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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 00:54

Sade contre Freud. Y-a-t-il refoulement, refoulement de l’amour chez Sade ?

Le concept de refoulement, « die Verdrängung » en allemand, s’est répandu grâce à la psychanalyse de Freud qui y voyait l’acte fondateur même de l’inconscient, « das Unbewusste », construit par le refoulement de pulsions qui faisaient leur réapparition dans « le retour du refoulé » sous forme, par exemple, de symptômes hystériques ou de rêves, mais le noyau originaire restant inconscient grâce à une « censure » inconsciente qui ne doit pas être confondue avec des réticences conscientes. Freud emploie cette image : le refoulement se comporte comme une digue contre la poussée (« Drang ») des eaux. « Drang » que l’on retrouve dans « Verdrängung » et l’expression « Sturm und Drang » qui désigne le romantisme allemand : « Tempête et Tourments ». Le concept de refoulement se retrouve, avant Freud, chez Hegel ( l’esclave ou le serviteur a un esprit « refoulé »), chez Schopenhauer expliquant la folie par la répulsion à admettre une réalité trop insupportable, et même chez Nietzsche donnant la clef du mécanisme de l’inhibition morale.

Peut-on parler de refoulement de l’amour Chez Sade et même de refoulement tout court ?

Sade sait exprimer son amour dans toutes les colorations possibles. Prenons la lettre du 6 avril 1763 ( adressée à Laure de Lauris qu’il doit épouser ) : elle commence par des invectives contre l’inconstance supposée de Laure, devenue parjure et ingrate, brisant les attaches éternelles qui devaient les unir, mésinterprétant le départ pour Avignon comme une fuite, un abandon par rapport à elle, jugeant son cœur à lui en fonction des changements de sentiments qu’elle éprouve, perfide qui veut briser le lien avec celui qui l’adorait. Quelle frivolité de vouloir rester à Paris ! Qu’elle trouve un coquin qui la trompera à son tour !

Mais après ce dépit amoureux, Sade crie son amour : Qu’a-t-il dit ! Où son désespoir l’a-t-il conduit ? Qu’elle pardonne à ce pauvre hère qu’il est devenu, qui ne se connaît plus et envisage de se suicider. Il ne peut survivre à cette infortune. Il lui demande de lui écrire, de ne pas l’abandonner, il la supplie de s’expliquer…

Venons-en maintenant aux œuvres du « divin marquis », on peut y affirmer sans exagération qu’il y a là une absence totale de refoulement. Il s’agit même d’une ouverture sur l’abîme du plaisir, de la jouissance et de la cruauté, sans aucun frein, sans aucune « digue ». Il n’y a pas d’inconscient freudien proprement dit ( produit de pulsions refoulées par une instance supérieure ) chez Sade ni de sur-moi.

Patrice Tardieu

Key word

: refoulement, psychanalyse, l’inconscient, pulsions, le retour du refoulé, symptômes hystériques, rêves, refoulement originaire, censure inconsciente, réticences conscientes, le refoulement comme digue contre la poussée des pulsions, le romantisme allemand, tempête et tourments, esprit refoulé de l’esclave ou du serviteur, la folie comme répulsion à admettre une réalité trop insupportable, le mécanisme de l’inhibition, refoulement de l’amour, lettre d’amour, invectives, inconstance, liens éternels brisés, abandon, changements de sentiments, frivolité, dépit amoureux, infortune, absence totale de refoulement, ouverture sur l’abîme du plaisir, de la jouissance et de la cruauté, pas d’inconscient freudien ni de sur-moi.

Key names

: Sade, Freud, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, Laure de Lauris.

Key works : Métapsychologie

( Freud ), Phénoménologie de l’esprit ( Hegel), le Monde comme Volonté et comme Puissance ( Schopenhauer ), la Généalogie de la Morale ( Nietzsche ), Lettre à Laure de Lauris du 6 avril 1763 ( Sade ).

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Published by Patrice TARDIEU - dans Marquis de Sade
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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 23:52

 

Casanova a-t-il aimé les femmes ? Il prétend en avoir aimé des centaines, dans son Histoire de ma vie, et dit-il, « à la folie ».

Mais qu’entend-il par aimer ? « Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu »; cependant, ajoute-il, « j’ai aimé la bonne table avec transport ». Et il compare les femmes à un bon repas, celles qui sentent bon, même celles qui transpirent, analogues au fumet de certains mets fort épicés !

En quoi consiste donc, pour Casanova, exactement l’amour ? Ce ne sont que tromperies réciproques, car, écrit-il « Quand l’amour s’en mêle, on est ordinairement la dupe de part et d’autre », l’amour est une sorte de folie, de maladie à laquelle il s’est livré toute sa vie. L’amour est le dieu de la nature. « Amertume dont rien n’est plus doux, douceur dont rien n’est plus amer ». La femme nue ne l’intéresse pas, il faut de la coquetterie, de la dissimulation, de l’artifice et du faux, du caprice. Amour est un enfant gâté ! Aimons les femmes sans être curieux de leurs « mystères ».

L’amour est lié à la passion et à la jalousie; l’amour ne consulte pas la raison ni au début ni à la fin. Pour bien raisonner mieux vaut être ni amoureux ni en colère.

Casanova amoureux ? En tout cas, il se considère comme « libertin ». Le « bonheur » n’est que dans le plaisir de l’instant ( Casanova reprend ici la thèse d’Aristippe de Cyrène ), la jouissance physique, comme celle que procure aux femmes « M. six coups », ou que met en œuvre Casanova, dans sa « longue carrière libertine », utilisant tous les moyens de la séduction. Cependant il est inconstant, curieux de connaître la diversité des femmes, quittant même une femme avec laquelle il est bien. Pourquoi ? « On ne désire pas ce que l’on possède »; sur ce point, il est d’accord avec le Platon du Banquet ! Mais ne condamnons pas trop vite Casanova, il peut éprouver de la tendresse pour une maîtresse qu’il retrouve, sans vains discours, « fausses attaques » où l’un et l’autre se mentent.

Patrice Tardieu

Key word

: aimer à la folie, aimer les femmes, aimer la bonne table, amour, tromperies réciproques, duperies, folie, maladie, amertume dont rien n’est plus doux, douceur dont rien n’est plus amer, femme nue, coquetterie, dissimulation, artifice, faux, mystères, caprices, enfant gâté, passion, jalousie, colère, opposition à la raison, amoureux, libertin, plaisir présent, longue carrière libertine, tous les moyens de la séduction, inconstance, diversité des femmes, on ne désire pas ce qu’on possède, tendresse.

Key names

: Casanova, Aristippe de Cyrène, Platon.

Key works : Histoire de ma vie

( Casanova ), Les Présocratiques [les Cyrénaïques], Banquet (Platon ), Le libertinage et le divin marquis ( Patrice Tardieu, Philo Blog 08/10/2011 ) où je reprends toute la longue histoire du mot « libertin ».

 

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Published by Patrice TARDIEU - dans séduction
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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 23:57

« Il n’y a pas de rapport sexuel », amour et séparation des sexes encore et encore, Lacan, Freud, Saint Paul.

Le Séminaire XX de Lacan s’intitule Encore. Dans la leçon II ( appelé « complément » à la leçon I dans l’édition « établie » ( ré-écrite ) par Jacques-Alain Miller ), il ironise sur sa « bêtise » : Encore Lacan, encore à donner ses « leçons » qui durent encore, encore cette bêtise de la psychanalyse qui sépare tellement l’homme de la femme ( par la phase phallique unique pour la fille comme pour le garçon chez Freud, « en avoir ou pas », « être ou ne pas être un garçon », «  être ou ne pas être une fille ») et par le fait que, selon Lacan, « il n’y a pas de rapport sexuel » ( c’est l’incompréhension mutuelle de l’homme et de la femme ), ce qui n’empêche nullement la reproduction sexuée. Cette « bêtise » encore et encore, selon Lacan, se trouve déjà chez Saint Paul.

En effet, Paul écrit, dans sa Première Épître aux Corinthiens, XI, : « Si une femme n’est pas voilée, qu’elle se rase la tête,[…]la femme doit avoir sur la tête une marque de l’autorité dont elle dépend.[…]En effet, l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l’homme ».

Et pourtant, un peu plus loin, il écrit ce texte que toute jeune mariée veut entendre : « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour, je suis un airain qui résonne ou une cymbale qui retentit. Et quand j’aurai le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien.[…]L’amour excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout ».

On se rappelle aussi ce commandement étonnant de Saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux ».

Notons toutefois que Paul n’emploie pas le mot « éros », il s’agit « d’agapè », l’amour oblatif qui donne, qui se donne.

Patrice Tardieu

Key word

: il n’y a pas de rapport sexuel, séparation des sexes, la phase phallique, en avoir ou pas, être ou ne pas être un garçon, être ou ne pas être une fille, incompréhension mutuelle entre homme et femme, reproduction sexuée, le voile, cacher les cheveux de la femme, qu’elle se rase la tête sinon, si je n’ai pas l’amour je ne suis rien, l’amour excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout, Aime et fais ce que tu veux, éros, agapè, l’amour oblatif qui donne, se donne.

Key names

: Lacan, Freud, Saint Paul, Saint Augustin.

Key works : Encore

( Lacan ), Trois essais sur la théorie de la sexualité ( Freud ), Première épître aux Corinthiens ( Saint Paul ), Traités sur la première épître de Saint Jean ( Saint Augustin ).

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 23:57

L’érotique, Platon, Empédocle, Sartre, Lévinas, Jean-luc Marion, Sade

La philosophie s’est posée le problème d’Éros dès le début, non seulement avec Platon et ses multiples discours sur l’amour dans Le Banquet, mais déjà avec Empédocle, au Vème siècle av.J.C., disant que « philia » ( l’aimance ) et « neikos » ( la discorde ) gouvernent le monde, opposition reprise par Freud qui le cite dans Analyse Finie et Infinie : lutte entre Éros et Thanatos.

Sartre dans l’Être et le Néant analyse la caresse au niveau du désir qui se situe déjà dans la perspective de la transcendance d’autrui; il considère décevante la définition ( de Chamfort qu’il ne nomme pas ) : « contact de deux épidermes », puisque, selon Sartre, « le désir s’exprime par la caresse comme la pensée par le langage ». Et Sartre réfléchit sur l’amour car « je suis responsable de mon-être-pour-autrui, mais je n’en suis pas le fondement », « car j’existe par la liberté d’autrui » (p.433 ). Sartre montre que notre « identité », notre « être-pour-autrui », c’est autrui qui nous la renvoie plus ou moins déformée ou pas. D’où l’amour ou « l’enfer » ( Huis Clos ) à travers le langage.

Pour Lévinas : « la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche », la caresse « transcende le sensible »; l’autre étant avant tout, pour Lévinas, le féminin. Mais Éros ira au-delà du visage de l’aimée. Et Lévinas passera de l’autre à l’Autre : « le Désir est désir de l’absolument Autre ».

Je retrouve cette aspiration théologique chez Jean-Luc Marion lorsqu’il reprend l’image de la prière à Dieu pour expliquer « le phénomène érotique ».

Cependant il est un auteur qui refuse cette montée, philosophe de l’obscénité, si l’on veut, c’est Sade et son concept d’isolisme qui, entre autres définitions que l’on peut développer, signifie que nous sommes toujours enfermés dans l’égoïsme du plaisir quelles que soient les illusions que nous nous faisons.

Patrice Tardieu

Key word

: le problème d’Éros, amour, aimance, discorde, lutte d’Éros et Thanatos, la caresse, désir, transcendance d’autrui, contact de deux épidermes, le désir s’exprime par la caresse comme la pensée par le langage, l’être-pour-autrui, amour ou enfer, la caresse transcende le sensible, le féminin, le visage de l’aimée, de l’autre à l’Autre, le Désir est désir de l’absolument Autre, aspiration théologique, le phénomène érotique, obscénité, isolisme, enfermé dans l’égoïsme du plaisir.

Key works : Les Présocratiques; le Banquet

( Platon ), Analyse finie et infinie ( Freud ), L’Être et le Néant, Huis-clos ( Sartre ), Maximes ( Chamfort ), le Temps et l’autre, Totalité et infini ( Lévinas ), le Phénomène érotique ( Jean-Luc Marion ), Justine ( Sade ).

Key names

: Empédocle, Platon, Freud, Sartre, Chamfort, Lévinas, Jean-Luc Marion, Sade.

 

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 23:50

Le toucher, la caresse, Sartre, Lévinas, Merleau-Ponty

Peut-on dire que « le toucher est réhabilité par Merleau-Ponty, sens très négligé par la tradition philosophique »? Il ne me semble pas puisque le toucher permet au sensualisme de Condillac de sortir de l’idéalisme de Berkeley, sensualisme qui intéressera Diderot et beaucoup d’autres, y compris Lévinas. Peut-on trouver « la caresse » proprement dite traitée par Merleau-Ponty ?Non, la caresse n’apparaît pas chez Merleau-Ponty qui peut servir de « transition » entre le Traité des Sensations de Condillac et l’Etre et le Néant de Sartre qui, lui, fait une véritable ontologie de la caresse : « Les caresses sont appropriation du corps de l’Autre »; « La caresse[…]est façonnement.[…]La caresse est l’ensemble des cérémonies qui incarnent Autrui »; « Le désir s’exprime par la caresse comme la pensée par le langage »; « La caresse est faite pour faire naître par le plaisir le corps d’Autrui à Autrui ». On voit qu’il ne faut pas trop vite parler « d’échec » de la caresse chez Sartre. Ce qu’il faut dire c’est que toutes les relations concrètes avec Autrui, chez Sartre, finissent par être un échec : l’amour, le langage, le masochisme, l’indifférence, le désir, la haine, le sadisme. C’est ce que Lévinas reprochera à Sartre qui part de l’ontologie de la liberté des sujets qui ne peut que conduire, selon Lévinas, qu’à des rapports de soumission et de domination, Lévinas considérant qu’il faut une métaphysique de l’altérité avant toute ontologie.

Le départ de la réflexion de Lévinas sur l’altérité est la féminité : « l’autre », c’est la femme en premier lieu. Mais « la femme n’est ni le contradictoire, ni le contraire de l’homme, ni comme les autres différences » ( comme le « complément » ou « le genre »). « La transcendance du féminin consiste à se retirer ailleurs ». « La caresse est un mode d’être du sujet, où le sujet dans le contact d’un autre va au-delà de ce contact.[…]Ce n’est pas le velouté ou la tiédeur de cette main donnée dans le contact que cherche la caresse. Cette recherche de la caresse en constitue l’essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche » (Le Temps et l’Autre).

Pourquoi la caresse ne sait-elle pas ce qu’elle cherche et pourquoi la féminité est-elle définie par le « pas encore »? Il me semble que la pensée de Lévinas s’inscrit dans une tradition religieuse : « la découverte-profanation se tient dans la pudeur, fût-ce sous les espèces de l’impudeur » (Totalité et Infini). La femme n’est « pas encore » femme tant qu’elle n’a pas engendré. Les chapitres suivants porteront sur la paternité. Telles sont les préoccupations de Lévinas.

Patrice Tardieu

Key word

: le toucher, sensualisme, idéalisme, ontologie de la caresse, les relations avec autrui, la caresse, les relations concrètes avec autrui, ontologie de la liberté des sujets, rapports de soumission et de domination, métaphysique de l’altérité, la féminité, l’autre, la femme n’est ni le contradictoire ni le contraire de l’homme ni comme les autres différences ( complément, genre ), la transcendance du féminin, la caresse contact au-delà du contact, la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche, le pas encore, la découverte-profanation, la pudeur, l’impudeur, la paternité.

Key names

: Sartre, Lévinas, Merleau-Ponty, Condillac, Berkeley, Diderot.

Key works : l’Etre et le Néant

( Sartre ), Totalité et Infini, le Temps et l’autre ( Lévinas ), le Visible et l’Invisible, l’œil et l’esprit ( Merleau-Ponty ), Traité des sensations ( Condillac ), Trois Essais entre Hylas et Philonous ( Berkeley ), Lettre sur les aveugles ( Diderot ), Caresse ( Patrice Tardieu, Philo Blog 23/01/2007 ).

 

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 00:50

Masochisme et sadisme de Rousseau

On a beaucoup glosé sur le « masochisme » ( par référence et anticipation à Sacher-Masoch, écrivain autrichien du XIXème siècle et sa Vénus à la Fourrure que Deleuze a longuement préfacé ) de Rousseau à cause de l’épisode de la « punition des enfants » que lui inflige Mlle Lambercier. « J’avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m’avait laissé plus de désir que de crainte de l’éprouver derechef par la même main ». Et il ajoute que ce « goût bizarre » ne l’a pas quitté.

Par contre l’épisode encore plus célèbre du ruban volé a rarement été abordé, à la lumière du marquis de Sade, spécialiste, si l’en fût, des « goûts bizarres ».

Saint Augustin s’était déjà accusé de larcin dans ses Confessions ( livre II, chap.IV ) où il précisait : « Ce n’est pas de l’objet convoité par mon vol que je voulais jouir, mais du vol même. » ( « nec ea re volebam frui, quam furto appetebam, sed ipso furto. » ). Augustin s’accuse de jouir du mal; Rousseau explique que son geste est « bizarre ». Mais il cherche à se disculper : on l’intimidait.

Sous tout cela, il y a sans doute une jouissance très particulière à dénoncer une « fille innocente », jolie, fraîche, modeste et douce dont Rousseau est amoureux, puisque c’est pour elle qu’il avait volé le ruban de Mlle Pontal, et de la faire pleurer. Il y a là une jouissance proprement sadienne.

Patrice Tardieu

Key word

: masochisme, sadisme, la punition des enfants, douleur, honte, sensualité, désir, crainte, goût bizarre, le ruban volé, larcin, ce n’est pas de l’objet convoité par mon vol que je voulais jouir mais du vol même, jouir du mal, geste bizarre, jouissance très singulière, jouissance sadienne.

Key works : Confessions

( de Rousseau ), Confessions ( de Saint Augustin ), Vénus à la fourrure ( de Sacher-Masoch ), Œuvres ( de Sade ).

Key names

: Rousseau, Sacher-Masoch, Sade, Saint Augustin, Deleuze, Mlle Lambercier, Mlle Pontal.

Key word ( latin)

: « Nec ea re volebam frui, quam furto appetebam, sed ipso furto » ( Confessionum Libri ).

 

 

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Published by Patrice TARDIEU - dans Marquis de Sade
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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 00:07

Désirer est-ce aimer ?

Dans le Banquet de Platon on trouve le raisonnement suivant que je résumerais ainsi : dans l’amour il y a du désir et dans le désir il y a du manque, donc l’amour est manque. Mais désirer est-ce aimer ?

Partons de l’étymologie. Désir vient du latin « desiderium » qui signifie déplorer l’absence de, regretter. Il s’agit sans doute, au départ, d’un terme de marine : le capitaine ne voit plus les étoiles, il est désorienté, il désire voir l’astre qui lui permettrait de diriger son navire. Puis le sens s’élargit : Cicéron dans une lettre écrit : « me desiderium tenet urbis, meorum » que je traduirais « le désir me tient, de ma ville, des miens ».

De même en allemand « die Sehnsucht », désir ardent de quelque chose d’indéterminé, aspiration à quelque chose d’inconnu. « Il nous manque nous ne savons quoi » ( Fichte ).

Locke associe au désir le mot anglais « uneasiness » : on est « mal à l’aise » dans son Essai concernant l’entendement humain, II,XX,§6. Leibniz reprendra cette définition à sa manière : « l’inquiétude qu’un homme ressent en lui-même par l’absence d’une chose qui lui donnerait du plaisir si elle était présente, c’est ce qu’on nomme désir ». L’être humain est donc troublé, agité par les « aiguillons du désir », de petites douleurs imperceptibles, « afin que nous jouissions de l’avantage du mal » souligne Leibniz ! Et d’ajouter : « c’est en cela qu’on reconnaît l’affinité du plaisir et de la douleur que Socrate remarque dans le Phédon de Platon ».

Quelle est la différence entre l’amour et le désir ? C’est, me semble-t-il, que l’amour est fixé sur une personne tandis que le désir reste « ouvert ». Dans le désir le sujet recherché est autrui en général, dans l’amour, c’est telle ou telle personne sur laquelle s’est opéré la « cristallisation ». Le désir est constituant de l’amour. L’amour meurt sans désir et renaît grâce au désir. Mais désirer n’est pas aimer. L’amour est la reconnaissance réciproque de deux personnes qui se désirent. Sinon, c’est un autre type de relation pour laquelle il faudrait un autre nom.

Patrice Tardieu

Key word

: amour, désir, manque, déplorer l’absence, regretter, désirer voir l’astre, le désir me tient, désir ardent de quelque chose d’indéterminé, aspiration à quelque chose d’inconnu, il nous manque nous ne savons quoi, mal à l’aise, l’inquiétude, troublé, agité par les aiguillons du désir, jouir de l’avantage du mal, affinité du plaisir et de la douleur, cristallisation.

Key names

: Platon, Socrate, Cicéron, Fichte, Locke, Leibniz, Stendhal.

Key works : le Banquet, le Phédon

( Platon ), Lettres ( Cicéron ), Système de l’Éthique ( Fichte ), Essai concernant l’entendement humain ( Locke ), Nouveaux Essais sur l’Entendement Humain ( Leibniz ), De l’Amour ( Stendhal ), Soleils de l’Amour Miroirs de la Mort ( Patrice Tardieu ).

Key word ( latin

): desiderium.

Key word ( allemand

): Sehnsucht.

Key words ( anglais

): uneasiness, Essay concerning human understanding.

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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 00:16

Sentiments et passion chez Sade et Racine

Il y a peu de sentiments dans les œuvres de Sade. Mais il y a la lettre enflammée du 6 avril 1763 adressée à Laure-Victoire-Adeline de Lauris qu’il devait épouser en premier lieu. Il dut se marier avec Renée Pélagie de Montreuil pour sauver son père de la ruine le 17 mai 1763 ! Laure de Lauris ne se maria jamais. On peut lire également ses lettres à Anne-Prospère de Launay, chanoinesse, sa jeune belle sœur qui devint sa maîtresse en 1771, et avec laquelle il s’enfuira, l’ayant enlevée, en Italie semble-t-il.

Le personnage de Justine a très clairement des sentiments pour Bressac. Les circonstances de sa rencontre avec lui sont curieuses. Elle a connu déjà diverses infortunes et pousse le même cri qu’Œdipe, le «  mè phunai », celui de « n’être pas né » : « Est-ce donc la peine de naître pour un sort aussi pitoyable ? ».Notons, au passage, que l’estampe du graveur Philippe Chery, élève de Vien, en frontispice du livre Justine est expliquée par deux vers tirés d’Œdipe chez Admète du dramaturge Durcis. Elle se cache dans la forêt, elle entend du bruit, ce sont les voix de deux hommes : « Viens, mon ami, viens, dit l’un d’eux, nous serons à merveille ici ». Et elle assiste, à son corps défendant, à leurs ébats. C’est peut-être la seule scène d’amour et de non-violence de l’ouvrage, mais Justine est choquée, car selon elle, cela « outrage également et la nature et les lois ». Il s’agit d’un maître de vingt quatre ans et de son valet de dix huit. Il n’y a ici nulle lutte pour la reconnaissance, comme chez Hegel, entre le maître et son valet ( « Knecht » en allemand ). « Jasmin, dit-il à son jeune Adonis, nous sommes trahis, mon cher…une fille, une profane a vu nos mystères ».Rappelons que le marquis de Sade devenu Comte de Sade à la mort de son père a fait participer son valet à ses orgies. Finalement, le maître, qui se nomme Bressac, la fait embaucher pour servir sa mère ou sa tante. Voici ce qu’éprouve Justine : « Il m’avait été impossible de voir le marquis de Bressac sans me sentir entraînée vers lui par un mouvement de tendresse que rien n’avait pu vaincre en moi.[…] Il était loin de soupçonner des sentiments que je tenais aussi soigneusement renfermés dans mon cœur.[…] L’amour est-il un mal dont on puisse guérir ? ».

Par contre, quand les personnages sadiens ( comme les personnages raciniens ) sont en proie à la « passion » au sens propre, un plongeon ( image stoïcienne ) irrésistible vers l’irréparable ( la passion est « pathologique » pour les Stoïciens ), alors « les passions dans toute leur fougue n’y [ font ] plus régner que le crime » écrit Sade. Chez Racine, lorsque Roxane dit : « Sortez » à Bajazet dont elle est « follement » (cf. les Stoïciens ! ) amoureuse, elle sait qu’elle l’envoie à la mort immédiate à sa sortie de scène. Les janissaires de la très jalouse sultane l’attendent pour l’assassiner s’il refuse son amour et en aime une autre ( Atalide ). Ce sont les Crimes de l’amour, comme le dirait Sade.

Patrice Tardieu

Key word

: sentiments, passion, belle-sœur, maîtresse enlevée, diverses infortunes, ne pas être né, sort pitoyable, estampe, frontispice, ébats amoureux, outrage à la nature et aux lois, lutte pour la reconnaissance, le valet et le maître, mystères, mouvement de tendresse, sentiments renfermés dans le cœur, l’amour est-il un mal dont on puisse guérir? ,personnages sadiens, personnages raciniens, être en proie à la passion, plongeon irrésistible vers l’irréparable, passions dans toute leur fougue, crime, passionnément amoureuse, envoyé à la mort, sultane, janissaire.

Key names

: Sade, Racine, Laure-Victoire-Adeline de Lauris, Renée Pélagie de Montreuil, Justine, Bressac, Œdipe, Philippe Chery, Joseph-Marie Vien, Durcis, Hegel, Jasmin, Adonis, marquis de Sade, comte de Sade, Roxane, Bajazet, Atalide.

Key works : Lettres de D.A.F. de Sade à Anne Prospère de Launay l’amour de Sade, lettre du 6 avril 1763 à Laure de Lauris, les Infortunes de la Vertu, Justine, Œdipe chez Admète

( de Durcis ) , Œdipe à Colone ( de Sophocle ), la Phénoménologie de l’Esprit ( de Hegel), Bajazet ( de Racine ), les Crimes de l’Amour ( de Sade ).

Key word ( allemand )

: Knecht.

Key word ( grec)

: mè phunai.

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Published by Patrice TARDIEU - dans passion
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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 00:11

Le pénis, le Phallus, Freud, Lacan, Sade

Le Phallus n’est pas le pénis, l’organe sexuel masculin. C’est une sorte d’imagerie de cet organe qui existait dans l’Antiquité et s’exposait sous forme « carnavalesque » et gigantesque, que l’on portait, lors de fêtes religieuses orgiaques, dionysiaques, les « phallophories », et, en particulier à Rome, les grandes Priapées, les bacchanales, célébrant la fécondité masculine. On en peut voir une représentation sur une gravure du XVIème siècle de Francesco Salviati interprétant à sa manière cette procession du phallus mis sur un char accompagné et tiré par de nombreuses femmes en drapé antique. Les sculptures de personnages ithyphalliques ( au sexe masculin dressé ), par exemple d’Hermès, abondent dans l’Antiquité. Dans la villa des Mystères à Pompéi, il y a, peint sur le mur, le dévoilement du phallus par une femme fouettée par une autre, torse nu; ce qui n’est pas sans évoquer une « cérémonie » sadienne. L’on retrouve ce culte en Inde, dans les temples, sous forme du lingam, symbole phallique du dieu Shiva.

Lacan reprend la théorie de la phase « phallique » que tous les êtres humains traverseraient selon Freud, avec cet imaginaire infantile « d’en avoir ou pas », puisque la petite fille n’en a pas, ce qui déclenchera le « Penisneid », désir d’avoir un pénis chez les femmes ou d’accoucher d’un enfant dans la théorie freudienne où l’enfant est l’équivalent du pénis. Et le petit garçon sera fier de son « robinet » qui permet d’éteindre debout le feu ( note de Freud dans Malaise dans la civilisation ) !

Lacan ne remettra jamais en doute cette théorie mais il y apportera sa contribution, en redonnant au Phallus le statut quasi cultuel antique. Il en fait un mathème « Phi de x » qui assujettit tout sujet humain avec le thème de la « castration » puisque l’inceste est interdit par toute civilisation ( Lacan s’appuie sur Claude Lévi-Strauss ) et qui domine entièrement la sexualité masculine et féminine. Pourtant cette dernière n’est « pas toute » phallique. Les femmes échappent, d’une certaine manière à cette imagerie, grâce à ce qu’on pourrait appeler « la jouissance mystique » ou union fusionnelle entre l’aimé et l’aimée, comme dans le Cantique des Cantiques.

Patrice Tardieu

Key word

: pénis, phallus, organe sexuel masculin, imagerie, fêtes religieuses orgiaques, dionysiaques, priapées, phallophories, bacchanales, fécondité masculine, procession du phallus, dévoilement du phallus, personnage ithyphallique, femmes en drapé antique, femme fouettée par une autre, temples indiens, lingam, symbole phallique du dieu, phase phallique, imaginaire infantile, en avoir ou pas, envie du pénis, théorie freudienne de l’équivalence de l’enfant et du pénis, mathème, assujettissement de tout être humain, prohibition de l’inceste, castration, sexualité masculine et féminine, sexualité féminine pas toute phallique, la jouissance mystique, l’union fusionnelle de l’aimé et de l’aimée.

Key names

: Freud, Lacan, Sade, Dionysos, Bacchus, Priape, Hermès, Shiva, Francesco Salviati, Claude Lévi-Strauss.

Key works : Trois Essais sur la théorie de la sexualité

( de Freud ), Malaise dans la civilisation (de Freud ), Écrits ( de Lacan ), Anthropologie Structurale ( de Claude Lévi-Strauss ), le Cantique des Cantiques.

Key word ( allemand

) : Penisneid.

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Published by Patrice TARDIEU - dans Psychanalyse
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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 00:41

Désir, jouissance et négation : Platon, Hegel, Sade, Lacan

Dans le Banquet ( 200a-e ) de Platon, Socrate discute avec Agathon : Désire-t-on ce que l’on a ou ce que l’on n’a pas ? Ils conviennent que nécessairement on désire ce que l’on n’a pas, car on ne va pas désirer ce que l’on a déjà. Et si l’on prétend le contraire, c’est que l’on pense au futur où l’on aurait perdu ce que l’on a; c’est souhaiter l’avoir encore présent dans l’avenir. Le désir est donc désir de ce qu’on ne dispose pas encore ( ou plus ), ce dont on n’a pas la possession, ce dont on est dépourvu, ce qui nous manque. Le dialogue va se poursuivre avec le personnage féminin de Diotime qui va lui montrer que l’amour meurt et renaît comme le désir.

Dans la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, le désir prend un tour encore plus négatif et rentre en liaison avec la jouissance. Le maître se réfère à l’objet du désir (« Begierde ») et à l’esclave ou au serviteur ( Hegel n’emploie pas le mot « Sklave », esclave, mais « Knecht », le valet ) qui va préparer ce qu’il désire, en premier lieu le boire et le manger. Mais alors « le désir s’est réservé à lui-même la pure négation de l’objet ». Le maître ingurgite et détruit ce qu’il consomme ( animaux et fruits ) : il est « la pure jouissance ( « Genuss » ) négative à l’égard de laquelle la chose est néant ». Et donc la jouissance se définit comme «  la pure négation de cette chose même ». Le maître opère « la négation absolue » de l’objet du désir.

Curieusement on trouve déjà chez Sade ( qui meurt en 1814; la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel est de 1807 ) cette liaison entre jouissance et négation. Mais Sade prend comme objet du désir l’être humain et lui fait subir toutes sortes de choses « négatives » ( comme le fouet ) jusqu’à la « négation absolue », particulièrement dans son ouvrage, tout au début de son travail d’écriture, Les 120 Journées de Sodome, récit que lui-même présente comme n’ayant « jamais été fait depuis que le monde existe, pareil livre ne se rencontrant ni chez les anciens ni chez les modernes ». Ce qui n’est pas faux. Disons qu’avant lui, il y avait des compilations sur tous les supplices que l’homme a fait subir à l’homme et des traités d’érotologie; l’originalité hors du commun de Sade est d’avoir fondu ensemble les deux.

Chez Lacan, qui a lu Sade, étudié Hegel sur lequel il revient sans cesse, et commenté le Banquet de Platon dans son Séminaire VIII, la jouissance prend un certain tournant. L’objet du désir, le « petit a », devient inaccessible, c’est le dieu qu’on ne peut saisir, enfermé dans son coffret ( « l’agalma » avec un petit a de Platon ). « Sa jouissance reste la douleur »( Phénoménologie de L’Esprit de Hegel ). En effet, les hommes doivent renoncer au fantasme de posséder toutes les femmes (fantasme explicite dans la Philosophie dans le Boudoir de Sade, mais la référence chez Lacan, sur ce point, est plutôt Freud ); hommes et femmes doivent se plier à l’interdit de l’inceste. Quant à la jouissance autre proprement féminine, elle échappe à toute parole, elle est ineffable.

Patrice Tardieu

Key word

: désir, manque, amour, jouissance, le maître et l’esclave, le maître et le serviteur, la pure négation de l’objet, la pure jouissance négative à l’égard de laquelle la chose est néant, la jouissance pure négation de cette chose même, négation absolue de l’objet du désir, jouissance et négation, l’être humain comme objet du désir, le fouet, la négation absolue, supplices, traités d’érotologie, l’objet du désir petit a, sa jouissance reste la douleur, renoncement au fantasme de posséder toutes les femmes, interdit de l’inceste, jouissance autre proprement féminine ineffable.

Key names

: Platon, Hegel, Sade, Lacan, Socrate, Agathon, Diotime, Freud.

Key works : le Banquet, la Phénoménologie de l’Esprit, les 120 Journées de Sodome, la Philosophie dans le Boudoir, le Séminaire VIII.

Key word ( allemand

) : Begierde, Sklave, Knecht, Genuss.

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