Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Recherche

24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 22:48

Candaulisme: Nyssia callicysthe (11) Saint-John Perse, James Pradier, Lucien Clergue.

J’ai longuement expliqué dans mes dix articles (de 1 à 6) et croquis (de 7 à 10) intitulés « Candaulisme: Nyssia callicysthe » comment et combien le roi Candaule était fier de sa femme Nyssia, « belle en sexe » (ce que signifie « callicysthe »). Il existe un poète français du vingtième siècle qui a chanté la beauté du sexe féminin et de ses proportions, Saint-John Perse: « Étroite la mesure, étroite la césure, qui rompt en son milieu le corps de femme comme le mètre antique ». On voit que le sexe de la femme est un poème scandé et que son corps exprime les proportions rêvées par les artistes: « un corps de femme, nombre d’or! » avec la précision suivante « Tu es comme le pain d’offrande sur l’autel, et portes l’incision rituelle rehaussée du trait rouge » et celle-ci (qui se rapproche de certaines métaphores baudelairiennes), « Qu’est ce corps lui-même, qu’image et forme du navire ? nacelle, et nave, et nef votive, jusqu’en son ouverture médiane ». Le poète va jusqu’à en exalter le parfum : « Là s’échauffait, avant la nuit, l’odeur de vulve des eaux basses ». C’est la cassolette de Nyssia !

Key word

: « callicysthe », « belle en sexe », la césure qui rompt en son milieu le corps de la femme, nombre d’or, incision rituelle rehaussée de trait rouge, ouverture médiane, odeur de vulve.

Key names

: Saint-John Perse, James Pradier, Lucien Clergue.

Key works

: Saint-John Perse, Amers, strophes I et IX; Nyssia, sculpture de James Pradier; Lucien Clergue, Genèse, photographies sur des thèmes d’Amers choisis par Saint-John Perse.

L’île de notre nostalgie ( 3.1.d ).

Patrice Tardieu

Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans candaulisme
commenter cet article
9 août 2009 7 09 /08 /août /2009 21:50
Deuxième moment:
mouvement alternatif; Gygès visible avec Nyssia.
Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans candaulisme
commenter cet article
9 août 2009 7 09 /08 /août /2009 21:44
Gygès invisible
Seule Nyssia est visible
Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans candaulisme
commenter cet article
1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 16:16
Satyre et bacchante
la sculpture scandaleuse
Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans candaulisme
commenter cet article
7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 11:45


Nyssia
La chevelure
La cassolette
La volupté du coussin

Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans candaulisme
commenter cet article
23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 11:21

Maintenant énonçons une quatrième interprétation : l’art de Pradier est lui aussi symbolique! Ceci va nous permettre de répondre à Gérard Zwang. La Nyssia de Pradier présentée un an après le nu s’évanouissant de plaisir de Clésinger rivalise dans la précision anatomique; le pli du mont de Vénus est bien marqué, on peut examiner « les passages des aines au ventre, les lignes serpentines du torse, les attaches de la gorge, le sein lui-même, détaché et mis en relief par le mouvement des bras » écrit Gautier, qui avait admiré également comment Clésinger avait pu rendre « le grain de la peau et la fleur de l’épiderme ». Mais, comme nous l’avons vu, Nyssia n’a ni toison pubienne ni fente. Avons-nous alors affaire à un phallocentrisme, ou mieux, (utilisons un néologisme de J. Derrida (8))à un phallogocentrisme, privilégiant le phallus et le logos? Pradier est-il misogyne? Nous avons insisté sur l’exceptionnelle chevelure de Nyssia. Il nous semble que cette étonnante crinière n’est là que pour compenser l’absence de poils sur le pubis. Et ceci pour deux raisons : d’abord (conformément à la première interprétation) les femmes de l’antiquité s’épilaient intégralement, si bien que leur sexe était appelé (entre autres noms) « choïros » en grec, « porcellana » en latin, c’est-à-dire « petit cochon », Pradier étant donc sur ce point tout à fait « réaliste ». Ensuite il ne pouvait pas représenter la fourrure féminine sans se retrouver au Tribunal correctionnel; les poils masculins de son satyre ayant déjà été jugés totalement inconvenants. Rappelons que la représentation de la nudité intégrale ne fut tolérée en France qu’à partir de 1970! Et qu’elle est interdite encore dans la plupart des pays du  monde! La chevelure de Nyssia est donc le signal optique symbolique du sexe féminin.

Observons à présent l’étrange objet à côté d’elle, que Gautier présente ainsi : « le bout d’une de ces mèches vagabondes va se désaltérer au parfum d’une longue cassolette ». Une statuette de Pradier, très proche de Nyssia, « femme se tressant les longs cheveux », a dans la main gauche au-dessus de la tête une fiole. Il s’agit donc bien de fragrance, comme le signale Gautier, lié à la « cassolette ». Mais que symbolise ce réchaud en forme de vase à parfums et que vient faire ce dauphin qui le soutient dans toute sa hauteur? Ici, c’est Gérard Zwang qui va, involontairement et à son corps défendant, nous donner la réponse. Parlant de l’excitation féminine, il écrit : « Cette eau surgissante, chauffée par la cassolette [c’est nous qui soulignons] qu’est devenue la vulve, répand des vapeurs fortement parfumées » (9). La cassolette n’est finalement rien d’autre que la vulve symbolique, humide et aux senteurs marines (le dauphin)! Peut-être les animaux fabuleux qui ornent le trépied décoré de tresses avec leurs têtes et pattes de lion, torses de femme, ailes de paon, sont-ils des sortes de sphinx qui posent à l’homme l’énigme du sexe féminin?

Osons un rapprochement supplémentaire (qu’il refuserait sans doute). G. Zwang propose une esthétique de la vulve, et même une géométrisation, à la grecque, pourrait-on dire, puisque le canon proposé est toujours égal ou multiple de deux ou trois : « 18 cm horizontaux pour la base supérieure du triangle velu, 18 cm verticaux de cette base au pli commissural, dont 9 cm pour le mont et 9 cm pour la fente, trois fois 3 cm pour les trois étages de cette fente » (9). De là la femme callicysthe, c’est-à-dire, belle en sexe. En fait notre auteur, par son hymne à Phryné et à Eros, est très proche de Pradier et même de Platon qui admettait une Idée du poil (10), et qui n’était pas ignorant en matière de caverne!

Tentons une réconciliation in extremis : lorsque Pradier ne peut utiliser une représentation directe, il se sert d’un symbolisme assez transparent comme cette « Vénus à la coquille » (la déesse sort des valves de la « coquille » entourée de deux poissons) ou mieux, cette « naissance de l’amour », où Aphrodite et Eros sont allongés dans une moule, voguant sur les flots! Mais il peut, dans un dessin préparatoire, représenter la fente vulvaire, comme dans la mal nommée « esquisse pour la baigneuse assise » qui est en fait une femme en chemise mettant un bas. En tout cas, nous pensons avoir résolu la signification symbolique de la mystérieuse cassolette à côté de Nyssia à l’immense chevelure.

Concluons provisoirement. Nous avons vu que quatre éclairages, quatre « herméneutiques » peuvent radicalement changer notre point de vue, sans jamais se recouvrir, sur Pradier tour à tour typiquement grec, typiquement XIXème siècle, sensualiste, ou symbolisant. Ainsi, à chaque fois, certains aspects deviennent lumineux mais en obscurcissent d’autres, comme différentes photographies à différents moments d’un même lieu. Cette approche « polyherméneutique » nous semble indispensable pour aborder l’art. Reste à envisager dans cette « histoire » le problème de la jalousie et de la pudeur.

 

 

 

 

                        NOTES

 

(1) Hérodote Enquête I, 7-12.

(2) Patrice Tardieu La Rencontre n°44; 2ème trimestre 1998, L’exil, l’inceste et le narcissisme.

(3) Théophile Gautier Le Roi Candaule 1844.

(4) Maeterlinck Pelléas et Mélisande, qui sera mis en musique par Debussy.

(5) Platon République II, 360 a-b.

(6) La Fontaine Contes et Nouvelles, 4ème partie. Le Roi Candaule et le Maître en Droit.

(7) Philippe Perrot Le travail des apparences ou les transformations du  corps féminin XVIIIème-XIXème siècle. Seuil 1984.

(8) Jacques Derrida La carte postale de Socrate à Freud et au-delà Flammarion 1980.

(9) Gérard Zwang Le sexe de la femme (1967), édition du trentenaire, la Musardine 1997 p.117 et p.300 "De même que l'on flatte une femme en la déclarant callipyge, elle s'honorerait d'être reconnue callicysthe, belle en sexe, comme la Conciliation d' Aristophane qui ramène la paix à la fin de Lysistrata".

(10) Platon Parménide 130c.

Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans candaulisme
commenter cet article
23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 11:11

Venons-en à notre troisième interprétation : l’art de Pradier est essentiellement « sensualiste » du début à la fin, et Nyssia en est une représentation remarquable. Il part de l’émotion que lui procure le corps nu de son modèle pour le transmettre à la postérité comme Candaule (nous envisagerons cette dernière hypothèse)! C’est pourquoi il veut tout de suite passer du plâtre au marbre, sans attendre. La crispation du plaisir par les épaules légèrement soulevées, les yeux mi-clos, le sourire vaporeux, se lit sur « Chloris » caressée par le vent invisible, son amant. « On devine à l’abandon de la tête, au regard vague, à la bouche mi-ouverte, le doux vertige causé par les pénétrants arômes et le trouble amoureux du printemps » écrit Théophile Gautier. Pradier, dès 1819, sculpte une femme nue allongée se retournant pour admirer dans l’eau ses beautés callipyges! Sa « Psyché », résultat de sa passion orageuse avec une belle romaine, ne cache rien de ses charmes, le drapé à peine retenu à mi-cuisse. Toutefois l’originalité apparaît surtout dans ces corps de femmes pliés par la volupté et qui ont déchaîné le tollé des critiques, particulièrement le « groupe licencieux », « indécent et lascif », « scabreux » Satyre et Bacchante, oeuvre « ignoble, dégoûtante » et « immorale ». Car l’art doit avoir un but social, éducatif, surtout pour les saint-simoniens, les fouriéristes, Proudhon, ami de Courbet. Le journal des artistes de décembre 1845 publie un article sur Pradier : « Un de ces hommes qui sont comme un fléau pour les arts... c’est presque toujours avec des femmes éhontées, des courtisanes (qu’ils se présentent)... s’ils cherchent à obtenir la popularité par la statuette, c’est en vendant des turpitudes pour égarer, fasciner et démoraliser la jeunesse ». Et en effet Pradier fit d’innombrables statuettes érotiques, comme celle intitulée « Dolce far niente » et qui représente une femme ployée dans l’abandon d’une somnolence; ou celle de la nymphe renversée, Bacchus enfant avançant sur sa poitrine, qui donna lieu à l’appréciation suivante :  « Toutes les limites de la pudeur sont franchies sans pitié; c’est le dévergondage le plus honteux qu’on puisse voir. Et c’est un membre de l’Institut... qui ose ainsi étaler en public... une scène aussi licencieuse que révoltante ». Donnons raison à ces critiques : l’art sensualiste de Pradier ne sert personne ni aucune cause sociale ou politique; il n’est là que pour le plaisir, la représentation et l’assomption de la jouissance. Seul Clésinger et son extrêmement sensuelle « Femme piquée par un serpent » lui ravira momentanément cette position au Salon de 1847, Pradier tournant autour du marbre en maugréant! Il est vrai que le modèle, serré au plus près dans sa chair, le corps cambré par la pâmoison ( la « piqûre » du « serpent » relève d’un symbole facile à déchiffrer ) n’était autre que « la très belle, [...] la très chère » de Baudelaire, Mme Sabatier avec laquelle il eut une très brève liaison.

Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans candaulisme
commenter cet article
19 janvier 2009 1 19 /01 /janvier /2009 13:14

Avec tout cela, peut-on passer à notre deuxième interprétation? Oui, car les femmes sculptées sont typiques du XIXème siècle! Nous baserons cette affirmation sur une hypothèse formulée par les frères Goncourt dans leur Journal : « Le corps humain n’a pas l’immutabilité qu’il semble avoir. Les sociétés, les civilisations retravaillent la statue de sa nudité », et sur l’ouvrage de Ph. Perrot Le travail des apparences (7). A propos de « la toilette d’Atalante » de Pradier, un critique s’écrie : « C’est une parisienne sortant du bain »! Quant à  « Nyssia », elle suit de très près l’anatomie non de Juliette Drouet qui fut la maîtresse de Pradier avant d’être celle de Victor Hugo, mais d’une certaine « Laurentine, l’admirable modèle de la Nyssia du maître ». Il y a chez lui, comme chez son disciple Etex qui fit, lui aussi, une « Nyssia », une très grande attention au modèle vivant et donc à la morphologie de la femme du XIXème siècle, ce qui n’a pas échappé à la perspicacité des critiques de l’époque. L’un d’eux dénonce la beauté « suspecte » parce que moderne de la « Chloris » de Pradier : ses formes grêles, ses bras effilés, la taille serrée due à l’usage du corset, la maturité hâtive et l’amolissement prématuré des chairs, sans parler des fossettes et des plis équivoques. C’est un véritable « contresens » d’avoir donné un nom antique à un tel corps!

Redressons d’ailleurs à ce propos une opinion répandue et souvent répétée que les artistes « officiels » faisaient accepter leurs nus en les affublant de prétexte mythologique. Or, c’est l’inverse qui est vrai : les critiques des Salons ne cessent de se lamenter sur le peu de crédibilité des titres, et réclament que le sujet soit véritablement traité; par exemple que la « Sapho » de Pradier ne soit pas simplement cette Rachel croisant les mains sur ses genoux (attitude du modèle qui l’avait frappé) mais en relation avec les textes et l’histoire de Sapho parvenue jusqu’à nous.

Dans « Vénus et l’amour » ou « l’amour désarmé » où l’on voit la charmante scène de la déesse enlevant son arc à Cupidon et semblant consoler en même temps l’enfant boudeur, la tête de celui-ci et sa chevelure sont bien du XIXème siècle. Quant à Chloris, il n’y a pas de modèle antique! Jacques de Caso conclut son article « Comprendre Pradier » sur « l’imagerie moderne de la femme » à travers son oeuvre. Nous pouvons donc maintenant affirmer (contrairement à la première interprétation) : Nyssia est typiquement conforme à l’idéal de la femme du XIXème siècle. Les thèmes sont même parfois exclusivement de l’époque comme celui de la poésie légère. Pradier innove aussi bien au niveau de la forme que du sujet.

Est-il aussi « conformiste » qu’on le présente habituellement? On parle rarement de ses frasques d’étudiant qui le firent bannir de l’Ecole des Beaux-Arts pour « désordres », et une autre fois, expulsé définitivement de la Villa Médicis; des tenues extravagantes qu’il arbore, notamment au Salon de 1824 « au bras d’un modèle particulièrement appétissant »; du scandale que causa son « Satyre et Bacchante », si bien que le groupe fut caché au fond de l’exposition, que l’Etat recula par deux fois son acquisition, en 1834 et en 1870, et qu’il ne fut acheter par le Louvre qu’en 1980!

Disons un mot aussi de l’artiste « officiel », car Pradier ne cesse de réclamer des commandes de l’Etat et des municipalités; mais depuis la Révolution française, aucun sculpteur d’envergure ne peut subsister sans l’Etat-mécène; pensons à Rodin. Dans une lettre à son « cher Victor » (Hugo), Pradier écrit :  « voilà deux ans que j’expose des ouvrages en marbre et en bronze et que les ouvrages rentrent dans mon atelier. Vous savez combien la sculpture est coûteuse pour celui qui en fait les avances. L’espoir commence à m’abandonner et si je le pouvais je partirais pour l’autre bout du monde ». On sait qu’Etex servit de modèle au sculpteur dans le roman  L’Oeuvre; Zola lui fait dire : « Ah quel chien de métier que cette sculpture! [...] le plus noble des arts, le plus viril, oui! mais l’art dont on crevait le plus sûrement de faim ».

Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans candaulisme
commenter cet article
19 janvier 2009 1 19 /01 /janvier /2009 13:02

 

            Du point de vue formel, comment nous apparaît la Nyssia de Pradier? Formulons une première interprétation : elle est typiquement conforme à l’idéal grec de beauté. Pradier ne fut-il pas surnommé « le dernier des Grecs », « le dernier des païens »? Et Théophile Gautier n’écrivait-il pas à propos de « Sapho », en fonte d’argent à la cire perdue, exposée la même année que Nyssia : « Pradier est un païen pur, adorateur de Zeus, d’Héré, de Poséïdon et surtout d’Aphrodite. [...] Cette statue demi-nature, si elle était convenablement oxydée et vertdegrisée par un séjour prolongé sous la terre ou dans la mer, qui lui donnerait la patine antique, pourrait passer pour une des oeuvres de l’art grec [...] ». Il va même jusqu’à affirmer, deux ans plus tôt, à propos du « style antique si pur », « qu’on ne peut l’expliquer qu’en supposant une mystérieuse incarnation du sculpteur grec dans la peau de M. Pradier ». Un critique,qui avait pourtant condamner l’art de notre statuaire précédemment, apprécia sa « Phryné » de la manière suivante :  « on n’est pas plus grec que cela » par la prédominance de la beauté plastique.

Mais voyons maintenant les conséquences « négatives » de cette première interprétation. En premier lieu l’inventivité, l’originalité, la nouveauté déroutante tant prisées par les artistes dès la fin du XIXème siècle fait ici entièrement défaut. Quel classicisme dans la composition des « Trois Grâces » du Musée du Louvre! Aggravons un peu plus le cas de Pradier et lâchons le mot : c’est un artiste officiel qui fait carrière à Paris en offrant ses services à tous les régimes politiques successifs. Pire : il expose tous les ans (sauf une fois) aux Salons de 1819 à 1852, année de sa mort où il obtient, à titre posthume, la médaille d’honneur pour sa « Sapho ». Bref, l ’accusation d’  « académisme » peut être lancée contre lui, comme elle l’a été contre Jean-Léon Gérôme dont le monument élevé dans sa ville natale fut démantelé pour cette raison en 1930! On peut donc condamner sans appel Pradier : « en plagiant les prototypes antiques, en dotant ses personnages de draperies sévères, en donnant à leurs visages une sereine indifférence, il n’est parvenu qu’à la froideur et à l’ennui de l’académisme »; et généraliser l’anathème sur les oeuvres de ces artistes : « Ce sont des boîtes à violons, mais l’instrument n’y est pas » et ceci est vrai « de tous ces statuaires qui font le calque de l’antique ».

La faute revient à cet engouement pour l’art ancien, qui, chez Pradier, lui a été transmis par ses maîtres et qu’il transmettra à son tour à ses élèves en tant que professeur aux Beaux-Arts et membre de l’Institut. Ainsi sa « Nyssia », très remarquée au Salon de 1848 et qui obtint la première récompense, peut être tenue pour « l’exaspération de la stéréotypie grecque dans le néo-classique ». C’est une thèse que développera Gérard Swang en 1967; Pradier est victime de la civilisation du « logos » (qui signifie à la fois parole, discours, raisonnement) et l’esthétique doit donc être « logique ». Les formes géométriques simples donnent le canon artistique qui permettra de dire le monde à la lumière d’une vérité  universelle; d’où la recherche des proportions du corps humain. En revanche « le logos est incapable de cerner le vide, le creux », « il faut représenter le corps féminin comme s’il était plein ». De cette mauvaise foi esthétique, la statuaire classique empêchera la femme «  d’assumer intégralement son être au monde », car « pour accéder à la glorification de la statue, la femme doit perdre son sexe ». En effet, les effigies féminines sont désexuées puisque sans poils et sans fente :  « La pensée grecque a achoppé devant cet organe qu’elle ne peut sortir, extérioriser, mettre dans la lumière pour l’appréhender ».

C’est cet héritage que va intensifier le néo-classicisme de Pradier ou de Jean-Léon Gérôme. On peut observer sur une photographie de ce dernier dans  son atelier le modèle vivant à la toison fournie et la statue imberbe. Gautier faisait dire pourtant au roi Caudaule s’adressant à Gygès : « Il faut que tu contemples Nyssia [...] sans draperie, [...] telle que la nature l’a modelée de ses mains ». Cette nature, c’est la « phusis » revue et corrigée par le « logos »! Pradier, décidément, se plie à l’esthétique grecque : le bas ventre de Nyssia est un triangle isocèle bombé parfaitement lisse.

Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans candaulisme
commenter cet article
16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 11:47

 

            En fait Pradier fut beaucoup plus influencé par le récit de Théophile Gautier (3) impatient puis flatté de voir ses phrases devenir marbre, concrétisation de sa théorie de l’art pour l’art, du Beau pur en soi et pour soi.

Comment Nyssia apparaît-elle dans le récit? Elle est d’abord une image inoubliable, une idole au corps parfait, dans un dévoilement prémonitoire aperçue par Gygès, sorte de déesse inquiétante et fatale, « Méduse de beauté » qui pétrifie, « éblouit, fascine, foudroie » dans son épiphanie et sa « blancheur étincelante ».

Pradier la ciselle dans un marbre scintillant. Rappelons qu’il est un des rares sculpteurs,  même à l’époque, à pratiquer la taille directement faite par lui-même et non par un « praticien » d’après un grand  modèle en plâtre, à partir d’ébauches informes, si bien que pour beaucoup d’autres la statue serait perdue! Cette virtuosité répond au « désir de l’idole » exprimée par Candaule, l’époux de Nyssia : « Si le marbre n’était pas rebelle à mon ciseau, [...] je taillerais un simulacre de ce corps [...]! Et plus tard, lorsque sous le limon des déluges, sous la poussière des villes dissoutes, les hommes des âges futurs rencontreraient quelque morceau de cette ombre pétrifiée [...], ils élèveraient un temple pour loger le divin fragment ». Remarquons qu’il est question de la femme pétrifiée, fragmentée, fantasmée dans son corps devenu simulacre.

Le texte de Gautier est d’ailleurs parsemé de références à la sculpture, et, en ce qui concerne Nyssia, dans les deux sens, puisqu’avec son corps c’est comme si elle avait voulu « modeler une statue », et donc c’était son corps qui imitait la statuaire, et d’autre part elle ne pourrait qu’être un modèle idéal pour tout sculpteur, et donc c’était la statuaire qui imitait les formes de son corps.Quant à Candaule, c’est un grand amateur et connaisseur de la sculpture, qui préférait le marbre, l’image idéelle, à la « vraie » femme. Après avoir montré à Gygès Nyssia nue il l’avertira : « Mon pauvre ami, ne va pas faire la folie d’être amoureux de Nyssia, tu perdrais tes peines; c’est une statue que je t’ai fait voir et non une femme ». Ce qu’elle confirme en disant : « un coeur d’airain habite ma poitrine de marbre ». N’est-elle pas une idole animée? Gygès, lui, a conservé longtemps l’image dérobée de Nyssia, comme gravée, et il croit voir une statue lorsqu’elle lui est révélée dans toute sa nudité.

Cette présence hyperbolique de la sculpture n’est pas le seul point remarquable du récit de Gautier, il y a aussi l’insistance sur la chevelure de Nyssia : « onde de cheveux rutilants semblables à l’électrum en fusion » ou encore «  flots de cheveux, fleuve d’or plus opulent que le Pactole ».

Mais il y a mieux, car c’est le moment, semble-t-il, que Pradier semble avoir éternisé, où ses « cheveux, qui, n’étant plus retenus par les épingles, roulèrent en spirales alanguies sur son dos [...] et ses bras onduleux comme des cols de cygne s’arrondirent au-dessus de sa tête pour enrouler et fixer la torsade ». Il est frappant en effet de voir Nyssia nue arranger sa chevelure qui ruisselle dans son dos en deux pans se terminant en énormes boucles, jusqu’au pli du poplité, derrière le genou. Nous essaierons d’interpréter cette extraordinaire toison.

                        « Extase! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure

                           Des souvenirs dormant dans cette chevelure,

                           Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir! [...]

                           Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinière lourde

                           Sèmera le rubis, la perle et le saphir »

écrit Baudelaire dans son poème  La chevelure.

Cependant c’est Maeterlinck qui s’approche peut-être le plus de la représentation de cette longueur étonnante :

« PELLEAS : Oh! Oh! Qu’est-ce que c’est?... Tes cheveux, tes cheveux descendent vers moi! [...] Toute ta chevelure est tombée de la tour!... Je la tiens dans mes mains, je la touche des lèvres... Je la tiens dans les bras [...] Je n’ai jamais vu de cheveux comme les tiens [...]. Vois, vois; ils viennent de si haut et m’inondent jusqu’au coeur ». On sait qu’Absalon les utilisera autrement :

« Vous allez me suivre à genoux! A genoux! A genoux devant moi! Ah! Ah! Vos longs cheveux servent enfin à quelque chose! A droite, et puis à gauche » (4).

Toujours est-il que le récit de Gautier se clôt sur une scène sensuelle et inquiétante : « Nyssia dénoua ses cheveux et laissa s’étaler sur ses épaules leurs opulentes nappes blondes. Gygès, dans sa cachette crut les voir se colorer de teintes fauves, s’illuminer de reflets de flammes et de sang, et leurs boucles s’allonger avec des ondulations vipérines comme la chevelure des Gorgones et des Méduses ».

Car Nyssia est aussi la figure de la mort.

Baudelaire, dans sa critique du tableau de Jean-Léon Gérôme « Le Roi Candaule » du Salon de 1859, dira que cette anecdote avec « la terrible reine » doit être traitée d’ « une manière asiatique, funeste, sanglante ». C’est ainsi que Gautier l’avait hallucinée :  « Ses cothurnes délacés, la reine jeta sa première tunique sur le dos du fauteuil d’ivoire. Cette draperie, ainsi posée, produisit sur Gygès l’effet d’un de ces linges aux plis sinistres, dont on enveloppe les morts [...]. Quand Nyssia quittant son dernier voile s’avança vers le lit blanche et nue comme une ombre, il crut que la Mort [...] venait en personne s’emparer de Candaule ».

Il est intéressant de noter que la statue fut sculptée dans un couvercle de sarcophage antique en marbre pentélique (comme le Parthénon ) rapporté en France par le prince de Joinville; et qu’une reproduction est placée sur le tombeau de Pradier au Père Lachaise, mort subitement en 1852. Ainsi Nyssia incarne la fascination de la mort, cette troisième femme que rencontre tout homme, après la mère et l’épouse et qui l’éblouit comme étant la plus éclatante, celle-là même que Socrate vit en songe juste avant de mourir : « J’eus l’impression de voir venir à moi une femme belle et pleine de grâce, portant des vêtements blancs, qui m’appela par mon nom et me dit : Socrate, trois jours après, tu peux arriver dans la Phthie fertile... » Criton 44b.

Il est curieux de relever que Gygès, notre troisième personnage, est comparé par Gautier à Narcisse : « Qui l’eût vu, aux faibles lueurs des étoiles, ainsi penché désespérément sur cette fontaine, l’eût pris pour Narcisse poursuivant son reflet » (2); et encore plus curieux de voir Gygès parler de son propre néant. Absence du sujet dans le creux de l’Etre?

Mais quelle est donc cette « histoire » qui noue nos trois figures?

Hérodote raconte que Candaule, tyran de Sardes, était éperdument épris de son épouse, mais qu’il voulait convaincre Gygès, favori parmi les gardes du corps, de la beauté de sa femme. Il l’introduisit donc en secret dans la chambre à coucher mais celle-ci le vit sortir et décida de se venger. Elle fit assassiner pendant son sommeil son mari par celui qui l’avait vue nue. Ainsi les Mermnades succédèrent aux Héraclides. Chez Platon, le récit est légèrement différent. Gygès est un berger qui, lors d’un orage découvre un anneau qui le rend invisible. Alors, « arrivé au palais, il séduisit la reine, complota avec elle la mort du roi, le tua, et obtint ainsi le pouvoir » (5). Cette narration brutale et courte s’inscrit dans la vaste réflexion platonicienne sur la justice : échappant à toute prise que ferions-nous  si nous étions insaisissables?

On connaît, dans la veine érotique, la réponse, en bandes dessinées, de l’auteur du « Déclic », en son album « Le parfum de l’invisible ». Il est vrai que La Fontaine en avait déjà fait un conte libertin (6).

Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans candaulisme
commenter cet article

Articles Récents

Liens