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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 12:03

Jalousie, rapport au monde , mourir à l’être comme aimer à la folie jusqu’à la déraison, Lévinas, Sartre.
Pour Sartre on ne peut étudier la personne comme une totalité en additionnant diverses tendances empiriquement découvertes, car en chaque inclination elle s’exprime toute entière. Il faut donc trouver toujours la signification qui la transcende. La jalousie datée et singulière pour telle femme signifie un rapport au monde du sujet, son « soi-même ». C’est l’existence qui est intelligible en tant que choix. Il y a toujours transcendance par rapport à l’empirique, au pro-jet concret, aux circonstances particulières ; un secret individuel de l’être- dans-le-monde car il y a une infinité de possibles. Ici Sartre veut se démarquer de l’opposition que Heidegger ferait dans Être et Temps entre « projet authentique » et « inauthentique ».
Emmanuel Lévinas dans sa leçon à la Sorbonne intitulée « Un passage obligé : Heidegger », du 28 novembre 1975, fait une remarque intéressante sur ce point. En France, dés le début, on a traduit le mot allemand « eigentlich » par « authentique », mais il signifie aussi « vrai », « profond », « propre ». Or, pour la réalité humaine, toujours en question, il s’agit de s’approprier pour être ; et elle s’approprie tous les modes d’être, « authentiques » comme les « inauthentiques »…
Ce que dit Lévinas sur le temps et la mort selon Heidegger est particulièrement éclairant et perspicace. Il y a certitude de la mort, ce qui cause l’angoisse [ devant le « rien », l’anéantissement ]. L’existence humaine se laisse décrire par son « être-là » [ « Dasein » ] à travers son pro-jet, le fait d’être dans le temps, et auprès de ce qu’il rencontre, d’où le premier « saut » [ Lévinas écrit « primesaut » ] qui caractérise la préoccupation originaire. Il n’y a là aucun « absolu » ; Lévinas remarque que ce mot n’apparaît nulle part dans Être et Temps d’Heidegger. La vie humaine est une aventure précaire, non sans questionnement, qui est rythmée par les jours et les nuits, les occupations et les distractions. Mais être sans illusions n’est pas moins une illusion ; le « Dasein » reste ouvert jusqu’à la fin qui le totalise. Lévinas conclut sur ce point : « dans le « Dasein » tel qu’il est, quelque chose manque, quelque chose est encore en manque, d’un manque qui appartient à l’être même, et ce manque, c’est la mort. C’est donc par une certaine relation à la mort que le temps sera possible ».
Lévinas réitère son affirmation : « Il y a passage nécessaire par une lecture de Heidegger ». En effet la mort n’est pas la destruction d’une chose dans l’écoulement du temps. Il faut repenser le temps lui-même avec des concepts philosophiques : « le Dasein est ce fait même que l’être est en question ». Il y a une préoccupation ontologique chez Heidegger : développer l’être à proprement parlé vis-à-vis du temps, s’approprier ce questionnement mais bien au-delà de la biographie, vers une ipséité, un soi-même, qui affronte la mort, « le souci de l’être qui dans son être dont il a souci est voué au néant ». Il y a angoisse lorsque le « je » est confronté au néant qui n’est pas la peur devant quelque chose, la destruction d’un objet, l’érosion d’une pierre ou l’évaporation d’une eau, qui font partie d’un même monde.
Lévinas aborde ensuite l’expérience de la mort de l’autre homme, mais selon Heidegger nul ne peut accéder à cette expérience car nul ne peut se substituer à autrui dans la mort qui lui est propre : « Nul ne peut prendre son mourir à autrui » ( Être et Temps § 47 ). Notre propre mort est un « avoir dehors » ; si nous sommes mort, nous ne sommes plus un « Dasein » [ un être-là ]. Résultat : « en venir-à-la-fin est la possibilité la plus propre, la plus incessible, la plus inaliénable du Dasein ». « Le Dasein est de telle manière que son « pas encore » lui appartient et cependant n’est pas encore ». Il doit l’assumer dès qu’il est : « c’est à partir de l’à-être de l’existence qu’est à saisir l’à-mort qu’est le Dasein » commente Lévinas qui souligne la grande originalité de Heidegger : « la mort est un mode d’être, et c’est à partir de ce mode d’être que surgit le pas-encore [ le temps ] ».
Lévinas nous délivre alors la plus belle traduction de « Sein zum Tode » que l’on transcrit habituellement par « l’être-pour-la-mort » mais qu’il nous donne comme « être-à-la-mort » au sens où « l’on aime à la folie », aimer jusqu’à la déraison. En effet, « la mort n’est pas un moment, mais une manière d’être dont le Dasein se charge dès qu’il est, de sorte que la formule avoir à être signifie aussi avoir à mourir ». D’où une nouvelle conception du temps et du soi, car être-à-la-mort signifie être hors de soi et proprement soi. Personne d’autre que nous-même ne peut être notre être-à-la-mort.
Il y a donc une triple structure existentielle : je suis « jeté au monde » par la naissance ; de là « l’ek-sistence » ( nous sortons de nous-même vers les autres et les choses ) ; nous nous « perdons » et nous étourdissons pour ne pas ressentir la solitude et l’angoisse de la mort qui marque pour nous la fin du temps. « Cette possibilité la plus propre n’est pas une chose qui arrive au Dasein à l’occasion. C’est une possibilité à laquelle le Dasein est d’ores et déjà astreint » souligne Lévinas. D’où cette fuite en avant qu’est la vie : « on meurt, mais pas moi, pas tout de suite ». Conclusion : « c’est par la mort qu’il y a du temps et qu’il y a Dasein [ l’être humain proprement dit à la lumière de la mort ] ».
Key Word : philosophie, existence, le temps, la mort, l’angoisse, l’être-là , ontologie, ipséité, souci, l’à-être, l’à-mort, le pas-encore.
Key Names : Sartre, Heidegger, Lévinas.
Key Works : Patrice Tardieu, Heidegger, le point de départ I, II, III, IV, Philo blog 5 juin 2011 ; Heidegger, l’être-à-la-mort I, II, Philo blog 6 juin 2011 ; L’être-au-monde, extase, temporellité, Heidegger, Philo blog 7 juin 2011 ; Angoisse, ennui, le néant, l’être, Heidegger, Philo blog 7 juin 2011 ; L’à-venir et le souci, Philo blog 7 juin 2011 ; La vérité comme dévoilement, non-oubli, la déhiscence, Philo blog 7 juin 2011 ; Primauté ontologique de la question de l’Être, monstration de l’apparaître, Heidegger, Philo blog 18 août 2013 ; Énigme de l’existence, le proche et le lointain, l’inutilisable, temporellité, dévalement, Heidegger, Philo blog 20 août 2013 ; Sombre nuit, secret, effroi intime, monde, finitude, esseulement, l’être-là, Novalis, Heidegger, Philo blog 22 août 2013 ; Retour vers l’existence première, deuil originaire, essence de la poésie, Hölderlin vu par Heidegger, Philo blog 24 août 2013 ; Secret caché, inquiétante étrangeté du rentrer chez soi, retour à l’Être, Hegel, Heidegger, Philo blog 26 août 2013 ; Éros et l’altérité comme essence positive, rencontre du masculin et du féminin, Emmanuel Lévinas, Philo blog 12 décembre 2013 ; Masculinité, féminité, domaine de l’Éros, forme originelle, pathétique de l’amour, l’autre, Lévinas, Philo blog 14 décembre 2013 ; Volupté, mystère féminin dont la profanation n’abolit pas le mystère, Dante, Goethe, Lévinas, Philo blog 16 décembre 2013 ; Mystère féminin, se donner tout en se dérobant, sa puissance est son altérité, Caravage, Rembrandt, Philo blog 18 décembre 2013 ; Soumission et asservissement dans les relations concrètes avec autrui à cause de la liberté, Sartre, Philo blog 20 décembre 2013 ; Le féminin se tourne par son altérité vers la pudeur, se retire ailleurs, possibilité du mystère, Philo blog 22 décembre 2013 ; Les amours envahissent, blessent, mais le je survit en elles, place exceptionnelle de l’éros, Philo blog 24 décembre 2013 ; Caresser n’est pas toucher, la volupté n’est pas un plaisir comme les autres, place du féminin, Philo blog 26 décembre 2013 ; Secret de la caresse et intentionnalité de la volupté vis-à-vis de l’avenir insaisissable, Husserl, Philo blog 28 décembre 2013 ; Libido, désir de volupté, sensualité, concupiscence, consentement au plaisir, narcissisme, Augustin, Philo blog 30 décembre 2013 ; L’Éros, saisir, posséder, connaître l’autre, fusionner, l’événement transcendant, Lévinas, Philo blog 1 janvier 2014 ; Je n’ai pas, je suis mon enfant, un toi qui est moi, la fécondité, Abraham, Sara, Hagar, Philo blog 3 janvier 2014 ; Le féminin spécifiquement érotique, idéal de beauté, regarder au ciel les étoiles, postérité, Philo blog 5 janvier 2014.
Sartre, L’Être et le Néant, Heidegger, Être et Temps, Lévinas, La Mort et le Temps, Le Temps et l’Autre.
Patrice Tardieu.

















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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 10:23

Projet individuel, originel, unique; l’élan du sujet vers l’être; rapport à soi, au monde et à l’Autre.
Tout le vocabulaire de L’Être et le Néant se trouve déjà dans le premier petit livre ( 165 pages) de Sartre intitulé L’Imagination : l’existence, l’en soi et le pour soi, l’ontologie. Son argument est le suivant : prenons une feuille de papier blanc posée sur le bureau ; j’en perçois la forme, la couleur, la position, mais c’est une réalité, inerte, en dehors de tout caprice mental de ma part ou d’autrui ; elle s’impose à mon regard comme présente, sans mouvement, sans activité, n’ayant aucune spontanéité ni conscience, c’est un « être en soi », une chose. L’être humain est au contraire un « être pour soi », il a conscience de son existence.
Mais détournons la tête, je ne vois plus la feuille de papier, cependant elle n’est pas anéantie. Je l’imagine ! Est-ce la même feuille ? Elle a la même « essence » de « feuille de papier », mais elle est une simple image, n’en faisons pas une chose. L’identité d ’essence n’est pas une identité d’être [ la feuille de papier dans la réalité et la même feuille dans l’imagination ]. Tout est une question « d’ontologie » [ de ce que « l’on dit de l’être » dont on parle].
D’où le refus par Sartre, dès cet ouvrage, de « l’inconscient », au sens où il l’entend, in-conscient comme un « réservoir de contenus inertes », comme des « choses » auxquelles la conscience n’a pas accès. Il y aurait confusion entre le pour-soi, le psychisme humain, et l’en-soi [quelque chose comme la matière étendue ] qui nous déterminerait à notre insu.
Mais Sartre ne va pas s’en prendre, dans ce chapitre II, 1. de la Quatrième partie de L’Être et le Néant que j’ai commencé à expliciter, tout de suite à Freud. Il va longuement critiquer les Essais de Psychologie contemporaine que Paul Bourget vouera à Gustave Flaubert. C’est le « chaudron », si je puis dire, d’où sortira l’énorme étude que Sartre lui consacrera aussi. Bourget invoque l’exaltation continuelle, l’ambition grandiose et le sentiment invincible que Flaubert aurait eu dès sa première jeunesse qui devient passion littéraire chez les jeunes gens qui veulent tromper ce qui les tourmente. Bourget procède comme le chimiste réductionniste, c’est « une analyse » de schèmes abstraits, sensés expliquer un « pro-jet » [ écrit en deux mots par Sartre pour exprimer la « transcendance vers… » ] en réalité, individuel et concret.
Mais pourquoi Flaubert ne s’est-il pas tourné vers une attente tranquille, une impatience sombre, des actes de violence, des fugues, des aventures amoureuses ou de la débauche ? Pourquoi n’a-t-il pas choisi le mysticisme, la peinture ou la musique ? Les biographes utilisent les « grandes idoles explicatives » que sont l’hérédité, l’éducation, le milieu ou la constitution physiologique, qui ne sont que des liaisons générales, tout comme en psychiatrie on se contente de diagnostiquer telle structure pathologique principielle. « L’ambition » n’explique rien, ni le « tempérament nerveux », il faudrait « une compréhension préontologique [ avant l’existence de l’être lui-même ] de la réalité humaine », « d’un projet originel », « absolu non substantiel » puisque Sartre refuse toute explication par une « substance » qui pré-existerait à l’être et le déterminerait. Il rejette également le matérialisme qui n’est autre ( Sartre reprend la formule de Comte ) que « l’explication du supérieur par l’inférieur ». Ne tombons pas dans des classifications de botanistes. Pascal est plus profond en découvrant derrière les multiples divertissements, la condition humaine qui veut échapper à l’ennui et à la réflexion sur soi ; Proust analyse avec finesse l’amour et la jalousie, Stendhal la cristallisation, et même les « romanciers catholiques » qui décèlent derrière l’éternelle insatisfaction de Don Juan, « la place vide de Dieu ». En effet, « l’élan vers Dieu n’est pas moins concret que l’élan vers telle femme particulière ».
Conclusion de Sartre : il s’agit de retrouver, dans tous les cas, « la véritable concrétion [ le devenir réel ] qui ne peut être que la totalité de l’élan du sujet vers l’être, son rapport originel à soi, au monde et à l’Autre [ les autres ou Dieu ], dans l’unité de relations internes et d’un projet fondamental [ individuel et unique ] », loin de toute maxime générale, « dévoilant » [ cf. Heidegger ] la personne « dans le projet initial qui le constitue » [ le pro-jet transcendant cf. Husserl ].
Key Word : philosophie, conscience de l’existence, être en soi, être pour soi, ontologie, compréhension de la réalité humaine, absolu non substantiel, rejet du matérialisme soi-disant explicatif.
Key Names : Sartre, Freud, Paul Bourget, Gustave Flaubert, Auguste Comte, Pascal, Proust, Stendhal, Molière, Heidegger, Husserl.
Key Works : Patrice Tardieu, La vérité comme dévoilement, non oubli, la déhiscence, Philo blog 7 juin 2011 ; Livre aux pages manquantes, l’intentionnalité qui jette en avant, Franz Brentano, Husserl, Sartre, Philo blog 27 juillet 2015 ; Proust, leurres et appâts de l’amour, puissance de l’imagination, Philo blog 19 décembre 2011; Proust, jeu terrible de l’amour, illusion sur lequel il repose, réalité des souffrances, Philo blog 20 décembre 2011 ; Proust, mystère et fugacité des êtres, plaisir et fantasme, Philo blog 22 décembre 2011 ; Proust, platonicien, commencement de l’amour, Philo blog 26 décembre 2011 ; Proust, variation d’une croyance, néant de l’amour, Diane et Actéon, Philo blog 1 janvier 2012 ; C’est le sujet qui construit l’objet de l’amour, même s’il y a eu rapport sexuel, Philo blog 7 janvier 2012 ; Comment résoudre le problème de l’existence et de la mort, du désir et de nos croyances selon Proust, Philo blog 2 mars 2012 ; Être mieux apte à penser, agir et même aimer, grâce au néo-fétichisme positiviste écologique, Comte, Philo blog 3 octobre 2014 ; Interprétation biaisée de Pascal sur le cœur, le sensible, la raison et Dieu, Philo blog 6 août 2013.
Sartre, L’Imagination, L’Être et le Néant. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse ; Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique. Paul Bourget, Essais de Psychologie contemporaine: G. Flaubert. Pascal, Pensées. Proust, A la recherche du temps perdu. Stendhal, De l’amour. Molière, Don Juan. Heidegger, Être et Temps. Husserl, Recherches Logiques, les Ideen, Méditations cartésiennes.
Patrice Tardieu.






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27 juillet 2015 1 27 /07 /juillet /2015 17:27

Livre aux pages manquantes; l’intentionnalité qui jette en avant, Franz Brentano, Husserl, Sartre.
Nous allons sauter maintenant au chapitre II de la Quatrième partie de L’Être et le Néant de Sartre, œuvre considérable qui comporte en tout 722 pages ( dans la collection « Bibliothèque des Idées » [ avant celle de « Tel » ] ). Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par une anecdote. Pierre Nora a raconté récemment sur France-Culture que Michel Foucault était furieux parce qu’une illustration d’un de ses livres avait été inversée à l’impression, et qu’il lui avait dit de se calmer car il avait reçu d’un jeune professeur de philosophie une lettre lui indiquant qu’il manquait les pages 465 à 480 [ soit un feuillet d’imprimerie de 15 pages ], une fois arrivé à la lecture de la page 464. Pierre Nora fait vérifier sur le stock qui reste chez Gallimard ; les 15 pages manquent à tous les exemplaires ! Preuve que personne n’avait lu jusque là ! Beaucoup en avait parlé, aucun ne l’avait lu en entier sans oser l’avouer (sauf Alain Robbe-Grillet ) ! Ce jeune professeur de philosophie, c’était moi !
Revenons à notre texte. Il commence ainsi : « S’il est vrai que la réalité humaine [ allusion à Heidegger ] se définit par les fins qu’elle poursuit […] », le libre projet du Pour-soi [ l’être conscient de lui-même ], « élan par lequel il se jette vers sa fin » doit être analysé et « c’est ce qu’a pressenti la psychologie empirique [ Sartre fait référence, par cette expression à la théorie de Franz Brentano, Psychologie du point de vue empirique et à la psychanalyse par rapport à la psychologie expérimentale de laboratoire ] qui admet qu’un homme particulier se définit par ses désirs ». Mais, selon Sartre, il faut se garder de deux erreurs : considérer le désir comme le contenu, disons d’une bouteille ( la « conscience » de l’homme ), et que le sens, la signification, de ce désir y soit également inhérent. C’est oublier la « transcendance » [ le « fait de sortir de soi vers… » ) de l’esprit humain. Sartre donne un exemple : « si je désire une maison, un verre d’eau, un corps de femme, comment ce corps, ce verre, cet immeuble pourraient-ils résider en mon désir ? ». Ce ne sont pas « de petites entités psychiques habitant la conscience : ils sont la conscience elle-même dans sa structure originelle pro-jective et transcendante, en tant qu’elle est par principe conscience de [ la préposition est soulignée par Sartre ] quelque chose ».
Cette dernière expression vient directement des Recherches Logiques, V, de Husserl, que nous allons étudier, qui rend hommage à Franz Brentano dont il avait suivi l’enseignement qui distingue nettement phénomènes psychiques et phénomènes physiques. Selon le livre de Brentano, la caractéristique des phénomènes psychiques est qu’ils visent quelque chose dont on ne peut les séparer : la perception n’est pas séparable du perçu, l’imagination de l’image [ deux des premiers ouvrages de Sartre porteront pour titre L’imagination et L’imaginaire ], l’énonciation de son énoncé, l’amour de l’aimé, la haine de l’être haï, le désir de ce qui est désiré. C’est ce que les philosophes du Moyen-Âge appelaient « inexistentia intentionalis », « inexistant » car dans la tête du sujet seulement mais « existant » comme « intentionnalité » car comment séparer l’aimée de l’amoureux qui se définit précisément par l’amour de l’aimée ! On peut donc classifier les phénomènes psychiques en trois catégories selon Brentano : les représentations, les jugements, enfin les mouvements de l’âme ( « phénomènes relatifs à l’amour et à la haine » ).
Husserl en retient que tout acte psychique est intentionnel et que « toute conscience est conscience de [ quelque chose ] » dans de très nombreuses modalités : représentation, jugement sur le vrai et le faux, conjecture, doute, espoir, crainte, plaisir, déplaisir, attrait ou répulsion, décision de douter théoriquement ou pratiquement, confirmation théorique, intention volitive…Tous ces vécus sont complexes et superposent des affections de l’âme ( amour/ haine ) à des représentations et des jugements mais tous relèvent de l’intentionnalité dans leur essence. Husserl se lancera dans l’étude de tous ces phénomènes, baptisée « phénoménologie » ; et L’Être et le Néant de Sartre aura pour sous-titre « Essai d’ontologie phénoménologique ».
Key Word : philosophie, phénoménologie, réalité humaine, transcendance, fait de sortir de soi vers… , structure originelle projective, conscience de… .
Key Names : Franz Brentano, Husserl, Heidegger, Sartre, Alain Robbe-Grillet, Michel Foucault.
Key Works : Patrice Tardieu, Heidegger, le point de départ ( II ), la réalité humaine, Philo blog 5 juin 2011 ; Mon corps tel qu’il est pour moi, mon corps tel qu’il est pour les autres, mon être, Sartre, Philo blog 29 juin 2015 ; Toucher et être touché, mon corps dans le regard d’autrui, la vision renversée, Sartre, Philo blog 7 juillet 2015 ; Présence de notre corps visible, surgissement de ce que nous avons à être, comment s’orienter ? Sartre, Philo blog 20 juillet 2015 ; Secret de la caresse et intentionnalité de la volupté vis-à-vis de l’avenir insaisissable, Husserl, Philo blog 28 décembre 2013 ; Michel Foucault qui ne voulait être vu par le panoptique de Bentham; gaspillage de l’utile, Philo blog 22 avril 2013.
Franz Brentano, Psychologie du point de vue empirique. Husserl, Recherches logiques [ Logische Untersuchungen ] ; Idées directrices pour une phénoménologie. Heidegger, Être et Temps. Sartre, L’imagination ; La transcendance de l’ego ; Esquisse d’une théorie des émotions ; L’imaginaire ; L’Être et le Néant.
Patrice Tardieu.




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20 juillet 2015 1 20 /07 /juillet /2015 18:04

Présence de notre corps visible, surgissement de ce que nous avons à être, comment s’orienter? Sartre.
Le problème du corps pose celui de l’orientation. Je rappellerais que cette question est déjà abordée dans un opuscule de Kant : comment se diriger dans une pièce, que l’on connaît, totalement plongée dans le noir, et pourquoi un gant de la main droite ne convient jamais à celle de gauche ? La réponse kantienne est qu’il suffit de toucher un objet et de se souvenir de la disposition de la pièce, et de savoir que tout objet par inversion n’est pas concrètement, dans son utilisation, duplicable; tout comme, géographiquement, il faut une boussole, et, dans la pensée, les catégories de l’entendement.
Pour Sartre « le surgissement du pour-soi [ le Sujet conscient de lui-même ] est négation explicite et interne d’un tel ceci sur fond de monde ». Dans le champ perceptif de ma chambre, nécessairement, il y a ce livre soit à droite soit à gauche sur ma table. Et il y a négation corrélativement de tout ce qui pourrait y être et qui n’y est pas. Par mon corps, il y a une perspective particulière qui est à la fois donnée et choisie parmi tous les « ceci » ( les « objets » qualifiés ainsi dans la Phénoménologie de l’Esprit , de Hegel, par le « maintenant » et « l’ici » de la certitude sensible). Sartre donne un exemple auditif. Cette note de violon s’entend à travers cette porte ou cette fenêtre ouverte ou dans cette salle de concert, à moi en tant « qu’existant-surgissant-dans-le-monde » ( Sartre relie ces termes par des traits d’union pour montrer que c’est une totalité existentielle ) ; transcription sartrienne du fait « d’être jeté au monde » [ par la naissance ] de Heidegger, qui donne sens au monde dans lequel nous « tombons ».
« Ce centre, comme structure du champ perceptif considéré, nous ne le voyons pas, nous le sommes ». D’où la conséquence : « l’ordre des objets du monde nous renvoie perpétuellement l’image d’un objet qui, par principe, ne peut être un objet pour nous puisqu’il est ce que nous avons à être ». Cet objet visible [ par autrui ou dans un miroir, d’où le narcissisme ], c’est nous! C’est le « surgissement contingent » de notre « être qui est son propre néant » [ la liberté définissant le Sujet chez Sartre ] mais qui est un « être-au-milieu-du-monde par le monde qu’il réalise », si bien « qu’il faut que je me perde dans le monde pour que le monde existe et que je puisse le transcender ». D’où la présence de notre corps.
Key Word : le « ceci », la perspective, le maintenant et l’ici, la certitude sensible, le Sujet comme objet visible au centre de son champ perceptif.
Key Names : Kant, Sartre, Hegel, Heidegger.
Key Works : Patrice Tardieu, Fantasme, mythe, exil,(1),(13 mars 2009),(#Mythologie);(6),(18 mars 2009),(#Narcissisme), Philo blog ; Narcisse engourdi devenu fleur au lourd parfum qui fascine et qui séduit, Nicolas Poussin, Ménandre, Philo blog 31 janvier 2014 ; Narcisse, dédain de tout amour réciproque, de toute relation duelle érotique, Ovide, Shakespeare, Philo blog 2 février 2014 ; Image de l’homme dévoré par ses propres désirs, juste vengeance de Vénus contre Narcisse, Diane, Philo blog 4 février 2014 ; Jouissance féminine supérieure à la jouissance masculine, passions amoureuses, Kawabata, Philo blog 6 février 2014 ; Délire amoureux, Pygmalion s’imagine que la statue lui rend les baisers qu’il lui donne, Platon, Philo blog 8 février 2014 ; Être amoureux d’un simulacre, d’un artefact, qui devient concubine, n’est pas narcissisme, Philo blog 10 février 2014 ; Le bel indifférent, « que je meure si je me soumets à tes désirs, si je me perds ! », inflexible, Philo blog 12 février 2014 ; Comment ne faire qu’un alors que l’on est deux, et comment se dédoubler lorsqu’on est qu’un ? Philo blog 14 février 2014 ; Étreinte de l’extase de la passion, le leitmotiv de l’amour brûlant, interdit, l’image réfléchie, Philo blog 16 février 2014 ; Attirance secrète, se retrouver à travers l’autre, similitude narcissique, l’autre comme soi-même, Philo blog 18 février 2014 ; Introduire le non amour et en faire un concept philosophique, Emmanuel Kant, Philo blog, 20 février 2014 ; Les quatre riens, chose en elle-même, ombre, espace et temps purs, objet impossible, Kant, Philo blog 22 février 2014 ; Les vivants ombre fugace, frayeur de sa propre ombre, l’ombre de l’âme, le soleil, Marsile Ficin, Philo blog 24 février 2014 ; Miroir et féminité, larmes, jalousie rusée, Narcisse masochiste au comportement féminin ? Philo blog 26 février 2014.
Kant, Que signifie s’orienter dans la pensée ? Critique de la Raison Pure. Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, A, Conscience, I, 1. Heidegger, Être et Temps. Sartre, L’Être et le Néant.
Patrice Tardieu.

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15 juillet 2015 3 15 /07 /juillet /2015 11:30

Ce qui fait qu’un être est lui-même, la sensation pure rêverie, l’œil qui se retourne révulsé, Comte.
Sartre critique la psychologie expérimentale qui objective toute chose et oublie notre surgissement en tant que moi, tout devenant une relation « magique » entre des objets. Mais cela pourrait bien être la subjectivité de l’expérimentateur en laboratoire ! Il y a oubli de l’ipséité [ ce qui fait qu’un individu est lui-même et pas un autre ] et le sujet devient une « cassette fermée » dans laquelle se trouve la sensation au sens expérimental [effet mécanique d’un stimulus artificiel ], contradiction dans les termes car à la fois interne et externe puisque donnant la clef de ce qui est extérieur, « pure rêverie de psychologue [ expérimental ] ».
Sartre reprend également la critique de l’introspection par Auguste Comte. On ne s’attendait pas à ce que Sartre mette ses pas dans ceux de ce polytechnicien philosophe. L’argument de Comte est le suivant : « L’esprit humain peut observer directement tous les phénomènes excepté les siens propres ». La seule exception est celle des passions car celles-ci sont différemment localisées des « fonctions observatrices » dans le cerveau . Mais les phénomènes intellectuels ne peuvent s’observer eux-mêmes : « L’individu pensant ne saurait se partager en deux, dont l’un raisonnerait, tandis que l’autre regarderait raisonner. L’organe observé et l’organe observateur étant, dans ce cas, identiques, comment l’observation pourrait-elle avoir lieu ? ». On ne peut pas plus calculer et s’observer en train de calculer. On ne peut être à la fenêtre et se regarder passer dans la rue, ni l’œil se voir lui-même en se retournant dans son orbite [ comme « l’œil révulsé » dans les textes hindouistes, Katha-Upanishad, IV, I ; et la phrase de Nietzsche : « Le satyre était un être sublime et divin au regard révulsé et douloureux de l’homme dionysiaque »].
Remarquons donc que la formule sartrienne sur l’impossibilité du « voir voyant » vient directement de la Première Leçon du Cours de Philosophie Positive d’Auguste Comte ! L’explication de Sartre est la suivante : si je pouvais voir mes yeux voyant « je prendrais alors le point de vue de l’autre : je verrais des yeux-objets, […] non pas une activité dévoilante [ cf. Heidegger ] ou constructive [ cf. Husserl ] ».
Key Word : critique de la psychologie expérimentale, critique de l’introspection, critique du « voir voyant ».
Key Names : Sartre, Comte, Husserl, Heidegger, Nietzsche.
Key Works : Patrice Tardieu, Être mieux apte à penser, agir et même aimer grâce au néo-fétichisme positiviste écologique, Comte, Philo blog 3 octobre 2014 ; La famille première unité sociale, la femme médiatrice, Lacan, de Bonald, Comte, Maurras, Philo blog 18 février 2015 ; La vérité comme dévoilement, non-oubli, la déhiscence, [ Heidegger ], Philo blog 7 juin 2011 ; Secret de la caresse et intentionnalité de la volupté vis-à-vis de l’avenir insaisissable, Husserl, Philo blog 28 décembre 2013 ; Satyre, symbole de la toute puissance sexuelle, regard révulsé, James Pradier, Upanishad, Honoré d’Urfé, Nietzsche, Philo blog 14 février 2013 ; Krishna sur le champ de bataille de Kuruxétra, deux fratries en guerre, Bhagavad-Gîtâ, « Ôm ! », Philo blog 28 avril 2013 ; Ce qui est né doit mourir, ce qui est mort doit renaître, âme immuable, ne pleurer ni les vivants ni les morts, Philo blog 30 avril 2013.
Auguste Comte, Cours de Philosophie Positive. Sartre, L’Être et le Néant. Husserl, Idées Directrices pour une phénoménologie, Méditations cartésiennes. Heidegger, Être et Temps, Le Principe de Raison. Nietzsche, La Naissance de la Tragédie. Textes hindouistes : Katha-Upanishad, IV ,I, [ le regard en dedans de soi, tourné vers l’intérieur ; regard « mystique » ], Bhagavad-Gîtâ [ j’ai consacré trente et un articles à cette œuvre , sur mon Philo blog du 28 avril 2013 au 29 juin 2013].
Patrice Tardieu.

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10 juillet 2015 5 10 /07 /juillet /2015 18:10

Monde concret de la réalité humaine, d’être là et d’avoir son point de vue, existence, néant.
En fait, Sartre est très proche de Descartes et de sa deuxième Méditation où ce dernier montre que notre esprit nous est « plus aisé à connaître » que la matière qui nous est étrangère et déceptive. Sartre oppose le monde « abstrait » des sciences physiques ( il cite Newton, Heisenberg, de Broglie, Einstein ) au monde concret de la « réalité-humaine » (cette expression ainsi écrite avec un trait d’union, est la première traduction du mot « Dasein », concept clef de Heidegger, par Henri Corbin, que Sartre rend, en suivant l’étymologie, par « être-là », « sur cette chaise, à cette table, au sommet de cette montagne » ). Il va nous expliquer également ce qu’il entend par la « facticité du pour-soi » qu’il a présentée comme « une nécessité ontologique [celle de « l’être » ] », c’est-à-dire le fait d’être un « pour-soi » ( « un être qui existe pour lui-même » par contraste avec « l’en-soi », la matière ). Cette nécessité repose paradoxalement sur une double contingence : je ne me suis pas créé moi-même, j’aurais pu ne pas être ( première contingence ), je vois tout d’un certain point de vue [ allusion à Leibniz et à sa Monadologie ? ] mais que mon point de vue soit engagé dans celui-ci précisément à l’exclusion de cet autre, celui-là, est aléatoire ( deuxième contingence ). L’être humain est donc un « néant qu’il a à être » (cette double « contingence » [ « néant » ] qui fonde son « être »). Mais alors il est bel et bien responsable de lui-même sans jamais pouvoir totalement se justifier. D’où l’importance de notre corps jeté au monde, par la naissance, où il se situe et qu’il dépasse.
Key Word : l’esprit, la matière, monde abstrait de la science, facticité du pour-soi, nécessité ontologique, pour-soi, en-soi, double contingence, néant que l’être humain a à être.
Key Names : Sartre, Descartes, Heidegger, Leibniz.
Key Works : Patrice Tardieu, Heidegger, le point de départ [ le Dasein ], I, II, III, IV, [ quatre publications ], Philo blog 5 juin 2011 ; Heidegger, l’être-à-la-mort, I, II [ deux publications ], Philo blog 6 juin 2011 ; L’être-au-monde, extase, temporellité, Heidegger, Philo blog 7 juin 2011 ; Angoisse, ennui, le Néant, l’Être, Heidegger, Philo blog 7 juin 2011 ; L’à-venir et le souci, Philo blog 7 juin 2011, La vérité comme dévoilement, non-oubli, la déhiscence, Philo blog 7 juin 2011 ; Primauté ontologique de la question de l’Être, monstration de l’apparaître, Heidegger, Philo blog 18 août 2013 ; Énigme de l’existence, le proche et le lointain, l’inutilisable, temporellité, dévalement, Heidegger, Philo blog 20 août 2013 ; Sombre nuit, secret, effroi intime, monde, finitude, esseulement, l’être-là, Novalis, Heidegger, Philo blog 22 août 2013; Retour sur l’existence première, deuil originaire, essence de la poésie, Hölderlin vu par Heidegger, Philo blog 24 août 2013 ; Secret caché, inquiétante étrangeté du « rentrer chez soi », retour à l’Être, Hegel, Heidegger, Philo blog 26 août 2013 ; Monades toutes nues, Louis XIV et l’Empire Ottoman, Informatique, Leibniz, N. Wiener, Philo blog 21 juin 2015.
Sartre, L’Être et le Néant. Descartes, Méditations. Leibniz, Monadologie. Heidegger, Être et Temps.
Patrice Tardieu.

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7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 10:38

Toucher et être touché, mon corps objet dans le regard d’autrui, la vision renversée. Sartre.
Sartre va saisir à bras-le-corps, si je puis dire, la thèse de Maine de Biran que j’ai exposée, et proposer sa propre théorie. Il ne va pas accepter le réalisme de la « sensation d’effort » à « ce qui résiste ». Voici son argument : ma main révèle les objets et non elle-même. Je vois ma main comme je vois l’encrier. Lorsque le médecin examine ma jambe, ma perception visuelle englobe le médecin et ma jambe. En fait, nous voyons tous les deux ma jambe. Cependant lorsque je touche ma jambe, je la sens « touchée » ! Mais il suffit d’une piqûre de morphine pour ne rien ressentir ! Il y a donc là deux réalités différentes. La « double sensation » ( « toucher » et « être touché » ) cache « deux plans incommunicables ». Toucher ou voir ma jambe est un dépassement vers mes propres possibilités, par exemple la soulager : « Je lui suis présent sans qu’elle soit moi ni que je sois elle » (comme dans l’attitude du médecin ). Mes jambes peuvent me servir à courir ou à danser ; toutefois c’est les transformer en « mortes possibilités », car ce sont des possibilités d’action de mon « être-pour-autrui », quelque chose qui est de la perception d’autrui qui me fige dans son regard ( Sartre fait allusion au § IV, chapitre premier, de la troisième partie de l’Être et le Néant ) et donc qui rend « mortes » mes possibilités d’action avant même que je puisse me cacher. En conséquence « cette métamorphose doit entraîner nécessairement une cécité complète quant à ce qu’est le corps en tant que possibilité vivante de courir, de danser ». Mon corps est devenu un objet dans le regard d’autrui.
Sartre va prendre un autre exemple pour se faire bien comprendre, c’est le fameux problème de la « vision renversée ». Il se trouve que l’image projetée dans notre œil ( comme dans l’appareil photographique fabriqué à l’ancienne ) est à l’envers, c’est un effet d’optique bien connu, et pourtant nous la voyons à l’endroit ! Comment cela est-il possible ? C’est que l’image sur la rétine à travers le cristallin qui reflète par exemple une bougie, est sur « l’écran » de l’œil, à l’envers. Mais c’est une approche purement objective, celle d’autrui, ici de l’opticien, du physiologue. C’est « un œil mort » que nous considérons, non le corps vivant, « tout entier psychique » de l’être. Il n’y a pas à chercher à unir le corps d’un côté à l’âme de l’autre, comme le fait, à première vue, Descartes.
Key Word : la main, la perception, la double sensation, possibilités et mortes possibilités, la vision à l’envers que nous remettons subjectivement à l’endroit, le corps vivant tout entier psychique.
Key Names : Maine de Biran, Sartre, Descartes.
Key Works : Patrice Tardieu, Descartes, Casanova, la princesse palatine, la reine Christine, passions de l’âme, sang, nerfs, cerveau, Philo blog 19 avril 2015 ; Joie, jouissance de l’âme, se donner au désir, à l’amour, éviter la haine, prudence d’Aristote, Philo blog 23 mai 2015 ; Mon corps tel qu’il est pour moi, mon corps tel qu’il est pour les autres, mon être, Sartre, Philo blog 29 juin 2015 ; Notre corps subjectif, l’effort qui résiste, le moi, l’existence, la liberté, Maine de Biran, Philo blog 4 juillet 2015.
Sartre, L’Être et le Néant. Maine de Biran, Essai sur les fondements de la psychologie. Descartes, Méditations métaphysiques ; Les Passions de l’âme.
Patrice Tardieu.

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4 juillet 2015 6 04 /07 /juillet /2015 12:18

Notre corps subjectif, l’effort et ce qui résiste, le moi, l’existence, la liberté, Maine de Biran.
Dans cette approche du corps, Sartre va rencontrer la théorie de Maine de Biran, philosophe à la destinée singulière qui a fait partie des Gardes du corps de Louis XVI et qui a été blessé le 10 août 1792 lors de l’attaque des Tuileries par la Commune insurrectionnelle qui a instauré le régime de la Terreur. Sous Napoléon Premier, en 1805, il fait partie de l’administration créée par l’Empereur et devient sous-préfet, en Dordogne, à Bergerac, son lieu de naissance. Mais en 1812, membre du corps législatif, il s’oppose à Napoléon qui se lance dans la campagne de Russie, et publie sa théorie philosophique du moi dans son ouvrage intitulé Essai sur les fondements de la psychologie. Il refuse le dualisme cartésien de l’âme et du corps et se penche sur l’aperception que fait le sujet de son existence, relation de soi à soi. Il remarque aussi que la « statue » de Condillac, qui s’ouvre aux sensations progressivement, qui se confond avec l’odeur de rose qu’on lui présente, « n’existe pas pour elle-même » et n’a donc pas de véritable moi. Comment ce dernier peut-il naître ? « Le fait primitif du sens intime n’est autre que celui d’un effort voulu » qui s’oppose à une résistance qui n’est pas forcément celle du monde extérieur, force interne vivante consciente par le « sentiment primitif de l’effort ».
Maine de Biran se réfère à Leibniz et à sa définition de l’étendue telle qu’elle se manifeste au sens du toucher et de la vue réunis : « continuatio resistensis » ( « la continuité de ce qui résiste » ) et il l’applique à « la connaissance du corps propre » et à notre existence. C’est en quelque sorte notre corps subjectif ( le corps tel qu’il est pour nous ) qui est le plus important et qui constitue notre moi.
Maine de Biran s’attaque même aux physiciens qui réduisent la causalité à une simple succession de phénomènes ( les secrètes « lois de la gravitation » qui attirent à distance sans explication ; souvenons-nous de la « malle de Newton » pleine de papiers alchimiques ! ) laissant de côté toute compréhension de la causalité dans un mystère total. Il faudrait revenir à « l’expérience intérieure » du moi pour éclairer les choses.
La notion de liberté provient de mon corps sans obstacle, des mouvements de mes membres sans empêchement. L’idée de nécessité, de non-liberté, résulte des entraves à mon propre corps. Si nous n’avions pas ce sentiment de notre activité, de notre pouvoir d’agir, nous n’aurions pas non plus le sentiment de notre passivité ! Et si cela était dès l’origine de notre existence, il n’y aurait pas de moi qui pourrait juger ou reconnaître la non-liberté, la contrainte; il n’y aurait pas d’individu proprement dit ! On voit l’importance du corps dans cet Essai de Maine de Biran.
Key Word : l’aperception de notre existence, la relation de soi à soi, l’expérience intérieure du moi.
Key Names : Sartre, Maine de Biran, Descartes, Condillac, Leibniz.
Key Works : Patrice Tardieu, Sensualisme, jouissance du parfum, développement des sens, Proust avec Condillac, Philo blog 20 janvier 2012 ; Excès de sensibilité douloureuse et d’intellectualité, le moi de Proust, Philo blog 19 février 2012 ; Tendresse, temps, transparence des souvenirs, vision de l’âme, notre corps cet inconnu, cette pieuvre, Proust, Philo blog 11 mars 2012 ; Origine radicale des choses, raison suffisante de leur existence, l’être et le néant, Leibniz, Philo blog 30 novembre 2012 ; Explication physiologique cérébrale qui échoue à expliquer le pourquoi, le comment, des passions, Philo blog 30 novembre 2015 ; Mon corps tel qu’il est pour moi, mon corps tel qu’il est pour les autres, mon être, Sartre, Philo blog 29 juin 2015.
Maine de Biran, Essai sur les fondements de la psychologie. Descartes, Les Passions de l’âme. Condillac, Traité des sensations. Leibniz, Discours de métaphysique. Sartre, L’Être et le Néant.
Patrice Tardieu.

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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 12:15

Mon corps tel qu’il est pour moi, mon corps tel qu’il est pour les autres, mon être, Sartre.
Nous allons aborder le problème du corps développé dans la troisième partie, chapitre II, de L’Être et le Néant , de Sartre. L’obscurité de cette question vient du fait que l’on pose le corps comme une chose définie extérieurement alors que la conscience relèverait de l’intime et de l’intériorité. Comment relier en effet les pensées qui existent au plus profond de notre psyché avec cette chair analysée chimiquement ? Pour Sartre, les difficultés viennent du fait que « je tente d’unir ma conscience non à mon corps mais au corps des autres ». En effet le corps décrit comme étant des glandes, des organes, n’est pas « mon corps tel qu’il est pour moi ». On a pu voir des cadavres, ou avoir feuilleté un traité de physiologie et en conclure à l’identité de ces corps et du mien. C’est l’approche médicale qui ausculte ou qui opère ce corps tel qu’il est pour autrui. La radioscopie de mes vertèbres est une vue du « dehors », un « ceci ». C’est en raisonnant que je dirais que cette image représente « mes » vertèbres ou celles de quelqu’un d’autre ; j’en suis le « propriétaire », mais ce n’est pas « mon être ».
Cependant je peux toucher mes jambes ou mes mains. Grâce à un dispositif, peut-être est-il possible de voir un de ses propres yeux pendant que l’œil serait dirigé sur le monde extérieur. Mais dans ce cas, encore, « je suis l’autre », je saisis mon œil comme organe dans le monde. Je ne peux le « voir voyant » véritablement, comme un sujet percevant. « Ou bien il est chose parmi les choses, ou bien il est ce par quoi les choses se découvrent à moi ». Donc ou bien une attitude objective, étrangère à moi ; ou bien le monde vu par moi. « je vois ma main toucher les objets, mais je ne la connais pas dans son acte de toucher ». Le toucher est une chose, la connaissance médicale en est une autre. On peut dire ici que Sartre oscille entre un dualisme à la Descartes et une approche phénoménologique.
Key Word : mon corps, le corps des autres.
Key Names : Sartre, Descartes, Husserl.
Key Works : Patrice Tardieu, Qu’est-ce qu’un objet ? Philo blog 29 décembre 2006 ; Honte, regard, pour-autrui, pour-soi, en-soi, Sartre avec Proust, la transcendance transcendée, Philo blog 13 avril 2012 ; Trouble, gêne, honte, regard, yeux, pour-soi, en-soi, Sartre, Hegel, Lévinas, Proust, Philo blog 16 avril 2012 ; Objet, sujet, voyeur, face à face, présence, étant là devant, Dasein, Sartre, Heidegger, Proust, Philo blog 17 avril 2012 ; Féminité cachée de l’homme viril, ligne de fuite des apparences, jouer ce que l’on est. Sartre, Philo blog 22 mai 2014 ; Rêve d’engloutir le rêveur, Genet sans père ni mère, thèse de Sartre, les vraies sœurs Papin, Philo blog 24 mai 2014 ; Tourniquet des apparences, goût du néant, cérémonie schizophrénique, Sartre, Philo blog 26 mai 2014.
Sartre, L’Être et le Néant. Descartes, Méditations métaphysiques, Les passions de l’âme. Husserl, Méditations cartésiennes, Idées directrices pour une phénoménologie.
Patrice Tardieu.

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21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 11:22

Monades toutes nues, Louis XIV et l’Empire Ottoman, Informatique, Leibniz, N. Wiener.
J’aimerais rectifier, si cela est possible, l’image désastreuse de Leibniz, propagée principalement par Voltaire dans Candide sous le personnage ridicule de Pangloss, devenu un conte universellement connu car livre de base pour apprendre le français, notamment dans les écoles américaines aux États-Unis et dans le monde entier.
Leibniz était-il un métaphysicien loin de toute science ? Nullement, il invente, en 1676, le calcul infinitésimal et l’algorithme qui convient, avec une symbolique universellement admise et féconde aujourd’hui.
Leibniz était-il un métaphysicien coupé des réalités et dangers politiques de son temps ? Rappelons qu’il a été un diplomate. Quelle était sa mission ? Elle consistait à persuader Louis XIV, son contemporain, de conquérir l’Égypte pour arrêter l’expansion de l’Empire Ottoman qui utilisera beaucoup les « mamelouks », ( « soldats-esclaves » achetés à l’âge de 9- 11 ans, très fidèles ) et qui, au cours des siècles, s’était emparé de : la Thrace, la Macédoine, la Bulgarie, Constantinople ( qui devient « Istanbul » ), la Serbie, la Bosnie, la Crimée, la Syrie, l’Égypte, la Hongrie, l’Algérie, la Tunisie, Chypre, la Crète, arrive, et en fait le siège, devant Vienne ! Mais Louis XIV s’était déjà engagé dans de nombreuses guerres et craignait peut-être d’affronter cet Empire musulman, ses mamelouks et ses janissaires (milice recrutée parmi les enfants enlevés aux peuples soumis ). Leibniz se tourna alors vers Charles XII, roi de Suède, qui ne put vaincre le russe Pierre le Grand en Ukraine et qui se réfugia auprès des Turcs qui le gardèrent prisonnier !
Revenons un instant à l’histoire de l’Égypte, objet des préoccupations diplomatiques de Leibniz, décrivons-la brièvement. Après l’époque des Pharaons, en 332 avant J.C. Alexandre le Grand la conquiert et y établit la civilisation hellénistique, à laquelle succède la période romaine à partir de 30 avant J.C., et le christianisme va s’y développer ; ensuite, de 395 à 639 après J.C. les chrétiens constituent l’Église « copte » ( du grec « aiguptos », « égyptien », mot que l’on trouve déjà chez Homère, Odyssée, 17, 448 ). A partir de 640 les troupes arabes la conquiert et l’Égypte est intégrée à l’Empire musulman. En 750, les Coptes ne sont plus qu’un quart de la population qui a été islamisée.
Ajoutons que Leibniz, qui, lui-même n’était pas vraiment enclin aux rites,( il refusa l’extrême onction au moment de mourir), en matière religieuse, œuvra pour l’œcuménisme des protestants avec les catholiques et écrivit dans ce but la Confessio Philosophi en 1673 qui est une réponse aux interrogations d’ Arnauld ( janséniste de Port Royal ). Mais ce n’est qu’en 2010 que fut publiée une Bible œcuménique réunissant les Églises chrétiennes, catholique, protestante et orthodoxe, admettant les livres « deutérocanoniques » disaient les catholiques, « apocryphes » affirmaient les protestants, comme par exemple les chapitres 13 et 14 qui racontent dans le Livre de Daniel, l’histoire de Suzanne et des deux vieillards, pourtant très célèbre grâce aux peintures de Véronèse, de Rembrandt, de Rubens et de Tintoret.
Leibniz peut-il aujourd’hui servir au renouveau de la métaphysique ? Je vais essayer de le prouver en citant, expliquant de façon moderne, commentant et illustrant la Monadologie que Leibniz a écrite en français. Qu’entend-il par « Monade » ( avec un « m » majuscule ) ? Le mot vient du grec « monos » qui signifie « seul, unique, solitaire, isolé, séparé » ; chez Leibniz, il s’agit de l’être un ( un collier, une machine, une armée n’est pas un être « un » ), du Sujet qui perçoit sur son « écran mental » ( c’est moi qui introduit ces derniers mots ) le monde de son point de vue unique, isolé, séparé. Tout ce que nous prenons pour une réalité extérieure provient de notre système perceptif intérieur. Et c’est pourquoi Leibniz écrit : « les Monades n’ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir » ( §7 ). C’est un « écran » intérieur que nous visionnons mais, comme c’est nous qui le visionnons, nous le prenons pour une réalité extérieure à nous-même, séparant le Sujet percevant de ce qu’il perçoit.
Cependant le Sujet n’est pas seul, il y a d’autres Monades uniques : « chaque Monade est différente de chaque autre. Car il n’y a jamais dans la nature deux êtres qui soient parfaitement comme l’autre et où il ne soit possible de trouver une différence interne, ou fondée sur une dénomination intrinsèque » ( §9 ). Il y a donc une multitude d’autres Sujets dans le monde avec leurs particularités propres.
D’où vient alors la diversité de ce que chacun perçoit ? Réponse de Leibniz : le changement est permanent et « les changements naturels des Monades viennent d’un principe interne, puisqu’une cause externe ne saurait influé sur son intérieur » ( §11 ). C’est la diversité interne de notre « écran » plein d’images mouvantes.
Qu’est-ce qui provoque ces images mouvantes ? La Perception interne qui concilie l’un et le multiple ( à l’intérieur de la moindre pensée, il y en a une multitude d’autres ) et qui rassemble tout cela par le Désir que Leibniz nomme dans son français « Appétition ». Il utilise aussi le mot « Entéléchie » qui vient d’Aristote, qui est la tendance de l’être à son accomplissement. Et il qualifie même les Monades « d’automates incorporels », « automate » signifiant au sens propre « ce qui se meut par soi-même » ; mais tout le paradoxe de ce que nous appelons « automates » qui ne sont que matériels, c’est qu’ils sont mûs par un mécanisme qui leur provient de l’extérieur par ceux qui les fabriquent ; ce ne sont donc pas des « auto-mates » au sens propre ! Ce sont des assemblages de rouages sans réelle unité par opposition au Monades que l’on pourrait nommer « âmes ». Leibniz fait ici une concession à condition de ne pas accorder à « l’âme » en question une conscience et une mémoire sans plongeon dans l’oubli de soi. En effet, la Monade peut s’évanouir ou être en sommeil profond sans aucun rêve ou avoir le vertige, mais elle a la capacité de revenir à soi ou de rêver, de se rétablir après un vertige ; de toute façon il y a une succession dans ses états et « le présent est gros de l’avenir » ( §22 ). Les Monades dans l’étourdissement ( ou l’inconscient ? ) sont « des Monades toutes nues » ( §24 ).
Mais qu’en est-il des rapports entre Monades ? Leibniz donne l’approche suivante : une Monade peut « rendre raison a priori de ce qui se passe dans l’autre » et avoir le pouvoir d’agir sur elle ; toutefois « ce n’est qu’une influence idéale d’une monade sur l’autre ». Revenons à l’explication « moderne » que j’ai donnée : ce ne sont que les connexions de deux écrans dans une relation virtuelle !
Je ne pense pas avoir trahi Leibniz en disant cela puisque Norbert Wiener, inventeur de la Cybernétique, ancêtre de l’Informatique, se réclamait de Leibniz !
Key Word : philosophie, métaphysique ; mathématicien, diplomate, historien, œcuméniste ; la Monade, le Sujet, le Point de vue ; changements, perceptions, désir, entéléchie ; influence virtuelle.
Key Names : Leibniz, Voltaire, Louis XIV, Charles II, Alexandre le Grand, Homère, Arnauld, Véronèse, Rembrandt, Rubens, Tintoret, Norbert Wiener.
Key Works : Patrice Tardieu, Y-a-t-il une connaissance exacte d’un être ? Proust avec Leibniz. Philo blog 15 janvier 2012 ; Impossibilité du baiser, goûter l’autre, les multiples visages, la monade, Leibniz, Proust, Shakti, Philo blog 5 mai 2012 ; Festin de l’amour, fusion mystique, jouissance de la substance, Hegel, Arnauld et Nicole, Couperin, Philo blog 15 mai 2012 ; Origine radicale des choses, raison suffisante de leur existence, l’être et le néant, Leibniz, Philo blog 30 novembre 2012 ; Leibniz, collier du Grand-Duc, du Grand Mogol, monade, machine, armée, lettre à Arnauld, Philo blog 2 décembre 2012 ; Le membre-fantôme, ressentir quelque chose dans l’organe que l’on a pas ! Descartes, Ruyer, Philo blog 1 octobre 2014. Homère, Odyssée, 17, 448. Aristote, Physique, livre III, 201 a, 15 -35 et 201 b, 5 -15 [ l’entéléchie ]. Voltaire, Candide. Antoine Arnauld et Pierre Nicole, La Logique de Port-Royal ou l’art de penser. Leibniz, Monadologie, Confessio philosophi, Lettres à Arnauld du 30 avril 1687 et du 9 octobre 1687.
Patrice Tardieu.

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