangée à celle d’une plage et d’autres représentations qui nous attirent, mais « Vivez tout à fait avec la femme, et vous ne verrez plus rien de ce qui vous l’a fait aimer ». La jalousie seule pourra raviver la flamme par un « miracle » qui n’est pas souhaitable. Il serait plus sage d’avoir une « collection de femmes comme on en a de lorgnettes anciennes, jamais assez nombreuses derrière la vitrine où toujours une place vide attend une lorgnette nouvelle et plus rare ». On voit, par là, la nature du désir.

Key word

: amours tourmentées, elle avait un autre visage ou plutôt elle avait enfin un visage, magicienne présentant un miroir du temps, désir d’une femme, désir d’une ville, possession, déception, imagination, danger de n’avoir qu’une seule femme au lieu de beaucoup, images mélangées et instables d’une personne qui disparaissent dans la quotidienneté, la jalousie et son « miracle » pas souhaitable, la nature du désir.

Key names

: Proust, Balbec, Albertine; Kant, Hegel.

Key work

: Le côté de Guermantes.

L’île de notre nostalgie ( 2.3.j ).

Patrice Tardieu

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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 22:54

Exciter la jalousie de l’autre, relations avec la personne que l’on a quittée, rôle de l’imagination, Proust.

Saint-Loup avait accusé le narrateur « de perfidie et de trahison » pendant la longue agonie de sa grand-mère, car Rachel «  aimait à exciter sa jalousie » en prétendant que ce dernier avait fait des tentatives de séduction envers elle. Elle lui en voulait plutôt, certainement, d’avoir été témoin de son activité dans une maison close ! Pourtant Saint-Loup avait rompu avec elle, mais il continuait à la revoir. Ce qui enclenche la réflexion suivante : « les créatures qui ont joué un grand rôle dans notre vie, il est rare qu’elles en sortent tout d’un coup d’une façon définitive » si bien qu’on croit toujours que l’amour peut recommencer. Et cette autre : « la jalousie, qui prolonge l’amour ne peut pas contenir beaucoup plus de choses que les autres formes d’imagination ». L’imaginaire est comme une malle pleine de souvenirs et la jalousie ne portera que sur quelques personnes qu’on se figure avoir des relations avec la personne que l’on a quittée. « Tous ceux qu’on ne se figure pas ne sont rien ». Ce qui rassurait Saint-Loup, c’était les demandes d’argent de son ancienne maîtresse, preuve qu’elle n’avait pas vraiment trouvé quelqu’un pour l’entretenir ! Cela provoquait une « accalmie dans la souffrance du jaloux, suivie immédiatement d’un envoi d’argent, car on veut qu’elle ne manque de rien sauf d’amants ». Quelquefois Rachel revient dormir chez lui. Robert éprouve une douceur apaisante qu’elle dorme jusqu’au matin à côté de lui. On peut dire que ce thème de la jalousie traverse toute l’œuvre proustienne.

Key word

: perfidie, trahison, exciter la jalousie de l’autre, tentatives de séduction, difficile rupture avec autrui, la jalousie qui prolonge l’amour, l’imagination, relations avec la personne que l’on a quittée, accalmie dans la souffrance du jaloux s’il imagine ne pas avoir de rival.

Key names

: Proust, Saint-Loup, Rachel.

Key works

: Le côté de Guermantes ( Proust ); pour les relations qui précèdent, entre Robert Saint-Loup et Rachel, lire : Proust, leurres et appâts de l’amour, puissance de l’imagination ( Patrice Tardieu, Philo blog, 19/12/2011 ), Proust, jeu terrible de l’amour, illusion sur lequel il repose, réalité des souffrances ( Patrice Tardieu, Philo blog, 20/12/2011 ).

L’île de notre nostalgie ( 2.3.b ).

Patrice Tardieu

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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 22:37

Comment résoudre le problème de l’existence et de la mort, du désir et de nos croyances, selon Proust.

Les croyances, comme les nuées presque invisibles, changent « l’atmosphère, l’aspect des êtres » nous dit Proust. Elles colorent toutes choses de manière ténue, s’interposent entre le sujet qui regarde et la personne regardée, de façon insensible. C’est ainsi que les jeunes filles apparaissent au narrateur tantôt d’inaccessibles nymphes, tantôt tout à fait ordinaires et sans mystères, selon, si je puis dire, les « nuées de sa croyance », concentrées, mobiles, disséminées ou fuyantes. Il les désirent d’autant plus qu’elles lui échappent. C’est la nature du Désir. Mais il filtre, en les questionnant, les hypothèses qu’il a faites sur elles, « comme un expérimentateur qui demande à des contre-épreuves la vérification de ce qu’il a supposé ». La conséquence est considérable, à la fois existentielle et métaphysique : « C’est en somme une façon […] de résoudre le problème de l’existence, qu’approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses, pour nous rendre compte qu’elles sont sans mystères et sans beauté ». On voit là le remède que préconise Proust à ces illusions constantes que sont les croyances que nous nous faisons des êtres loin de nous, non par la distance, mais par l’aveuglement que nous construisons nous-même sur eux. C’est ce « voile de la croyance », pourrait-on dire, qui « enchante » le monde, alors qu’un regard lucide conduit au désenchantement. Mais ce n’est pas tout, Proust nous propose « une hygiène qui […] nous donne un certain calme pour passer la vie, et aussi, comme elle permet de ne rien regretter, en nous persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que le meilleur n’était pas grand-chose, pour nous résigner à la mort ». Quand donc on a bien analysé, expérimenté le Désir, on va pouvoir, finalement accepter sereinement la Mort quand elle viendra.

Key word

: les croyances invisibles entre le sujet qui regarde et la personne regardée, les nuées de la croyance, hypothèses, contre-épreuves à vérifier par l’expérimentateur, conséquences existentielles et métaphysiques, problème de l’existence, remède de Proust aux illusions, aux aveuglements que nous avons sur les choses et les êtres, voile de la croyance, le désenchantement du regard lucide, hygiène mentale de vie, accepter la mort sereinement quand elle viendra.

Key names

: Proust, Virgile, Ovide, Homère.

Key works

: Les Géorgiques ( Virgile ), allusion dans le texte de Proust à Leucothoé, nuée « blanche » ( selon moi car l’étymologie le suggère ) maritime « opaque et douce »; ce nom se retrouve chez Ovide, les Métamorphoses et il existe une Leukothéa ( donc une « déesse blanche » ) divinité de la lumière du matin dans l’Odyssée d’Homère. A l’ombre des jeunes filles en fleurs ( Proust ).

L’île de notre nostalgie ( 2.2.t ).

Patrice Tardieu

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24 juillet 2010 6 24 /07 /juillet /2010 23:12

« Que cherche donc, que rêve donc M. Ingres ?  »

Baudelaire

De quoi est faite cette musique ? D’inversion (nous retrouverons ceci à la fin de notre article), de thèmes et de variations sur les mêmes motifs, d’interversion, de permutation, de renversements. Guillaume de Machaut composa un rondeau Ma fin est mon commencement, morceau de musique tout à fait identique qu’il soit lu à l’endroit ou dans l’autre sens, puisque les deux voix se croisent avec les mêmes notes, sauf que l’une commence avec les notes de la dernière à l’envers. On remarquera que la version de 1866 d’Antiochus et Stratonice est pratiquement semblable à celle de 1840 sauf qu’elle est inversée grâce au procédé du calque (tout ce qui est à gauche est à droite et inversement). J.S. Bach dans l’art de la fugue n’a écrit que deux pages, tout le reste n’ est que contrepoint et Mozart réutilisa ses concertos pour hautbois, en les transposant d’un ton, pour en faire des concertos de flûte ! Ingres de même fit la tête d’un ange dans le Voeu de Louis XIII que l’on retrouve dans le Bain turc ! Il peignit une femme moderne nue dormant en 1808 qu’il transposa exactement dans un cadre ottoman en 1839 (Odalisque à l’esclave) puis dans une scène mythologique en 1851 (Jupiter et Antiope). Mieux : il reprend des bras, des pieds, des morceaux de corps, qu’il réutilise dans divers tableaux. Nous avons vu que l’attitude de Stratonice provenait d’une sculpture antique et son visage d’une peinture de Raphaël. Faisons remarquer que le temple au-dessus du lit d’Antiochus est tout à fait semblable à celui de l’Apothéose d’Homère qu’exécuta Ingres pour un plafond du Louvre en 1827 ! Cette manière de procéder est délibérée chez Ingres qui nous donne à la fois la clef de sa technique et sa conception du beau antique : « A parler strictement les statues grecques ne surpassent la nature que parce qu’on y a rassemblé toutes les belles parties que la nature réunit bien rarement dans un même sujet. Tout ce que nous pouvons faire c’est de parvenir à en gérer l’assemblage » dit-il. C’est ce que Baudelaire (et tous les critiques après lui) prendra pour le manque d’imagination d’Ingres, forgeant, à partir de l’adjectif « hétéroclite », le néologisme d’« hétéroclitisme » pour caractériser son art, alors qu’il s’agit d’une démarche qui demande une certaine imagination. Ainsi le peintre Zeuxis utilisa pour modèle pas moins de sept jeunes filles pour brosser le corps unique de son Hélène de Troie, ce qui présuppose une certaine idée préconçue de la beauté. Encore plus, s’il s’agit d’un être divin, invisible, car, comme le dit le philosophe Plotin : « Ce n’est pas comme spectateur d’une réalité sensible que Phidias a sculpté Zeus, mais en le saisissant tel qu’en lui-même il fût apparu, pour peu qu’il eût voulu paraître aux yeux des hommes »5.

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Published by Patrice TARDIEU - dans imagination
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