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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 22:58

Séduction érotique, biblique, politique, Judith et Holopherne, Artemisia Gentileschi, Lacan.
Sacher-Masoch, qui a involontairement donné naissance au mot « masochisme », expression universelle, se plaignait que son œuvre était totalement tombée dans l’oubli à la fin de sa vie. Ce n’est plus le cas désormais. D’abord l’essai du philosophe Gilles Deleuze en 1967 sur « le froid et le cruel » (comparaison entre Sacher-Masoch et Sade ) et ensuite la reprise sous forme de théâtre par David Ives entre un metteur en scène et une actrice qui s’identifient aux personnages et qui reprend le titre du livre de Sacher-Masoch, d’abord intitulé La femme aux fourrures et au fouet, finalement La Vénus à la fourrure et qui est devenu un film de Roman Polanski en 2013 et une tournée théâtrale de Marie Gillain récompensée par la distinction honorifique d’un « Molière » comme « meilleure actrice » en 2015, et un deuxième comme « meilleur spectacle ».
Et, plus légèrement, pour montrer l’acception du mot « masochisme » et son acceptation érotique, évoquons une publicité de 2012, intitulée « Leçon de séduction », d’une célèbre marque de sous-vêtements féminins où l’on voit une photographie très soignée, très léchée, si j’ose dire, d’une jeune femme en petites culottes et soutien-gorge pigeonnant avec poitrine haute et rebondie, mais une cravache à la main, badine qui n’est pas destinée à un cheval mais à « l’homo equus », avec la mention suivante : « Le mettre au pas, au trot, au galop ».
Nous allons voir une autre « leçon de séduction » à partir de l’épigraphe qui se trouve en tête de l’ouvrage de Sacher-Masoch, leçon politique, érotique et biblique. Mais elle ne se trouve pas dans toutes les Bibles car le Livre de Judith est considéré comme deutérocanonique par les catholiques et apocryphe par les protestants. Il commence ainsi : « C’était la douzième année du règne de Nabuchodonosor qui régnait sur les Assyriens » et qui étend son pouvoir sur les Mèdes, en détruisant Ecbatane leur capitale. Il ordonne à Holopherne, son chef d’état-major, de soumettre les peuples environnants et de s’emparer de Jérusalem et de son temple [ nous sommes au sixième siècle av. J.C. ]. C’est ici que rentre en scène Judith, « belle de visage et d’allure » ( Livre de Judith, 8, 7 ) , qui refuse de livrer la Judée aux Assyriens qui feront d’eux des esclaves ( 8, 22 ). Le défi n’est pas mince devant « les puissants Assyriens, fiers de leurs chevaux et de leur cavalerie, orgueilleux du bras de leurs fantassins, et qui ont mis toute leur confiance dans le bouclier, la lance, l’arc et la fronde » ( 9 ,7 ). Mais Judith est persuadée qu’elle va, en tant que femme, réussir à renverser la situation ( 9, 10 ). « Elle lava son corps entièrement, l’enduisit d’une huile parfumée, peignit sa chevelure » ( 10, 3 ), « elle mit ensuite des sandales à ses pieds, elle se para de colliers, de bracelets, de bagues, de boucles d’oreille, de tous ses bijoux, se faisant très belle pour séduire et tromper les hommes qui la verraient ». A la sortie de la ville, les personnalités, « quand ils la virent ainsi changée, admirèrent grandement sa beauté » ( 10, 7 ) et firent ouvrir les portes selon sa demande. Judith arriva jusqu’à la garde avancée des Assyriens et demanda à voir Holopherne pour lui fournir des renseignements. Les gardes considèrent son beau visage et lui disent : « Tu seras sauve si tu te hâtes de descendre vers notre maître, va vers sa tente, quelques-uns parmi nous vont t’escorter et te remettre à lui » ( 10, 15 ). Holopherne y était, ayant fait sortir ses officiers, « sous une moustiquaire faite de pourpre et d’or, sertie d’émeraudes et de pierres précieuses » ( 10, 21 ), il lui dit : « Aie confiance, femme, ne crains rien, je n’ai jamais fait de tort à quiconque, pour peu qu’on ait choisi de servir Nabuchodonosor, le roi de la terre entière » ( 11, 1 ). A quoi elle répond: « Je suis ton esclave et ta servante » ( 11, 5 ). Et elle lui affirme que son peuple lui sera livré, qu’elle le conduira jusqu’à Jérusalem. Holopherne est charmé par son intelligence et sa beauté, il lui offre l’hospitalité. Il veut la convaincre de se joindre à lui pour manger et boire et de s’étendre auprès de lui ; ce qu’elle fait. « Dès qu’il la vit, Holopherne fut transporté, tout son être secoué ; car il désirait Judith, ardemment ; cherchait à la séduire » (12 ,9 ). Il but plus que de raison, et le soir tous les serviteurs partent discrètement. Holopherne est affalé sur sa couche, le vin répandu autour de lui. Judith saisit le sabre d’Holopherne, l’attrape par les cheveux et lui tranche la tête qu’elle met dans un sac ; de retour dans sa ville, elle exhibe à tous la tête d’Holopherne qui sera accrochée sur la muraille, sans même avoir couché avec lui ! Tous saluent son courage qui devient un hymne : « La sandale de Judith l’a envoûté, la beauté de Judith l’a enchaîné, puis le sabre a tranché son cou, jusqu’aux Perses que l’épouvante a saisis » ( 16, 9-10 ). On remarquera le fétichisme du pied dans cette dernière phrase, que Sacher-Masoch n’a pas retenue comme épigraphe, puisqu’il cite du livre de Judith celle-ci : « Dieu l’a puni [ il s’agit d’Holopherne ] et l’a livré aux mains d’une femme ».
Il y a de très nombreuses peintures de cette scène. Giorgione représente Judith une épée à la main droite, le pied gauche sur la tête coupée d’Holopherne qu’elle regarde. Bronzino et Allori lui font tenir au bout du bras la tête décapitée. La séduction a vaincu la force par la force même ! Le tableau le plus saisissant me semble être celui d’Artemisia, fille aînée du peintre Gentileschi, qui fut violée à dix-sept ans, mais gagna son procès. On voit Judith à l’œuvre, dans une somptueuse robe bleu intense, décolletée, à parements dorés, tranchant la tête avec une dague, tendant ses bras, la main gauche agrippant les cheveux d’Holopherne et reculant son visage pour ne pas être éclaboussée par le sang qui gicle et qui s’écoule par de nombreux filets devenus larges sur les draps d’argent qui recouvrent les trois épaisseurs du lit. La main du bras droit d’Holopherne saisit la chemise et la robe rouge de la servante qui seconde sa maîtresse pendant qu’elle retient le bras gauche d’Holopherne, les yeux révulsés, la bouche à l’agonie ; le tout dans un clair-obscur à la Caravage. On sent toute la rage d’Artemisia contre son violeur, Agostino Tassi. Peut-être cette explication d’une œuvre d’art pourra sembler trop « psychologique », remarquons toutefois que Georges Mathieu, représentant de l’abstraction lyrique gestuelle qui exclut théoriquement toute préméditation, a intitulé une de ses toiles « Olivier III décapité » après coup en principe. C’est une toile presque entièrement noire avec des giclées ocres. Artemisia est revenue, plus tard, sur ce même thème, mais cette fois-ci, c’est la dissimulation par la servante de la tête dans le drap de la moustiquaire de la tente ( Livre de Judith 13, 15 ) ; Judith, toujours le glaive à la main droite, voile la lumière de la bougie de sa main gauche, créant cette distribution des clairs et des ombres caravagesque. Mais, juste avant son viol, elle a peint une Suzanne et les vieillards qui semble prémonitoire , tiré lui aussi d’un chapitre « apocryphe » de la Bible, le chapitre XIII du Livre de Daniel, d’une jeune femme résistant aux avances de deux vieillards qui veulent avoir des rapports sexuels avec elle grâce à de fausses accusations ( ils sont juges ! ) et qui seront confondus par Daniel. On voit la masse sombre des vieillards au-dessus de Suzanne dont l’un lui fait signe de se taire, un doigt sur la bouche, et la jeune femme s’apprêtant à se baigner, quasiment nue, les repoussant des deux mains, avec un ciel tourmenté dans le fond et une branche cassée assez symbolique. Un troisième tableau est plus ambigu, avec un thème tiré de la mythologie, celui de Danaé, enfermée par son père dans une tour, mais que Zeus féconde sous la forme d’une pluie d’or ; peint l’année du procès. C’est une huile sur cuivre de 41,3 cm sur 52,7 cm, de petite dimension, splendide cependant ! Danaé est nue sur son lit aux replis somptueux, le bras gauche sous ses cheveux roux, la main droite au poing fermé, mais elle reçoit les pièces d’or qui pleuvent et que la servante tente de recueillir en soulevant le bas de sa robe comme une corbeille. Artemisia Gentileschi s’est représentée sous les traits de la martyre Catherine d’Alexandrie, Cléopâtre piquée par un aspic, Bethsabée au bain [ dont David fit mourir le mari pour l’épouser ! ] et La nymphe et le Satyre. On voit toute l’ambiguïté des thèmes choisis.
Peut-être faudrait-il psychanalyser le psychanalyste Jacques Lacan qui a baptisé sa fille « chérie » ( elle a passé l’agrégation de philosophie que voulait passer Lacan après ses études de médecine ) « Judith », qu’il a eue avec l’actrice Sylvia Bataille, que l’on voit dans le film de Jean Renoir Partie de Campagne d’après Maupassant, épouse de Georges Bataille ; et son autre fille qu’il a baptisée « Sibylle », qu’il a eue presque en même temps avec sa première épouse, Marie-Louise [ Malou ] Blondin, Sibylle devenue « oracle » sibyllin sur son père dans son livre [ avec comme sous-titre « puzzle » ] Un père. Lacan est hanté par les « noms du père » ( séminaire Les non-dupes errent [ 1973- 1974 ] où il dit : « Ne croyez pas qu’il n’y ait pas là d’énigme pour moi-même » ) puisqu’il n’a jamais pu donner son nom à Judith ( même quand il épousera finalement Sylvia ) qui deviendra sa belle-fille puisqu’il est officiellement son beau-père et Georges Bataille toujours son père ! Judith devient la sœur par alliance des trois enfants que Lacan a eu avec Malou Blondin ( Sibylle est la dernière enfant ) dont elle est en réalité la demi-sœur ! Lacan est profondément polygame ( il a eu de nombreuses maîtresses et a fréquenté une maison de rendez-vous ).
Cela a pour écho la Sourate IV, intitulé « An-nisa‘ » ( « Les femmes » ) du Coran : « Épousez deux, trois ou quatre femmes parmi celles que vous trouverez agréables. Si vous craignez ne pas être équitable avec celles-ci, alors une seule, ou des esclaves que vous possédez » ( IV, 3 ). [« esclaves » désignant les prisonnières de guerre ou faisant partie du patrimoine du maître ].
« Les hommes ont autorité sur les femmes en raison des qualités par lesquelles Allah vous a élevés les uns au-dessus des autres […]. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les » ( IV, 34 ). « Ô croyants ! […] Ne priez pas en état de pollution. […] Si vous avez fait vos besoins ou si vous avez touché une femme […] » ( IV, 43 ). Ajoutons que le mot « Islam » signifie étymologiquement « Soumission totale à Allah » ( Sourate « An-Nûr », « La Lumière », XXIV, 54 ).
Key Word : Leçon de séduction, intelligence et beauté, art pictural, le nom du père, polygamie.
Key Names : Gilles Deleuze, Sacher-Masoch, Sade, David Ives, Roman Polanski, Marie Gillain, Judith, Nabuchodonosor, Holopherne, Giorgione, Bronzino, Allori, Artemisia Gentileschi, Caravage, Georges Mathieu, Danaé, Zeus, Catherine d’Alexandrie, Cléopâtre, Bethsabée, Jacques Lacan, Georges Bataille, Jean Renoir, Maupassant, Sibylle Lacan.
Key Works : Patrice Tardieu, Religion positiviste, socratique, chrétienne, islamique, juive, bouddhiste, klossowskienne, Philo blog 26 août 2007 ; Jouissance inhumaine, Sade, Lacan, Hegel, Philo blog du 30 septembre 2008 au 3 janvier 2009, Machines désirantes, Freud, Lacan, Deleuze, Philo blog 17 juillet 2011 au 4 août 2011 ; Sade, la peine de mort, Philo blog 6 septembre 2011 ; Sade et les femmes, Philo blog 8 septembre 2011 ; La féminité de Sade, Philo blog 23 septembre 2011 ; L’Être suprême en méchanceté, Philo blog 25 septembre 2011 ; Nietzsche, Sade, Aristote et le fouet, Philo blog 1 octobre 2011 ; Lacan, le crime sadique des sœurs Papin, Philo blog 18 octobre 2011 ; Joseph de Maistre, le bourreau khmer rouge et la profondeur abyssal du mal, Philo blog 9 novembre 2011 ; L’inhumanité dans l’humain, la banalité du mal, portrait du bourreau, les Khmers rouges, Philo blog 11 septembre 2011 ; La séduction du bourreau, cruauté sadique au Rwanda, Philo blog 12 septembre 2011 ; L’amour avec le diable, les incubes, les succubes, Jérôme Bosch, la question des monstres, Philo blog 13 novembre 2011 ; Le séducteur romantique, tourmenté, intellectuel, Kierkegaard, répétition ou reprise ? Philo blog 20 novembre 2011 ; Kierkegaard, le séducteur romantique, tourmenté, intellectuel, souffrances et contradictions, Philo blog 20 novembre 2011 ; Cinq significations de « reprise » chez Kierkegaard, séducteur romantique, tourmenté et intellectuel, Philo blog 21 novembre 2011 ; La politique ou l’art d’entretenir les troupeaux, Platon, 4 décembre 2011 ; Proust avec Hume, illusion renouvelée, poursuite de la femme dans la nuit, Philo blog 16 décembre 2011 ; Obéissance aveugle, sacrifice religieux, Abraham et son fils, immolation, angoisse, Sébastien Castellion, Le Caravage, Philo blog 2 avril 2012 ; Judaïsme, Islam, Christianisme, hégélianisme face à Jésus et Marie, Philo blog 2 juin 2012 ; Candaulisme, Nyssia callicysthe, Saint-John Perse, James Pradier, Lucien Clergue, Philo blog 24 juillet 2012 [ « callicysthe » signifie « belle en sexe » ] ; Hercule et Jésus, identité, différence, homme, demi-dieu, Dieu, glas, Artemisia Gentileschi, Hegel, Philo blog 2 octobre 2012 ; Algophilie n’est pas masochisme, se piquer avec des épingles, Clérambault et Sacher-Masoch, Philo blog 10 novembre 2012 ; Psyché féminine, état d’amour au-delà de la loi, volonté de vivre des femmes, Jung, Wagner, Platon, 12 décembre 2012 ; Lumière éclatante sur les rapports sexuels, mariage, le « champ » de la femme, Mauss, Malinowski, Philo blog 16 avril 2013 ; Douleur infligée par une femme belle et cruelle, dialectique maître et esclave, Sacher-Masoch, Philo blog 9 juillet 2013 ; La puissance de la femme, la passion de l’homme, esclave ou tyran, Nietzsche, Sacher-Masoch, Philo blog 11 juillet 2013 ; Jouissance suprasensuelle, Sacher-Masoch et Louis II de Bavière, Wagner, Philo blog 13 juillet 2013 ; La violence est muette tandis que le langage raisonne, silence de la démesure, G. Bataille, Philo blog 3 octobre 2013 ; La soi-disant envie du pénis de la fille, le sexe masculin excroissance incongrue, gênante, risible, Philo blog 15 janvier 2014 ; Beauté du sexe féminin chantée par Saint-John Perse, attachement amoureux de la femme, Philo blog 30 janvier 2014 ; Goût délicat des femmes, passions tendres, élégance du sentiment, art de vivre, Hume, Philo blog 2 novembre 2014 ; Scènes lascives avec les tout petits pieds des chinoises, supérieures aux aphrodisiaques, Philo blog 23 novembre 2014 ; Luxure de l’attouchement et pudeur du pied érotique, Dieu et sa déesse, son Ashérah, Philo blog 30 novembre 2014 ; Cavalière chevauchant son partenaire qui la prend sur son dos comme un cheval, equus eroticus, Philo blog 7 décembre 2014 ; Picasso, Suzanne surprise au bain par deux vieillards, le Livre de Daniel, Philo blog 18 janvier 2015 ; La flagellation qui provoque la honte en public comparée à l’exhibitionnisme, Havelock Ellis, philo blog 29 janvier 2015 ; Peut-on associer violence et sacré, religion et sagesse, ferveur et exaltation, dogme et fanatisme ? Philo blog 15 mars 2015.
Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, avec le texte intégral de La Vénus à la fourrure, traduit de l’allemand par Aude Willms, éditions de Minuit, 1967. Verdi, Nabucco ( 1842 ), opéra en quatre actes. Ancien Testament, Livre de Judith, Livre de Daniel. Giorgione, Judith. Bronzino, Judith et Holopherne. Allori, Judith. Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, Judith et sa servante dans la tente d’Holopherne, Suzanne et les deux vieillards, Danaé, Sainte Catherine d’Alexandrie, Cléopâtre, Bethsabée au bain, La nymphe et le satyre. Film de Jean Renoir, Partie de campagne ( 1946 ). Film d’Agnès Merlat, Artemisia (1997). Jacques Lacan, Les non-dupes errent ( séminaire 1973- 1974 ). Sibylle Lacan, Un père ( « puzzle », 1994 ). Georges Mathieu, Olivier III décapité ( huile sur toile, 1956 ).
Patrice Tardieu.












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Published by Patrice TARDIEU - dans séduction
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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 16:55

Amour fou au point de perdre la propriété de son corps, érotisme d’ordre mystique, Pauline Réage.
Richard von Krafft-Ebing, fondateur de la sexologie, est l’inventeur du terme, en 1886, « masochisme » d’après le nom de l’écrivain Léopold von Sacher-Masoch, auteur de La Vénus à la fourrure. Il sera repris par Freud en 1905 dans ses Trois essais sur la théorie de la sexualité et dont on se sert en psychanalyse ; mais il est devenu si courant en français qu’il est utilisé sous sa forme abrégée « maso », et associé, à tort me semble-t-il, au sadisme, dans l’expression « sadomaso » (ou S.M.), à tort car un vrai masochiste ne voudrait pas d’un sadique, et un vrai sadique ne voudrait pas d’un masochiste, il suffit de lire Sade et sa Justine ou les malheurs de la vertu, son chef-d’œuvre .
Je signalerais un autre chef-d’œuvre, mais « masochiste », rédigé par une femme, Histoire d’O de Pauline Réage, écrit dans un style très retenu, « châtié » si j’ose dire, mais limpide, publié en 1954 aux éditions Jean-Jacques Pauvert. C’est une descente aux enfers érotiques avec fouet et contention. En 1974, il y avait déjà trois millions d’exemplaires en anglais, et il était le livre français contemporain le plus lu dans le monde, et le plus traduit, y compris en serbo-croate ! Je note qu’il a été racheté par les éditions Fayard en 2012. « Pauline Réage » est l’anagramme de : « égérie (de) Paul(h)an » ( puisqu’elle l’avait écrit pour Jean Paulhan ), de son nom, Dominique Aury, qui n’avouera au journal américain, le New Yorker, qu’à quatre-vingt-sept ans en être l’auteur! Son autre ouvrage porte pour titre Anthologie de la poésie religieuse française ( Gallimard, 1943 ), qui permet peut-être de faire le lien avec la notion de « soumission » religieuse. Dominique Aury était née le 23 septembre 1907 et est morte le 27 avril 1998. La lettre « O » ( Histoire d’O ) peut être liée au prénom féminin Odile, mais aussi à « Orifice », « Objet » ( du latin « Objicere », « jeter là devant », « soumise » ). La préface, publiée avec le livre, est de Jean Paulhan lui-même, de l’Académie Française, fondateur des Lettres Françaises et des éditions de Minuit ( ainsi nommées car publiées clandestinement pendant l’Occupation par la Résistance ), directeur de la Nouvelle Revue Française ( la NRF ), qui déclare à la Brigade Mondaine venue l’interroger le 5 août 1955 : « J’ai eu le sentiment d’être en présence d’une œuvre très importante tant par la forme que par le ton, relevant de l’ordre mystique beaucoup plus que de l’ordre érotique, et qui pouvait être à notre époque ce qu’ont été en d’autres temps les Lettres de la religieuse portugaise ou Les Liaisons Dangereuses » ( document retrouvé par Régine Desforges qu’Aury commente ainsi : « Je ne pense pas que ce soit là un livre à mettre entre toutes les mains […], s’il offre un certain danger, c’est plutôt par la violence de la passion qui s’y trouve montrée, et la rêverie continuelle dans laquelle il semble baigner » [ O m’a dit, p.11] ).
La préface de Jean Paulhan porte pour titre « Le bonheur dans l’esclavage ». Il y est question d’une révolte d’esclaves en 1838 dans l’île de la Barbade [ aux Antilles britanniques ]; contre une nouvelle loi qui leur donnait la liberté, ils réclamaient de leur maître de les reprendre; celui-ci refusant, il se fit massacrer. Le Gouverneur Mac Gregor étouffa l’affaire, malgré un cahier de protestation qu’avaient laissé les deux cents hommes et femmes et qui ne fut jamais retrouvé. Il devait y avoir une apologie de l’esclavage et quelques doléances; l’enthousiasme pour la liberté et l’égalité aboutissant à la terreur comme on l’a vu avec la Révolution Française qui a coupé beaucoup de têtes. Paulhan fait alors une référence implicite mais évidente à Hegel : « Ajoutez que l’esclave étant destiné, par les soins de la Dialectique, à devenir maître à son tour ». Et il y attache cette réflexion : « Ajoutez enfin qu’il n’est pas sans grandeur, il ne va pas non plus sans joie, de s’abandonner à la volonté d’autrui, comme il arrive aux amoureux et aux mystiques, et de se voir, enfin, débarrassé de ses plaisirs, intérêts et complexes personnels ». Bref ce cahier de doléances des esclaves réclamant leur maître ferait « figure d’hérésie » aujourd’hui, de « livre dangereux » comme celui de Pauline Réage. Mais qu’appelle-t-on livres dangereux érotiques? Les appeler ainsi, c’est nous donner l’envie de les lire et « nous exposer au péril », danger de nous transformer, et de rendre « un peu nigauds » les premiers critiques! Histoire d’O est un « conte de fées » ( ceux-ci sont « les romans érotiques des enfants » ) plein de « décence » [ je dirais au niveau du style élevé, clair et élégant ], d’un « esprit toujours pur et violent, sans arrêt, sans mélange ». L’écriture est à la fois « féminine » par le souci des détails des vêtements ( les robes relevées et enroulées par derrière comme des cheveux par un bigoudi ), ce qui se passe dans la tête de l’héroïne même en plein supplice ( racheter des chaussons à son amant ! ), et « masculine » par l’aveu qu’aucune femme n’oserait avouer. Paulhan fait de nouveau une référence implicite mais évidente, cette fois-ci à Nietzsche que je cite : « Tu vas chez les femmes? N’oublie pas le fouet »; « Tu danseras et tu crieras au rythme de mon fouet. Je n’ai pas oublié le fouet? Non! » ( Ainsi parlait Zarathoustra , livre pour tous et pour personne, première partie et troisième partie, la seconde chanson à danser.). Puis à Sade : « Il est peu d’hommes qui n’aient rêvé de posséder une Justine. Mais pas une femme, que je sache, n’avait encore rêvé d’être Justine ». Il est vrai, que, de nos jours, certaines femmes s’y sont aventurées comme Vanessa Duriès ou Marie L. , mais ce sont des témoignages, elles n’ont pas le style et l’audace littéraire de Pauline Réage avec son double début et son double dénouement, comme l’a remarqué André Pieyre de Mandiargues . Jean Paulhan insiste sur l’ascèse et la punition, la fin qui nous obsède, l’effroi qui nous saisit. Je ferais remarquer qu’Albert Moll qui a considérablement augmenté l’ouvrage de Krafft-Ebing, intitule un chapitre : « Rêveries masochistes de mort et d’anéantissement de soi-même ». Nous avons deux fins dans Histoire d’O. Celle d’une dégradation, celle d’une ascèse mystique jusqu’au-boutiste par amour. Mais Paulhan refuse tout sadisme comme tout masochisme ; les personnages masculins ne sont pas sadiques, O n’est pas masochiste. Et Paulhan s’en explique d’après le texte même de Pauline Réage : le maître devenant un « dieu », il lui est difficile d’assumer cette position, tout comme le suggère la référence à la phrase de Nietzsche ( l’idée du fouet vient sans doute de Lou Andreas-Salomé qu’il n’a pas su mettre en œuvre , d’où le « mariage blanc à trois » incluant Paul Rée, et la photographie où on la voit fouetter les deux compères ! ). C’est l’amour fou de l’héroïne qui lui fait trahir ses « pareilles », l’abandon total à son amant au point d’être marquée à son chiffre, d’avoir des anneaux aux lèvres de son sexe, de perdre la propriété privée de son corps ; contrairement à l’affirmation du philosophe John Locke dans son Deuxième Traité du gouvernement civil ,chapitre V, §27 : « Chacun garde la propriété de sa personne », mais qui avait admis, vingt et un ans plus tôt, l’esclavage, dans Les Constitutions Fondamentales de la Caroline ( État d’Amérique du côté de l’Océan Atlantique ) auxquelles il avait participé, article 110. Palinodie, rétractation contradictoire de ce penseur à l’origine de l’esprit de la philosophie analytique anglo-saxonne.
Paulhan évoque la « prostitution sacrée » [ qui existe en Inde à la demande des brahmanes pour obtenir un bon karma ! ], mais il cite en exemple Héloïse qui, dans sa Correspondance avec Abélard aurait écrit : « Je serai ta fille de joie ». Voici le texte exact qui rétablit toute la force de l’amour d’Héloïse : « C’est toi seul que je désirais, non ce qui t’appartenait ou ce que tu représentes. Je n’attendais ni mariage, ni avantages matériels, ne songeais ni à mon plaisir ni à mes volontés, mais je n’ai cherché, tu le sais bien, qu’à satisfaire les tiennes. Le nom d’épouse paraît plus sacré et plus fort; pourtant celui d’amie m’a toujours été plus doux. J’aurais aimé, permets-moi de le dire, celui de concubine et de fille de joie, tant il me semblait qu’en m’humiliant davantage j’augmentais mes titres à ta reconnaissance et nuisais moins à la gloire de ton génie.[…] Auguste même, le maître du monde, eût-il daigné demander ma main et m’assurer à jamais l’empire de l’univers, j’aurais trouvé plus doux et plus noble de conserver le nom de courtisane auprès de toi que de prendre celui d’impératrice avec lui ! ». Je citerai aussi l’admirable début des Lettres de la religieuse portugaise ( restées anonymes ) : « Considère, mon Amour [ elle ne s’adresse pas à son amant, mais à l’amour qui est le sien, pour lui ], jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance ». Puis elle s’adresse à son amant : « Je vous ai destiné ma vie aussitôt que je vous ai vu ; et je sens quelque plaisir en vous la sacrifiant ». Paulhan, sans le nommer, refusant la formule de Chamfort que l’amour n’est que « le contact de deux épidermes », prend pour emblème plutôt Le Vaisseau fantôme, opéra [musique et livret] de Wagner, auquel il fait allusion : « Ce Hollandais qui doit voler sur les Océans tant qu’il n’a pas trouvé fille qui accepte de perdre la vie pour le sauver ». D’où le motif d’ouverture orageux, d’une sombre et sauvage beauté. En tout cas, l’amour n’est pas liberté mais dépendance, c’est ce que signifie Histoire d’O dans son intransigeance.
Key Word : masochisme, sadisme, soumission religieuse, livre à ne pas mettre entre toutes les mains, bonheur dans l’esclavage, fouet, ascèse et punition.
Key Names : Krafft-Ebing, Albert Moll, Sacher-Masoch, Freud, Sade, Jean-Jacques Pauvert, Pauline Réage, Dominique Aury, Jean Paulhan, Choderlos de Laclos, Régine Desforges, Hegel, Nietzsche, Vanessa Duriès, Marie L. , André Pieyre de Mandiargues, Lou Andreas-Salomé, Paul Rée, John Locke, Héloïse et Abélard, Chamfort, Wagner.
Key Works : Patrice Tardieu, Soleils de l’amour, miroirs de la mort, Philo blog 27 avril 2007 ; Jouissance inhumaine: Sade, Lacan, Hegel, philo blog 3 janvier 2009 ; Le marquis de Sade et Diderot, philo blog 27 avril 2011 ; La dialectique du maître et de l’esclave, philo blog 7 juin 2011 ; Sade et les femmes, philo blog 8 septembre 2011 ; La féminité de Sade, philo blog 23 septembre 2011 ; Sade et la pulsion de mort, philo blog 24 septembre 2011 ; Nietzsche, Sade, Aristote et le fouet, philo blog 1 octobre 2011 ; La Justine du marquis de Sade, philo blog 5 octobre 2011 ; La jouissance et l’amour selon Sade et Lacan, philo blog 6 octobre 2011 ; Transgression des normes sexuelles, morales, sociales et religieuses, philo blog 8 octobre 2011 ; Sentiments et passion chez Sade et Racine, philo blog 26 octobre 2011 ; Masochisme et sadisme chez Rousseau, philo blog 29 octobre 2011 ; La dialectique du maître et de l’esclave et du serviteur, Hegel, Kojève, Hyppolite, Lefebvre, Jarczyk et Labarrière, philo blog 24 novembre 2011 ; Baudelaire, l’insatisfaction du spleen, des esclaves chargés d’approfondir sa douleur, Philo blog 13 décembre 2011 ; La dialectique du maître et de l’esclave n’existe pas, la Phénoménologie de l’Esprit, Hegel, Proust et les vestiges du jour, philo blog 1 mars 2012 et 23 mars 2012 ; Sans amour je suis disloqué, les contradictions sursumées de l’amour, Philo blog 24 mars 2012 ; Incarnation, kénose, humiliation, abaissement, Jésus et la vidure du Tout Autre, philo blog 25 mai 2012 ; Chaînes d’or du mal, Plotin, Sade, Éros, Psyché, Saint-Fond, 16 septembre 2012 ; Plotin, extase vers le Rien, déliaison, désêtre du sujet vers le désêtre de l’Un, philo blog 20 septembre 2012 ; Jouissance des larmes chez Racine et Sade, Néron, Junie, Bérénice, Titus, philo blog 5 octobre 2012 ; Plongeon dans la passion, dans la mort, Phèdre, Racine, Aristote, Sénèque, sarcophage de Paestum, philo blog 7 septembre 2012 ; Psyché féminine, état d’amour au-delà de la loi, volonté de vivre des femmes, Jung, Wagner, Platon, philo blog 12 décembre 2012 ; 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Excitation érotique liée au rêve éveillé masochiste, goût du malheur de femmes, Hélène Deutsch, philo blog 4 octobre 2015.
Pauline Réage, Histoire d’O précédé d’une préface de Jean Paulhan, Une fille amoureuse suivi de Retour à Roissy avec une posteface d’André Pieyre de Mandiargues. Régine Desforges, O m’a dit. Abélard et Héloïse, Correspondance. Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses. Lettres de la religieuse portugaise [anonymes]. Vanessa Duriès, Le lien ( 1993 ), Marie L. , Petite mort ( 1998). Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure. Sade, Justine ou les malheurs de la vertu. Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, Domination et servitude, la lutte des consciences opposées. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, livre pour tous et pour personne, Par delà bien et mal, La généalogie de la morale. John Locke, Deuxième Traité du gouvernement civil, Constitutions fondamentales de la Caroline. Shaftesbury, Lettre sur l’enthousiasme [ du grec « enthousiasmos », « transporté hors de soi par Dieu » ]. Chamfort, Maximes. Le Vaisseau fantôme, opéra , livret et musique de Wagner.
Patrice Tardieu.





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4 octobre 2015 7 04 /10 /octobre /2015 10:41

Excitation érotique liée au rêve éveillé masochiste, goût du malheur de femmes, Reik, Hélène Deutsch.
Y-a-t-il un masochisme « féminin » de la femme [ au sens où Freud distingue, comme nous l’avons vu, un masochisme ou bien féminin, ou bien moral, ou bien primaire ] ? La réponse de Théodore Reik est catégorique : « Une femme ne désire pas être punie, insultée, torturée ou flagellée, mais veut être aimée ». Et il nous donne l’exemple suivant : « Un masochiste [ homme ] trouvera que des peintures ou dessins représentant les élèves d’un pensionnat de jeunes filles fouettées par leur maîtresse sur les fesses nues sont très excitantes. C’est un transfert à l’autre sexe ». Autrement dit, c’est un être masculin qui projette cette image. D’autant plus que le masochiste mâle parodie un comportement « féminin » qu’il voudrait trouver chez la femme, selon Reik ; c’est en quelque sorte un sadique qui mime sa victime ! « Le masochiste a l’idée cachée et inconsciente que la femme apprécierait comme agréable le traitement auquel il se soumet, qu’elle le désirerait même ardemment ». Reik donne l’exemple de « l’equus eroticus » ( sans le nommer ainsi ni en tracer la généalogie qui remonte à une image, depuis le Moyen-Âge, d’Aristote traité de cette manière ! ) : « scènes où le masochiste est un animal soumis à sa maîtresse ; il imagine être un pur sang chevauché par une femme ». En fait, le masochisme de la femme ne se manifesterait, selon Reik, que dans le rêve éveillé, comme celui d’une de ses patientes. Le voici : un sultan a conquis la ville natale de la rêveuse, dans sa tente somptueuse il joue aux échecs avec son grand vizir ; pendant la partie, les plus belles femmes de la ville, complètement nues, lui sont présentées, y compris elle-même. Il lève les yeux un court moment et fait un signe de la tête sans rien dire pour indiquer qui il veut qu’on lui « réserve », et continue dans l’indifférence le jeu avec le vizir. Cela évoque à Reik la conduite insultante de Napoléon dans sa chambre à coucher de Schönbrunn envers les femmes viennoises qu’on lui amenait, qui levait les yeux une minute de ses dossiers politiques, passait dans la chambre à côté et criait à la dame « Déshabillez-vous », pour revenir rapidement aux affaires de l’État. L’humiliation de la situation avait provoqué une certaine excitation érotique de la rêveuse, masochiste car basée sur la nudité exigée par le sultan ( elle était très pudique ), le peu de cas qu’il faisait de ces belles étrangères devenues objet de plaisir, le fait d’être soumise comme une esclave sexuelle. Conclusion de Reik : « Les femmes fières, généralement inaccessibles, sont fréquemment aptes à imaginer de pareilles fantaisies [ en allemand « Phantasie », « rêve, délire » ; en anglais « fantasy » que je traduirais par « fantasme » ], pleines d’une humiliation sexuelle agréable ». Ces fantasmes se retrouvent chez certaines patientes de Reik. Une toute jeune fille imagine qu’elle est un mousse maladroit que le capitaine fait attacher au mât et la laisse là pendant des heures, les cordes lui rentrant dans la chair. Une autre ne peut jouir pendant le rapport sexuel avec son mari que s’il la saisit à la gorge. Une troisième se voit en aristocrate française pendant la Terreur, maltraité par un bourreau brutal, avec une spectatrice qui la tournait en dérision. Cette même rêveuse se voit vendue dans une maison de tolérance et forcée à se soumettre aux caprices des clients. Une dernière, ayant lu qu’un missionnaire blanc s’était fait dévorer par des cannibales, se demandait quelle partie du corps de sa mère ils préféreraient déguster, les hanches, les cuisses ou les seins. Selon Reik, la grande différence est que « le masochisme de la femme atteint rarement la sévérité exagérée de celle de l’homme, et la pousse rarement à se détruire et à gâcher sa vie comme c’est parfois le cas pour l’homme masochiste ».
On retrouve, exprimée à sa manière, la théorie de Reik chez Hélène Deutsch dans La Psychologie des femmes I, VII : « Toute la vie humaine se fonde sur un effort pour fuir l’inconfort et la souffrance, et la notion que les femmes sont masochistes et cherchent la douleur et la souffrance rencontre le scepticisme » ; cependant parfois « les tendances actives de sublimation de la fillette sont attachées au père alors que les imaginations sexuelles prennent un caractère extraordinairement passif et masochiste ». Et puis elle dépasse ce que dit Reik puisqu’elle ajoute : « Il est frappant de constater combien souvent les femmes qui gardent l’activité de leur Moi et qui s’en servent pour leurs sublimations, sont extrêmement passives et masochistes dans leur comportement sexuel ; ou bien elles restent érotiquement solitaires, évitant tout danger, ou bien elles deviennent les victimes d’hommes brutaux ». Hélène Deutsch donne l’exemple de l’épisode « garçonnier » de certaines filles qui, pour se faire accepter dans un groupe de garçons, supporte d’être battues de temps en temps, et d’être contraintes à des actes ridicules et humiliants, c’est-à-dire masochistes. Et elle ajoute : « la vie imaginative des fillettes au cours de la puberté révèle un contenu manifestement masochiste. Les imaginations conscientes masochistes de viol sont cependant indubitablement érotiques puisqu’elles sont associées à la masturbation ». Avec la nuance suivante : « la prédominance de l’élément narcissique dans les imaginations érotiques est en lui-même un triomphe sur l’élément masochiste. Bien des femmes gardent ces imaginations masochistes jusqu’à un âge avancé ». Il peut même y avoir une situation « triangulaire » imaginée où le sujet féminin est contraint à une « orgie masochiste » par une femme. Enfin Hélène Deutsch affirme : « Il existe une sorte plus dangereuse d’imaginations sexuelles, ce sont les imaginations de prostitution », avec le témoignage suivant. « Une femme que j’ai étudiée manifestait directement cette scission en menant une vie stricte et respectable où s’intercalaient des périodes pendant lesquelles elle allait par les rues et s’offrait aux passants pour des sommes insignifiantes ».
Hélène Deutsch passe alors à de « tragiques exemples du lien d’amour masochiste ». Elle raconte le cas d’une jeune fille qui épousa un criminel qui fut emprisonné et dont elle divorça, se remaria avec un homme riche et honorable, eut un enfant, mais ayant appris la libération du premier, sans hésitation se remit avec lui, ne le quitta plus ; logeant dans un quartier sordide, elle connut une vie de misère, d’humiliations, de grossesses successives, donnant naissance à des enfants illégitimes car il refusait de se remarier, ayant pour seule crainte qu’il ne se retrouve en prison ! Un autre cas est celui d’une jeune fille charmante arrivant dans une maison d’accueil, le visage bouffi, en larmes, saignant des coups de son amant alcoolique qui l’avait conduite au seuil de la mort. Les assistantes sociales la gardèrent un temps et ne purent la dissuader de retourner à lui. « Elle était asservie par son masochisme, la plus impérieuse de toutes les formes d’amour ». Il s’agit de « servage psychique » si bien que ces femmes se placent « sous la sujétion d’hommes brutaux, faibles, ou indignes de confiance », même si elles savent qu’elles sont trompées. Hélène Deutsch soutient la théorie suivante : la progression n’est pas la même, l’homme est devenu masochiste d’abord par culpabilité ( masochisme « moral » ) qui a engendré son érotisme passif, tandis que la femme débute par un masochisme érogène ( lié à Éros ) qui n’acquiert que secondairement son aspect fautif. « La sujétion masochiste-érotique de la femme varie énormément en intensité et, tant qu’elle procure autant de satisfaction que de souffrance, il est difficile de l’influencer ».
Se pose alors la question de comment la femme « peut employer les énergies passives-masochistes qui résident dans son Moi tout en évitant les dangers qui menacent sa personnalité ». Il faut faire retour à la puberté « où l’amour de soi narcissique est à son acmé, en même temps que l’accentuation et la mobilisation du masochisme féminin ». C’est l’amour de soi qui peut contrecarrer tous les dangers. Servir une cause avec abnégation n’est rien d’autre que du « masochisme qui prend le faux nom d’héroïsme », de « sacrifice » qui est « le masque de pulsions sadiques » retournées contre le Moi. Mais alors, si elles y renoncent, leur vie leur semble vide. D’où cette affirmation d’Hélène Deutsch : « Le goût du malheur est incomparablement plus fort chez les femmes que chez les hommes ». Elle prend l’exemple des femmes qui adhèrent à des mouvements révolutionnaires avec ardeur, esprit de sacrifice et besoin de souffrir pour leurs idées, et elle ajoute : « de telles femmes cherchent et trouvent habituellement l’amant qui les tyrannise, et cet amant leur donne ce que le père n’a pas su leur donner ». Elle dresse ensuite une galerie de portraits : la petite sténographe qui supporte les humeurs de son patron, l’épouse qui ne peut abandonner son mari brutal « parce qu’elle l’aime; malgré, en réalité à cause de sa brutalité », la collaboratrice qui consacre ses dons à l’œuvre du maître, la paysanne slave qui déclare « il ne m’aime plus, il ne me bat plus »; " toutes sont heureuses ou misérables selon le degré de leur masochisme féminin", mais selon l’utilisation et l’assimilation de celui-ci, « la femme obtient une harmonieuse féminité, ou devient névrosée, ou acquiert une personnalité masochiste pathologique ». En effet « elles provoquent la situation masochiste ou s’en accommodent à cause de la souffrance qu’elles y trouvent, et non en dépit de cette souffrance ». D’ailleurs, « toute la préparation psychologique de la femme aux fonctions sexuelles et de reproduction est liée à des idées masochistes ».
Dans une note ajoutée, Hélène Deutsch répondra à Karen Horney que « l’une des tâches de la femme est la maîtrise de son masochisme, son orientation dans la vie normale et de se protéger ainsi des dangers que, selon Horney, je considérerais comme le lot « normal » de la femme ».
Key Word : la sujétion masochiste-érotique de la femme.
Key Names : Théodore Reik, Hélène Deutsch, Freud, Aristote, Napoléon, Luis Bunuel.
Key Works : Patrice Tardieu, Masochisme, satisfaction dans la souffrance, honte, humiliation, le Yin, le Yang, Théodore Reik, Freud, Philo blog 16 septembre 2015 ; L’enlèvement d’Europe par un taureau blanc, Léda amoureuse d’un cygne, la flûte de Pan, Philo blog 23 janvier 2015 ; L’être qui vit dans la passion ne peut raisonner, il n’a ni vice ni vertu, Aristote monté et bridé, Philo blog 21 décembre 2014 ; Cavalière chevauchant son partenaire qui la prend sur son dos comme un cheval, equus eroticus, Philo blog 7 décembre 2014 ; Goût délicat des femmes, passions tendres, élégance du sentiment, art de vivre, Hume, Philo blog 2 novembre 2014 ; Le sexologue en mariage libre avec une féministe lesbienne, faire du pied sous la table, Philo blog 26 octobre 2014 ; Hannah Arendt écrit à Heidegger: « à toi le si proche, dédicace cachée, offerte, en t’aimant » , Philo blog 22 octobre 2014 ; Derrière le rêve les fantasmes refoulés; la jeune femme se hâtant lentement, marmoréenne, Philo blog 16 octobre 2014 ;
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Théodore Reik, Le Masochisme. Hélène Deutsch, La Psychologie des femmes. Freud, Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen.
Luis Bunuel, Belle de Jour ( film 1967 ), avec Catherine Deneuve dans une scène onirique où elle reçoit, sur le visage et sur sa robe blanche, de la boue noirâtre, entrecoupée de scènes « réalistes » de sa prostitution volontaire dans la journée.
Patrice Tardieu.











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16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 11:36

Masochisme, satisfaction dans la souffrance, honte, humiliation, le yin, le yang, Théodore Reik, Freud.
Reik, devenu membre de « l’Institut Psychanalytique de Vienne » (anciennement « Société psychologique du mercredi » ) grâce à Freud, débute son ouvrage intitulé Le Masochisme ainsi : « Comment les philosophes en sont-ils arrivés à penser que l’homme est un animal qui cherche le plaisir et essaye d ’écarter la souffrance ? ». On s’attendrait à ce qu’il cite Aristippe de Cyrène, ce philosophe du cinquième-quatrième siècle avant J.-C., pour qui seul l’instant présent existe ( le passé n’est plus, le futur n’est pas encore ) et que « le plaisir est un bien, même s’il vient des choses les plus honteuses » si bien que « tous les êtres vivants recherchent le plaisir et fuient la douleur ». Reik fait référence à Bertrand Russell qui soutient dans Analysis of Mind que la tendance est plutôt d’éviter la souffrance. Mais alors comment rendre compte du masochiste qui non seulement ne la fuit pas mais la recherche, est attiré par elle ? Il évoque rapidement, en passant, Krafft-Ebing, pourtant le fondateur et l’explorateur de ce concept.
Krafft-Ebing se base sur des documents qu’on lui a communiqués à titre privé, du vivant même de Sacher-Masoch ( d’où le terme « masochisme » créé par Krafft-Ebing ), auteur de La Vénus à la fourrure, où il se montre « l’esclave dévoué comme un chien » de celle-ci, mêlé au fétichisme de la fourrure, expérience qu’il fit, avant et après son mariage avec sa première femme. Krafft-Ebing reproduit un contrat en bonne et due forme entre une « maîtresse » qui « pourra punir selon son bon plaisir son esclave », et un autre contrat avec sa future femme où il est dit qu’il renonce à son moi, qu’elle pourra le corriger sans qu’il puisse se plaindre car son corps comme son âme lui appartiennent, qu’elle peut abuser de la plus grande cruauté sans qu’il puisse se plaindre ou s’enfuir. Mais Krafft-Ebing fait une remarque surprenante ; ces contrats ont parfois une clause temporelle comme celle-ci : « A l’expiration de six mois, cet intermède de servitude sera considéré comme non avenu par les deux parties, et elles n’y feront aucune allusion sérieuse. Tout ce qui aura eu lieu devra être oublié, avec retour à l’ancienne liaison amoureuse ». Et d’ajouter que le couple ensuite souvent vit dans l’harmonie la plus heureuse, tout en ayant une sexualité conforme à leur façon de sentir. Krafft-Ebing insiste : « En dehors de ces épisodes relativement courts, ils ont de l’affection l’un pour l’autre ». Ils vivent en bonne entente. « Ils s’entretiennent entre eux, comme si de rien de tel n’était arrivé; ils vont ensemble au théâtre, ils se donnent des distractions intellectuelles ». Et dire que l’on affirme que Krafft-Ebing n’a pas les idées larges !
Reik va exposer ensuite le point de vue de Freud qui distingue trois formes de masochisme : primaire ou érogène, féminin, moral [ Trois Essais sur la théorie de la sexualité, note 24 ]. Reik commence par le masochisme moral qu’il considère exister chez tout le monde, c’est la tendance à chercher la souffrance et à en tirer du plaisir sous « l’effet d’un désir inconscient d’être puni » que l’on retrouve dans de nombreux « groupes sociaux, nationaux et religieux » car « au cours de l’enfance, les punitions proviennent des parents ; une fois adultes, c’est Dieu, ou bien un destin maléfique ». En effet, une autorité cachée à l’intérieur du psychisme prend la place du juge qui condamne des actes défendus, c’est le surmoi ; tout comme le criminel qui recherche la punition. Reik évoque les personnages de Dostoïevski et leurs tourments. Reste à expliquer comment « la souffrance, la honte, l’humiliation, la gêne physique et morale soient les préliminaires d’une satisfaction sexuelle ».
D’où le masochisme « féminin » [ je dois dire que ce qualificatif vient sans doute chez Freud comme chez Reik du préjugé que la sexualité « féminine » consiste dans une attitude « passive » ] où une atmosphère « d’essence féminine » serait à la fois « redoutée et inconsciemment désirée par beaucoup de femmes, l’idée, en imagination, d’être outragées sexuellement, et imprégnées [ du latin « impraegnare », « féconder »] à leur corps défendant ». Mais tout de suite Reik parle « d’un homme qui désire être battu, insulté, attaché, qui est humilié par une femme et complètement dominé par elle, et qui de cette idée tire un intense plaisir ». Et il nous donne un cas auquel il a eu affaire, en l’analysant. Voici la scène qui s’est répétée pendant des années. Une femme grande, belle et dominatrice devait frapper ses fesses couvertes d’un pantalon noir et l’orgasme survenait avec les coups. D’où venait tout cela ? Petit garçon, dans une station thermale, il avait vu le postérieur de sa mère couvert de boue noire. Le patient s’identifiait donc à sa mère et il attendait la claque que le père administrait régulièrement sur la croupe des femmes de ménage, de sa mère, de la femme de chambre, et de la nurse, comprenant le sens érotique de la tape. Reik en tire l’explication suivante : l’analysé a pris la place de la femme fustigée, tandis que celle qui est derrière lui représente le père. Mais un jour il se retourna et la « magie » de la scène disparut. La femme portait autour du cou de la fourrure que Reik analyse comme étant la barbe du père ! Je trouve extraordinaire cette hypothèse car la fourrure est par excellence la parure de la femme chez Sacher-Masoch ( et de son sexe avant une date récente ) !
Notons que dans le taoïsme, Le livre de la Voie ( le « Tao ») attribué à Lao-tseu [ Lao-zi ] se trouve l’affirmation suivante : « Le Tao [ Dao ] a produit l’Un, l’Un a produit le Deux [ le Yin et le Yang ] et le Deux a produit le Trois, le Trois tous les êtres qui s’adossent au Yin et au Yang » ( §42 ). Or, le Yang, en chinois, est le mot qui désigne le principe masculin, c’est-à-dire le lumineux, le positif, ce qui est au soleil, ce qui est clair, lisse, la face, ce qui est ouvert, évident, actif, vivifiant, visible…et le Yin, le principe féminin, le négatif, l’ombre, le sombre, le dos, le caché, le secret, le froid , le velu [ les poils pubiens de la femme !] …
Revenons à Théodore Reik ; la seule affirmation qui me semble juste ici de Reik est que, pour le masochiste, « être battu signifie être aimé ».
Enfin, troisième forme freudienne du masochisme, qualifié par Reik « d’érotogène » et de « primaire » par Freud. « Ceci est du masochisme littéralement pur, une excitation sexuelle particulière, indépendante de l’attitude du sujet envers l’objet [ l’autre ] écrit Reik. C’est en quelque sorte un choc mécanique qui provoque l’érection à partir de la peau, des muqueuses ou des muscles, comme les harmoniques d’un violon, base de l’excitation masochiste.
Reik termine par la dernière théorie de Freud celle d’Au-delà du principe de plaisir, dominée par la bataille titanesque entre la pulsion de mort qui veut guider les vivants vers le repos éternel, la non-vie, et l’éros qui veut multiplier la vie à tout prix. Reik y voit même « le rôle du sadisme dans la vie sexuelle normale, tel qu’il paraît dans l’approche et la conquête de la femme et même dans l’acte sexuel, peut être considéré comme un symptôme de l’apaisement des instincts de mort. La bête de proie paraît être apprivoisée et même dressée à des jeux et des morts amoureux. […] Dans le sadisme l’objet est maintenant cruellement et violemment aimé ». Et d’ajouter : « l’instinct de mort associé à Éros nous offre une de nos vues les plus profondes dans la nature de l’être ».
Key Word : masochisme moral, féminin, érogène, le velu de la femme dans le taoïsme et dans la langue chinoise, être battu, être aimé, Éros et Thanatos.
Key Names : Théodore Reik, Freud, Aristippe de Cyrène, Bertrand Russell, Krafft-Ebing, Sacher-Masoch, Dostoïevski, Lao-tseu, François Cheng, Sade.
Key Works : Patrice Tardieu, De Lacan à Aristippe de Cyrène:qu’est-ce qu’un objet? Philo blog 29 décembre 2006 ; Dialectique, taoïste, machiavélique, érotique, phénoménologique et psychanalytique, de la charcuterie, Philo blog 8 février 2007 ; Obscénité et violence à l’origine du monde, Philo blog du 12 février 2008 au 4 avril 2008 ; Jouissance inhumaine: Sade, Lacan, Hegel, Philo blog du 30 septembre 2008 au 3 janvier 2009 ; Éros, Désir, Thanatos, adolescent androgyne, Visconti, Mahler, Thomas Mann, Philo blog 11 février 2012 ; Plongeon dans la passion, dans la mort, Phèdre, Racine, Aristote, Sénèque, sarcophage de Paestum, Philo blog 7 septembre 2012 ; Seul critère: le plaisir, Aristippe de Cyrène, notre affect semblable à celui d’autrui? Philo blog 14 octobre 2012 ; Aristippe de Cyrène, le pathos, sensation que le sujet éprouve, les mots et autrui, Philo blog 17 octobre 2012 ; Présent, instant, plaisir, hédonisme, Aristippe de Cyrène, Horace, Kierkegaard, Philo blog 19 octobre 2012 ; Algophilie n’est pas masochisme, se piquer avec des épingles, Clérambault et Sacher-Masoch, Philo blog 10 novembre 2012 ; Ce qui est né doit mourir, ce qui est mort doit renaître, immuable âme, ne pleurer ni les vivants ni les morts, Philo blog 30 avril 2013 ; Honte et sensualité, goûts et désirs marqués à vie pour Jean-Jacques Rousseau par Mademoiselle Lambercier, Philo blog 7 juillet 2013 ; Douleur infligée par une femme belle et cruelle, dialectique maître esclave, Sacher-Masoch, Philo blog 9 juillet 2013 ; La puissance de la femme: la passion de l’homme, esclave ou tyran, Nietzsche, Sacher-Masoch, Philo blog 11 juillet 2013 ; Jouissance masochiste suprasensuelle, Sacher-Masoch et Louis II de Bavière, Philo blog 13 juillet 2013 ; Embarcation, linceul blanc, image à rêver, l’île des morts, Arnold Böcklin, Serguei Rachmaninov, Philo blog 30 août 2013 ; Luxure et cruauté, utilité du mal, équilibre naturel écologique, Marquis de Sade, Leibniz, Philo blog 7 septembre 2013 ; Expirer en jouissant, volupté excessive, picotement des nerfs, combat des Parques et de Vénus, Sade, Philo blog 13 septembre 2013 ; Sade avec Sainte Thérèse d’Avila transpercée par la flèche en or de l’ange jusqu’aux entrailles, Philo blog 21 octobre 2013 ; Perte d’identité dans la fusion érotique, vertige, excès, paroxysme, Baudrillard, Bataille, Hölderlin, Philo blog 25 octobre 2013 ; Les poils pubiens peuvent-ils expliquer l’invention « féminine » du tissage? Fabuleux Freud! Philo blog 25 janvier 2014 ; Image de l’homme dévoré par ses propres désirs, juste vengeance de Vénus contre Narcisse, Diane, Philo blog 4 février 2014 ; Miroir et féminité, larmes, jalousie rusée, Narcisse masochiste au comportement féminin? Philo blog 26 février 2014 ; Rêveries diurnes, scènes érotiques de châtiment corporel, plaisir de la honte, A Rebours, Là-bas, Philo blog 7 juin 2014 ; Cavalière chevauchant son partenaire qui la prend sur son dos comme un cheval, equus eroticus, Philo blog 7 décembre 2014 ; La flagellation qui provoque la honte en public comparée à l’exhibitionnisme, Havelock Ellis, Philo blog 29 janvier 2015.
Théodore Reik, Le Masochisme. Aristippe de Cyrène in Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres, livre II, Aristippe. Bertrand Russell, Analyse de l’esprit. Krafft-Ebing, Psychopathia sexualis. Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure. Dostoïevski, Les Possédés. Lao-tseu, Le Livre de la Voie, François Cheng, Vide et Plein , { j'y vois le sexe féminin et le sexe masculin dans la pensée chinoise } le langage pictural chinois, Sade, Œuvres . Freud, Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Essais de psychanalyse.
Maîtresse, film de Barbet Schoeder, avec Gérard Depardieu et Bulle Ogier ( 1975 ). La Vénus à la fourrure, pièce de théâtre de David Ives ( histoire d’un metteur en scène et d’une actrice qui veulent mettre sur les planches le livre de Sacher-Masoch ), devenue film, en 2013, de Roman Polanski, avec Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric.
Patrice Tardieu.











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2 septembre 2015 3 02 /09 /septembre /2015 19:35

Voir c’est déflorer, viol par la vue, le voyeur, la pudeur, Actéon dévoré par ses désirs, Klossowski.
Je vais donner un exemple de psychanalyse existentielle, le « complexe d’Actéon », plus osé que l’Œdipe de Freud, tiré lui aussi de la mythologie grecque. Il se trouve dans la quatrième partie de l’Être et le Néant où Sartre distingue « avoir, faire et être ». Sartre se demande si l’on peut « posséder » un être humain. Il avait déjà affirmé ( troisième partie, chapitre III, II ) : « Ma tentative originelle pour me saisir de la subjectivité libre de l’Autre à travers son objectivité-pour-moi est le désir sexuel », et il poursuit ici : « le désir est manque d’être », d’où « l’objet du désir » et les trois grandes catégories de l’existence humaine concrète dans leur relation originelle : faire, avoir, être. Existe l’approriation par jouissance ; et cette « jouissance appropriative » est usurpation. Sartre ose écrire : « La vue est jouissance ; voir c’est déflorer ». Il y a « viol par la vue » ! En effet « l’objet non connu est donné comme immaculé, comme vierge, comparable à une blancheur. Il n’a pas encore livré son secret, l’homme ne le lui a pas encore arraché.Toutes les images insistent sur l’ignorance où est l’objet des recherches et des instruments qui le visent : il est inconscient d’être connu, il vaque à ses affaires sans s’apercevoir du regard qui l’épie comme une femme qu’un passant surprend à son bain » [ ici je ne peux m’empêcher de penser au livre de Daniel sur Suzanne et les vieillards ]. Sartre se réfère explicitement à l’épisode où « Actéon écarte les branches pour mieux voir Diane au bain ». Rappelons que le chasseur Actéon surprend Artémis ( en latin Diane ) et son cortège de nymphes nues dans la forêt près d’une rivière ; la déesse en colère le change en cerf, si bien qu’il est dévoré par ses propres chiens !
Cet épisode figure dans un des grands dessins de Pierre Klossowski ( frère de Balthus, à la très troublante peinture, La Chambre ) où est représentée Diane nue, main droite sur son sexe, main gauche repoussant le museau d’Actéon métamorphosé en cerf ithyphallique ! Sur un rocher, à gauche, il y a une inscription en latin : « Nunc tibi me posito visam velamine narres si poteris narrare licet » c’est-à-dire : « Et maintenant libre à toi d’aller raconter si tu le peux, que tu m’as vue sans voile » [ c’est une référence à Ovide, Les Métamorphoses, III ]. Pierre Klossowski consacrera un livre entier intitulé Le bain de Diane à ce propos, mais sous un angle théologique : comment le divin peut-il se manifester à l’homme ? Sa réponse est éclairante : la théophanie ne peut se faire que selon l’imagination humaine. Diane apparaîtra à Actéon sous la forme de la femme chasseresse, Dieu apparaîtra au chrétien sous la forme de Jésus de Nazareth et Marie sous le dogme de sa propre immaculée conception ( c’est ainsi que je conçois sa thèse ).
Sartre a longuement traité du regard dans la troisième partie, Chapitre premier, IV, mais il parle surtout, non de la pudeur, mais du voyeur qui se fait surprendre et qui est confus : « la honte n’est que le sentiment originel d’avoir mon être dehors, engagé dans un autre être et comme tel sans défense aucune, éclairé par la lumière absolue qui émane d’un pur sujet [ celui qui l’a surpris ] ». « La honte pure n’est pas un sentiment d’être tel ou tel objet répréhensible ; mais en général, d’être un objet, c’est-à-dire de me reconnaître dans cet être dégradé, dépendant et figé que je suis pour autrui ». Mais voici ce qu’il dit de la personne choquée dans sa décence : « La pudeur et, en particulier la crainte d’être surpris en état de nudité ne sont qu’une spécification symbolique de la honte originelle : le corps symbolise ici notre objectité [ le fait d’être vu comme un objet ] sans défense. Se vêtir, c’est dissimuler son objectité, c’est réclamer le droit de voir sans être vu, c’est-à-dire d’être pur sujet. C’est pourquoi le symbole biblique de la chute, après le péché originel, c’est le fait qu’Adam et Ève connaissent qu’ils sont nus. La réaction à la honte consistera justement à saisir comme objet celui qui saisissait ma propre objectité ».
Nous voyons donc que ce « complexe d’Actéon » dévoré par ses propres désirs de voir, ne relève pas seulement de la religion gréco-latine mais aussi de la religion judéo-chrétienne, toutes deux explicitement citées par Sartre, et qui hante Pierre Klossowski. J’ajouterais que, pour Sartre, le complexe d’Actéon est celui de la « connaissance » [ Sartre est proche sur ce point de Freud qui considère que la curiosité scientifique a pour origine la curiosité sexuelle ], mais qu’il faut comprendre, dans la phrase citée, me semble-t-il, au sens biblique : « Adam connut Ève ; elle conçut et enfanta Caïn […]. Elle donna aussi le jour à Abel, frère de Caïn » ( Genèse, IV, 1-2 ).
Key Word : psychanalyse existentielle, complexe d’Actéon, l’objet du désir, la théophanie.
Key Names : Sartre, Freud, Pierre Klossowski, Balthus, Ovide.
Key Works : Patrice Tardieu, Nymphes invisibles de Diane au bain, brèche scélérate dans son être fermé, théophanie, kénose, Klossowski avec Proust, Philo blog 5 janvier 2012 ; Simulacre, désir, fantasme, Sade, Klossowski, Aron, la monnaie vivante, Philo blog 3 septembre 2012 ; Monnaie vivante, échange de femmes comme potlatch, simulacre, talisman, Mauss, Klossowski, Philo blog 18 avril 2013 ; Mon corps tel qu’il est pour moi, mon corps tel qu’il est pour les autres, mon être, Sartre, Philo blog 29 juin 2015 ; Notre corps subjectif, l’effort et ce qui résiste, le moi, l’existence, la liberté, Maine de Biran, Philo blog 4 juillet 2015 ; Toucher et être touché, mon corps objet dans le regard d’autrui, la vision renversée, Sartre, Philo blog 7 juillet 2015 ; Monde concret de la réalité humaine, d’être là et d’avoir son point de vue, existence, néant, Philo blog 10 juillet 2015 ; Ce qui fait qu’un être est lui-même, la sensation pure rêverie, l’œil qui se retourne révulsé, Comte, Philo blog 15 juillet 2015 ; Présence de notre corps visible, surgissement de ce que nous avons à être, comment s’orienter? Sartre, Philo blog 20 juillet 2015 ; Livre aux pages manquantes, l’intentionnalité qui jette en avant, Franz Brentano, Husserl, Sartre, Philo blog 27 juillet 2015 ; Projet individuel, originel, unique; l’élan du sujet vers l’être; rapport à soi, au monde et à l’Autre, Philo blog 3 août 2015 ; Jalousie, rapport au monde, mourir à l’être comme aimer à la folie jusqu’à la déraison, Lévinas, Sartre, Philo blog 12 août 2015 ; Jouissance du projet pour soi; agitation vaine du meneur de peuples, Sartre, Freud, Adler, Marx, Philo blog 21 août 2015.
Sartre, l’Être et le Néant. Freud, Au-delà du principe de plaisir. Pierre Klossowski, Le bain de Diane ; Diane et Actéon, crayons de couleur, 214 sur 147 cm , 1981. Balthus, La chambre, huile sur toile, 270 sur 330 cm, 1952/1954. Ovide, Les Métamorphoses, III. Ancien Testament, Genèse, III, 7 ; IV, 1-2 ; Le Livre de Daniel, XIII, Suzanne et les vieillards.
Patrice Tardieu.










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21 août 2015 5 21 /08 /août /2015 12:19

Jouissance du projet pour soi; agitation vaine du meneur de peuples, Sartre, Freud, Adler, Marx.
Je poursuis l’étude du chapitre II, 1, de la quatrième partie de L’Être et le Néant. Pour Sartre le projet fondamental de l’être humain ne peut être relié ni à la mort, ni à la vie. Le pour-soi [ l’individu conscient ] est en question pour lui-même en tant que manque ; il cherche à fonder son être, « à être Dieu », c’est-à-dire être le fondement de soi-même. On ne s’attendait pas à ce que Sartre reprenne (sans les citer ) l’argument d’Anselme de Canterbury, on ne peut penser Dieu comme non-existant, et la preuve « ontologique » de Descartes dans la Méditation métaphysique, V, où l’essence de Dieu implique son existence. A vrai dire ici, c’est plutôt l’existence qui va fonder « l’essence » de l’homme, d’où la formule de Sartre : « être homme, c’est tendre à être Dieu ; ou si l’on préfère, l’homme est fondamentalement désir d’être Dieu ».


Sartre parle « d’architectures symboliques très complexes » qu’il faudra décrypter par une « psychanalyse existentielle ». Le principe de cette psychanalyse est que l’homme « s’exprime tout entier dans la plus insignifiante et la plus superficielle de ses conduites, […] il n’est pas un goût, un tic, un acte humain qui ne soit révélateur ». Le point d’appui est « la compréhension préontologique [ avant l’élaboration d’une ontologie ] et fondamentale de la personne humaine. Il suffit d’observer « un geste, une parole, une mimique » ; " le travail essentiel est une herméneutique ( terme que reprendra Paul Ricoeur ) , c'est à-dire un déchiffrage, une fixation et une conceptualisation". Il faudra donc comparer. " L’esquisse première de cette méthode nous est fournie par la psychanalyse de Freud et de ses disciples " écrit Sartre. « Les enquêtes psychanalytiques visent à constituer la vie du sujet de la naissance à l’instant de la cure ». D’une certaine manière, c’est ce que la psychanalyse existentielle appelle « situation ». La « psychanalyse empirique » freudienne cherche le « complexe » [ d’Œdipe ] ; Adler, lui, le complexe d’infériorité et la « volonté de puissance » [ mais j’ai déjà démontré qu’Adler n’est pas nietzschéen ! ] ; la psychanalyse existentielle, elle, cherche « le choix originel », « centre de références d’une infinité de significations polyvalentes ». Quelle est la grande différence ? La psychanalyse freudienne part du postulat d’un psychisme inconscient, la psychanalyse existentielle du fait psychique qui est coextensif à la conscience, ce qui ne veut pas dire qu’il est véritablement connu par le sujet. Il faut distinguer conscience et connaissance éclairée, analyse conceptuelle. En effet le « projet-pour-soi ne peut être que joui », qui, par réflexion, « peut devenir alors une jouissance qui sera quasi-savoir ». La contingence [ ce qui peut arriver ou non ] vient du choix singulier de la réalité humaine qui constitue son être, puisque exister c’est se choisir. La libido est une abstraction ; le désir et la sexualité sont l’effort originel du pour-soi envers Autrui.
Comme Sartre l’a longuement développé au chapitre III, 2 ,de la troisième partie, « le désir est consentement au désir » , « la caresse fait naître Autrui comme chair pour moi et pour lui-même », « double incarnation réciproque ». L’objection que Sartre fait à la psychanalyse freudienne est que si le « complexe » est vraiment inconscient, comment le sujet peut-il le reconnaître ? Ce n’est qu’une hypothèse probable dont le sujet n’a pas la clef, s’il n’en est pas conscient ! Mais alors « l’interprétation psychanalytique ne lui fait pas prendre conscience de ce qu’il est, elle lui en fait prendre connaissance ». Cependant, c’est le témoignage du sujet qui est décisif.
Le Sartre de L’Être et le Néant ne s’en prend pas seulement à la psychanalyse mais aussi au matérialisme et à Marx. « Il y a sérieux [au sens péjoratif ici ] quand on part du monde et qu’on attribue plus de réalité au monde qu’à soi-même », « ce n’est pas par hasard non plus qu’il se retrouve toujours et partout comme la doctrine d’élection du révolutionnaire. C’est que les révolutionnaires sont sérieux. Ils se connaissent d’abord à partir du monde qui les écrase et ils veulent changer ce monde qui les écrase. En cela ils se retrouvent d’accord avec leurs vieux adversaires les possédants, qui se connaissent eux aussi et s’apprécient à partir de leur position dans le monde. Ainsi toute pensée sérieuse est épaissie par le monde, elle coagule ; elle est démission de la réalité humaine en faveur du monde ». « L’homme sérieux s’est donné à lui-même le type d’existence du rocher, la consistance, l’inertie, l’opacité de l’être-au-milieu du monde », « il est de mauvaise foi et sa mauvaise foi vise à le présenter à ses propres yeux comme une conséquence ». « Marx a posé le dogme premier du sérieux lorsqu’il a affirmé la priorité de l’objet sur le sujet et l’homme est sérieux quand il se prend pour un objet ». A cela Sartre oppose « l’ironie kierkegaardienne » qui délivre la subjectivité.
Rappelons que dans les dernières lignes de cet immense ouvrage Sartre écrit : « toutes les activités humaines sont équivalentes […], toutes sont vouées par principe à l’échec. Ainsi revient-il au même de s’enivrer solitairement ou de conduire les peuples. Si l’une de ces activités l’emporte sur l’autre, ce ne sera pas à cause de son but réel, mais à cause du degré de conscience qu’elle possède de son but idéal ; et, dans ce cas, il arrivera que le quiétisme de l’ivrogne solitaire l’emportera sur l’agitation vaine du conducteur de peuples ».
Et quand on pense que Sartre va soutenir bientôt tous les conducteurs de peuples, toutes les idéologies révolutionnaires conduisant au goulag sibérien [ URSS ], tropical [ Fidel Castro ( qui a épousé une des filles du dictateur Batista dont il va prendre la place ! ) et son ministre de la justice expéditive, chargé de « libérer » avec l’URSS l’Afrique, et l’Amérique du Sud, Che Guevara, mort en Bolivie ], ou encore asiatique [ le « Lao Gai » ( goulag ) maoïste et sa sinistre Révolution (anti-) Culturelle ], sans le dire à « la classe ouvrière » pour « ne pas la désespérer » !..
Key Word : existence, essence, psychanalyse existentielle, herméneutique, le révolutionnaire et le possédant partent du monde au lieu d’eux-mêmes, le matérialiste se prend pour un objet.
Key Names : Sartre, Anselme de Canterbury, Descartes, Paul Ricœur, Freud, Alfred Adler, Marx, Kierkegaard.
Key Works : Patrice Tardieu, Caresse, de l’effleurement sensuel à l’efflorescence de l’idée, Philo blog 23 janvier 2007 ; Freud vire de bord dans sa théorie de la libido du moi et de la libido d’objet, individu, engendrer, Philo blog 16 mars 2014 ; Obsessions, phobie, hystérie, paranoïa, schizophrénie, Freud veut en découdre, Philo blog 18 mars 2014 ; Excitation, turgescence, congestion, humidité, appareil sexuel humain douloureusement sensible, Philo blog 20 mars 2014 ; Zones érogènes, érogénéité de toute partie du corps humain, sensibilité érotique, placement libidinal, Philo blog 22 mars 2014 ; Vie amoureuse de l’homme et de la femme, choix d’objet d’amour par étayage ou narcissique, Philo blog 26 mars 2014 ; Passion amoureuse comme compulsion névrotique chez l’homme, déploiement de la beauté féminine, Philo blog 28 mars 2014 ; La femme autarcique qui ne veut pas aimer, l’enfant, le chat, le criminel, le désaccord, Philo blog 30 mars 2014 ; Vie amoureuse féminine retranchée dans une libido imprenable, insatisfaction de l’homme amoureux, Philo blog 1 avril 2014 ; Bout de chemin garçonnier de certaines jeunes filles, origine du blond vénitien, Vespasien, Philo blog 3 avril 2014 ; Déni des défauts de l’enfant, de la cruauté de la phase sadique-anale, Freud, stigmate narcissique, Philo blog 5 avril 2014 ; Secrets d’alcôve, lit conjugal, question de quantité, d’attention ou don des dieux ? Philo blog 7 avril 2014 ; Crève-cœur , chagrin non sans dépit de la désunion entre Freud et Jung, la clinique Burghölzli, Philo blog, 9 avril 2014 ; Se pardonner à soi-même ses propres turpitudes venant de l’inconscient, C. G. Jung, Philo blog 9 avril 2014 ; Inclinations tendres de l’enfant vers autrui et non sur lui-même, pas de narcissisme, Alfred Adler, Philo blog 13 avril 2014 ; Optimisme, pessimisme, lignes d’orientation de l’être humain, monde des représentations, souvenirs, Philo blog 15 avril 2014 ; Compensation et surcompensation, hypnose, soif de puissance, Adler est-il nietzschéen ? Philo blog 17 avril 2014 ; Aspiration à la parité, rapport entre les sexes, préjugés contre les femmes, théorie du genre, Philo blog 19 avril 2014 ; Le dernier né veut occuper le premier rang, les motifs de Don Juan, la femme de Potiphar, Joseph, Philo blog 21 avril 2014 ; Le conflit entre l’aîné et les cadets qui ont un autre avant eux, Ésaü, Jacob, Rébecca, Eliezer, Adler, Philo blog 23 avril 2014 ; L’homme au-dessus, la femme en dessous, principal ressort sexuel, Adler, Philo blog 25 avril 2014 ; Karl Marx et la question juive après l’attentat de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, Philo blog 19 janvier 2015 ; Aragon, chantre des Organes de répression, Soljenitsyne poète et écrivain, Philo blog 19 février 2015, [ Prix Nobel 1970 ].
Anselme de Canterbury, Fides Quærens Intellectum ( La Foi cherchant la Raison ) du Proslogion , Cur Deus Homo ( Pourquoi un Dieu-homme ). Descartes, Les Méditations Métaphysiques, cinquième méditation. Sartre, L’Être et le Néant. Paul Ricœur, De l’interprétation ; Le conflit des interprétations, Essais d’herméneutique. Alfred Adler, Connaissance de l’homme, Le sens de la vie. Freud, Métapsychologie. Marx, Critique de la philosophie du Droit de Hegel, Sur la question juive, Le Capital. Kierkegaard, Le concept d’ironie constamment rapporté à Socrate, Miettes Philosophiques. Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag. Jean Pasqualini, Prisonnier de Mao.
Patrice Tardieu.









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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 12:03

Jalousie, rapport au monde , mourir à l’être comme aimer à la folie jusqu’à la déraison, Lévinas, Sartre.
Pour Sartre on ne peut étudier la personne comme une totalité en additionnant diverses tendances empiriquement découvertes, car en chaque inclination elle s’exprime toute entière. Il faut donc trouver toujours la signification qui la transcende. La jalousie datée et singulière pour telle femme signifie un rapport au monde du sujet, son « soi-même ». C’est l’existence qui est intelligible en tant que choix. Il y a toujours transcendance par rapport à l’empirique, au pro-jet concret, aux circonstances particulières ; un secret individuel de l’être- dans-le-monde car il y a une infinité de possibles. Ici Sartre veut se démarquer de l’opposition que Heidegger ferait dans Être et Temps entre « projet authentique » et « inauthentique ».
Emmanuel Lévinas dans sa leçon à la Sorbonne intitulée « Un passage obligé : Heidegger », du 28 novembre 1975, fait une remarque intéressante sur ce point. En France, dés le début, on a traduit le mot allemand « eigentlich » par « authentique », mais il signifie aussi « vrai », « profond », « propre ». Or, pour la réalité humaine, toujours en question, il s’agit de s’approprier pour être ; et elle s’approprie tous les modes d’être, « authentiques » comme les « inauthentiques »…
Ce que dit Lévinas sur le temps et la mort selon Heidegger est particulièrement éclairant et perspicace. Il y a certitude de la mort, ce qui cause l’angoisse [ devant le « rien », l’anéantissement ]. L’existence humaine se laisse décrire par son « être-là » [ « Dasein » ] à travers son pro-jet, le fait d’être dans le temps, et auprès de ce qu’il rencontre, d’où le premier « saut » [ Lévinas écrit « primesaut » ] qui caractérise la préoccupation originaire. Il n’y a là aucun « absolu » ; Lévinas remarque que ce mot n’apparaît nulle part dans Être et Temps d’Heidegger. La vie humaine est une aventure précaire, non sans questionnement, qui est rythmée par les jours et les nuits, les occupations et les distractions. Mais être sans illusions n’est pas moins une illusion ; le « Dasein » reste ouvert jusqu’à la fin qui le totalise. Lévinas conclut sur ce point : « dans le « Dasein » tel qu’il est, quelque chose manque, quelque chose est encore en manque, d’un manque qui appartient à l’être même, et ce manque, c’est la mort. C’est donc par une certaine relation à la mort que le temps sera possible ».
Lévinas réitère son affirmation : « Il y a passage nécessaire par une lecture de Heidegger ». En effet la mort n’est pas la destruction d’une chose dans l’écoulement du temps. Il faut repenser le temps lui-même avec des concepts philosophiques : « le Dasein est ce fait même que l’être est en question ». Il y a une préoccupation ontologique chez Heidegger : développer l’être à proprement parlé vis-à-vis du temps, s’approprier ce questionnement mais bien au-delà de la biographie, vers une ipséité, un soi-même, qui affronte la mort, « le souci de l’être qui dans son être dont il a souci est voué au néant ». Il y a angoisse lorsque le « je » est confronté au néant qui n’est pas la peur devant quelque chose, la destruction d’un objet, l’érosion d’une pierre ou l’évaporation d’une eau, qui font partie d’un même monde.
Lévinas aborde ensuite l’expérience de la mort de l’autre homme, mais selon Heidegger nul ne peut accéder à cette expérience car nul ne peut se substituer à autrui dans la mort qui lui est propre : « Nul ne peut prendre son mourir à autrui » ( Être et Temps § 47 ). Notre propre mort est un « avoir dehors » ; si nous sommes mort, nous ne sommes plus un « Dasein » [ un être-là ]. Résultat : « en venir-à-la-fin est la possibilité la plus propre, la plus incessible, la plus inaliénable du Dasein ». « Le Dasein est de telle manière que son « pas encore » lui appartient et cependant n’est pas encore ». Il doit l’assumer dès qu’il est : « c’est à partir de l’à-être de l’existence qu’est à saisir l’à-mort qu’est le Dasein » commente Lévinas qui souligne la grande originalité de Heidegger : « la mort est un mode d’être, et c’est à partir de ce mode d’être que surgit le pas-encore [ le temps ] ».
Lévinas nous délivre alors la plus belle traduction de « Sein zum Tode » que l’on transcrit habituellement par « l’être-pour-la-mort » mais qu’il nous donne comme « être-à-la-mort » au sens où « l’on aime à la folie », aimer jusqu’à la déraison. En effet, « la mort n’est pas un moment, mais une manière d’être dont le Dasein se charge dès qu’il est, de sorte que la formule avoir à être signifie aussi avoir à mourir ». D’où une nouvelle conception du temps et du soi, car être-à-la-mort signifie être hors de soi et proprement soi. Personne d’autre que nous-même ne peut être notre être-à-la-mort.
Il y a donc une triple structure existentielle : je suis « jeté au monde » par la naissance ; de là « l’ek-sistence » ( nous sortons de nous-même vers les autres et les choses ) ; nous nous « perdons » et nous étourdissons pour ne pas ressentir la solitude et l’angoisse de la mort qui marque pour nous la fin du temps. « Cette possibilité la plus propre n’est pas une chose qui arrive au Dasein à l’occasion. C’est une possibilité à laquelle le Dasein est d’ores et déjà astreint » souligne Lévinas. D’où cette fuite en avant qu’est la vie : « on meurt, mais pas moi, pas tout de suite ». Conclusion : « c’est par la mort qu’il y a du temps et qu’il y a Dasein [ l’être humain proprement dit à la lumière de la mort ] ».
Key Word : philosophie, existence, le temps, la mort, l’angoisse, l’être-là , ontologie, ipséité, souci, l’à-être, l’à-mort, le pas-encore.
Key Names : Sartre, Heidegger, Lévinas.
Key Works : Patrice Tardieu, Heidegger, le point de départ I, II, III, IV, Philo blog 5 juin 2011 ; Heidegger, l’être-à-la-mort I, II, Philo blog 6 juin 2011 ; L’être-au-monde, extase, temporellité, Heidegger, Philo blog 7 juin 2011 ; Angoisse, ennui, le néant, l’être, Heidegger, Philo blog 7 juin 2011 ; L’à-venir et le souci, Philo blog 7 juin 2011 ; La vérité comme dévoilement, non-oubli, la déhiscence, Philo blog 7 juin 2011 ; Primauté ontologique de la question de l’Être, monstration de l’apparaître, Heidegger, Philo blog 18 août 2013 ; Énigme de l’existence, le proche et le lointain, l’inutilisable, temporellité, dévalement, Heidegger, Philo blog 20 août 2013 ; Sombre nuit, secret, effroi intime, monde, finitude, esseulement, l’être-là, Novalis, Heidegger, Philo blog 22 août 2013 ; Retour vers l’existence première, deuil originaire, essence de la poésie, Hölderlin vu par Heidegger, Philo blog 24 août 2013 ; Secret caché, inquiétante étrangeté du rentrer chez soi, retour à l’Être, Hegel, Heidegger, Philo blog 26 août 2013 ; Éros et l’altérité comme essence positive, rencontre du masculin et du féminin, Emmanuel Lévinas, Philo blog 12 décembre 2013 ; Masculinité, féminité, domaine de l’Éros, forme originelle, pathétique de l’amour, l’autre, Lévinas, Philo blog 14 décembre 2013 ; Volupté, mystère féminin dont la profanation n’abolit pas le mystère, Dante, Goethe, Lévinas, Philo blog 16 décembre 2013 ; Mystère féminin, se donner tout en se dérobant, sa puissance est son altérité, Caravage, Rembrandt, Philo blog 18 décembre 2013 ; Soumission et asservissement dans les relations concrètes avec autrui à cause de la liberté, Sartre, Philo blog 20 décembre 2013 ; Le féminin se tourne par son altérité vers la pudeur, se retire ailleurs, possibilité du mystère, Philo blog 22 décembre 2013 ; Les amours envahissent, blessent, mais le je survit en elles, place exceptionnelle de l’éros, Philo blog 24 décembre 2013 ; Caresser n’est pas toucher, la volupté n’est pas un plaisir comme les autres, place du féminin, Philo blog 26 décembre 2013 ; Secret de la caresse et intentionnalité de la volupté vis-à-vis de l’avenir insaisissable, Husserl, Philo blog 28 décembre 2013 ; Libido, désir de volupté, sensualité, concupiscence, consentement au plaisir, narcissisme, Augustin, Philo blog 30 décembre 2013 ; L’Éros, saisir, posséder, connaître l’autre, fusionner, l’événement transcendant, Lévinas, Philo blog 1 janvier 2014 ; Je n’ai pas, je suis mon enfant, un toi qui est moi, la fécondité, Abraham, Sara, Hagar, Philo blog 3 janvier 2014 ; Le féminin spécifiquement érotique, idéal de beauté, regarder au ciel les étoiles, postérité, Philo blog 5 janvier 2014.
Sartre, L’Être et le Néant, Heidegger, Être et Temps, Lévinas, La Mort et le Temps, Le Temps et l’Autre.
Patrice Tardieu.

















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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 10:23

Projet individuel, originel, unique; l’élan du sujet vers l’être; rapport à soi, au monde et à l’Autre.
Tout le vocabulaire de L’Être et le Néant se trouve déjà dans le premier petit livre ( 165 pages) de Sartre intitulé L’Imagination : l’existence, l’en soi et le pour soi, l’ontologie. Son argument est le suivant : prenons une feuille de papier blanc posée sur le bureau ; j’en perçois la forme, la couleur, la position, mais c’est une réalité, inerte, en dehors de tout caprice mental de ma part ou d’autrui ; elle s’impose à mon regard comme présente, sans mouvement, sans activité, n’ayant aucune spontanéité ni conscience, c’est un « être en soi », une chose. L’être humain est au contraire un « être pour soi », il a conscience de son existence.
Mais détournons la tête, je ne vois plus la feuille de papier, cependant elle n’est pas anéantie. Je l’imagine ! Est-ce la même feuille ? Elle a la même « essence » de « feuille de papier », mais elle est une simple image, n’en faisons pas une chose. L’identité d ’essence n’est pas une identité d’être [ la feuille de papier dans la réalité et la même feuille dans l’imagination ]. Tout est une question « d’ontologie » [ de ce que « l’on dit de l’être » dont on parle].
D’où le refus par Sartre, dès cet ouvrage, de « l’inconscient », au sens où il l’entend, in-conscient comme un « réservoir de contenus inertes », comme des « choses » auxquelles la conscience n’a pas accès. Il y aurait confusion entre le pour-soi, le psychisme humain, et l’en-soi [quelque chose comme la matière étendue ] qui nous déterminerait à notre insu.
Mais Sartre ne va pas s’en prendre, dans ce chapitre II, 1. de la Quatrième partie de L’Être et le Néant que j’ai commencé à expliciter, tout de suite à Freud. Il va longuement critiquer les Essais de Psychologie contemporaine que Paul Bourget vouera à Gustave Flaubert. C’est le « chaudron », si je puis dire, d’où sortira l’énorme étude que Sartre lui consacrera aussi. Bourget invoque l’exaltation continuelle, l’ambition grandiose et le sentiment invincible que Flaubert aurait eu dès sa première jeunesse qui devient passion littéraire chez les jeunes gens qui veulent tromper ce qui les tourmente. Bourget procède comme le chimiste réductionniste, c’est « une analyse » de schèmes abstraits, sensés expliquer un « pro-jet » [ écrit en deux mots par Sartre pour exprimer la « transcendance vers… » ] en réalité, individuel et concret.
Mais pourquoi Flaubert ne s’est-il pas tourné vers une attente tranquille, une impatience sombre, des actes de violence, des fugues, des aventures amoureuses ou de la débauche ? Pourquoi n’a-t-il pas choisi le mysticisme, la peinture ou la musique ? Les biographes utilisent les « grandes idoles explicatives » que sont l’hérédité, l’éducation, le milieu ou la constitution physiologique, qui ne sont que des liaisons générales, tout comme en psychiatrie on se contente de diagnostiquer telle structure pathologique principielle. « L’ambition » n’explique rien, ni le « tempérament nerveux », il faudrait « une compréhension préontologique [ avant l’existence de l’être lui-même ] de la réalité humaine », « d’un projet originel », « absolu non substantiel » puisque Sartre refuse toute explication par une « substance » qui pré-existerait à l’être et le déterminerait. Il rejette également le matérialisme qui n’est autre ( Sartre reprend la formule de Comte ) que « l’explication du supérieur par l’inférieur ». Ne tombons pas dans des classifications de botanistes. Pascal est plus profond en découvrant derrière les multiples divertissements, la condition humaine qui veut échapper à l’ennui et à la réflexion sur soi ; Proust analyse avec finesse l’amour et la jalousie, Stendhal la cristallisation, et même les « romanciers catholiques » qui décèlent derrière l’éternelle insatisfaction de Don Juan, « la place vide de Dieu ». En effet, « l’élan vers Dieu n’est pas moins concret que l’élan vers telle femme particulière ».
Conclusion de Sartre : il s’agit de retrouver, dans tous les cas, « la véritable concrétion [ le devenir réel ] qui ne peut être que la totalité de l’élan du sujet vers l’être, son rapport originel à soi, au monde et à l’Autre [ les autres ou Dieu ], dans l’unité de relations internes et d’un projet fondamental [ individuel et unique ] », loin de toute maxime générale, « dévoilant » [ cf. Heidegger ] la personne « dans le projet initial qui le constitue » [ le pro-jet transcendant cf. Husserl ].
Key Word : philosophie, conscience de l’existence, être en soi, être pour soi, ontologie, compréhension de la réalité humaine, absolu non substantiel, rejet du matérialisme soi-disant explicatif.
Key Names : Sartre, Freud, Paul Bourget, Gustave Flaubert, Auguste Comte, Pascal, Proust, Stendhal, Molière, Heidegger, Husserl.
Key Works : Patrice Tardieu, La vérité comme dévoilement, non oubli, la déhiscence, Philo blog 7 juin 2011 ; Livre aux pages manquantes, l’intentionnalité qui jette en avant, Franz Brentano, Husserl, Sartre, Philo blog 27 juillet 2015 ; Proust, leurres et appâts de l’amour, puissance de l’imagination, Philo blog 19 décembre 2011; Proust, jeu terrible de l’amour, illusion sur lequel il repose, réalité des souffrances, Philo blog 20 décembre 2011 ; Proust, mystère et fugacité des êtres, plaisir et fantasme, Philo blog 22 décembre 2011 ; Proust, platonicien, commencement de l’amour, Philo blog 26 décembre 2011 ; Proust, variation d’une croyance, néant de l’amour, Diane et Actéon, Philo blog 1 janvier 2012 ; C’est le sujet qui construit l’objet de l’amour, même s’il y a eu rapport sexuel, Philo blog 7 janvier 2012 ; Comment résoudre le problème de l’existence et de la mort, du désir et de nos croyances selon Proust, Philo blog 2 mars 2012 ; Être mieux apte à penser, agir et même aimer, grâce au néo-fétichisme positiviste écologique, Comte, Philo blog 3 octobre 2014 ; Interprétation biaisée de Pascal sur le cœur, le sensible, la raison et Dieu, Philo blog 6 août 2013.
Sartre, L’Imagination, L’Être et le Néant. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse ; Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique. Paul Bourget, Essais de Psychologie contemporaine: G. Flaubert. Pascal, Pensées. Proust, A la recherche du temps perdu. Stendhal, De l’amour. Molière, Don Juan. Heidegger, Être et Temps. Husserl, Recherches Logiques, les Ideen, Méditations cartésiennes.
Patrice Tardieu.






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27 juillet 2015 1 27 /07 /juillet /2015 17:27

Livre aux pages manquantes; l’intentionnalité qui jette en avant, Franz Brentano, Husserl, Sartre.
Nous allons sauter maintenant au chapitre II de la Quatrième partie de L’Être et le Néant de Sartre, œuvre considérable qui comporte en tout 722 pages ( dans la collection « Bibliothèque des Idées » [ avant celle de « Tel » ] ). Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par une anecdote. Pierre Nora a raconté récemment sur France-Culture que Michel Foucault était furieux parce qu’une illustration d’un de ses livres avait été inversée à l’impression, et qu’il lui avait dit de se calmer car il avait reçu d’un jeune professeur de philosophie une lettre lui indiquant qu’il manquait les pages 465 à 480 [ soit un feuillet d’imprimerie de 15 pages ], une fois arrivé à la lecture de la page 464. Pierre Nora fait vérifier sur le stock qui reste chez Gallimard ; les 15 pages manquent à tous les exemplaires ! Preuve que personne n’avait lu jusque là ! Beaucoup en avait parlé, aucun ne l’avait lu en entier sans oser l’avouer (sauf Alain Robbe-Grillet ) ! Ce jeune professeur de philosophie, c’était moi !
Revenons à notre texte. Il commence ainsi : « S’il est vrai que la réalité humaine [ allusion à Heidegger ] se définit par les fins qu’elle poursuit […] », le libre projet du Pour-soi [ l’être conscient de lui-même ], « élan par lequel il se jette vers sa fin » doit être analysé et « c’est ce qu’a pressenti la psychologie empirique [ Sartre fait référence, par cette expression à la théorie de Franz Brentano, Psychologie du point de vue empirique et à la psychanalyse par rapport à la psychologie expérimentale de laboratoire ] qui admet qu’un homme particulier se définit par ses désirs ». Mais, selon Sartre, il faut se garder de deux erreurs : considérer le désir comme le contenu, disons d’une bouteille ( la « conscience » de l’homme ), et que le sens, la signification, de ce désir y soit également inhérent. C’est oublier la « transcendance » [ le « fait de sortir de soi vers… » ) de l’esprit humain. Sartre donne un exemple : « si je désire une maison, un verre d’eau, un corps de femme, comment ce corps, ce verre, cet immeuble pourraient-ils résider en mon désir ? ». Ce ne sont pas « de petites entités psychiques habitant la conscience : ils sont la conscience elle-même dans sa structure originelle pro-jective et transcendante, en tant qu’elle est par principe conscience de [ la préposition est soulignée par Sartre ] quelque chose ».
Cette dernière expression vient directement des Recherches Logiques, V, de Husserl, que nous allons étudier, qui rend hommage à Franz Brentano dont il avait suivi l’enseignement qui distingue nettement phénomènes psychiques et phénomènes physiques. Selon le livre de Brentano, la caractéristique des phénomènes psychiques est qu’ils visent quelque chose dont on ne peut les séparer : la perception n’est pas séparable du perçu, l’imagination de l’image [ deux des premiers ouvrages de Sartre porteront pour titre L’imagination et L’imaginaire ], l’énonciation de son énoncé, l’amour de l’aimé, la haine de l’être haï, le désir de ce qui est désiré. C’est ce que les philosophes du Moyen-Âge appelaient « inexistentia intentionalis », « inexistant » car dans la tête du sujet seulement mais « existant » comme « intentionnalité » car comment séparer l’aimée de l’amoureux qui se définit précisément par l’amour de l’aimée ! On peut donc classifier les phénomènes psychiques en trois catégories selon Brentano : les représentations, les jugements, enfin les mouvements de l’âme ( « phénomènes relatifs à l’amour et à la haine » ).
Husserl en retient que tout acte psychique est intentionnel et que « toute conscience est conscience de [ quelque chose ] » dans de très nombreuses modalités : représentation, jugement sur le vrai et le faux, conjecture, doute, espoir, crainte, plaisir, déplaisir, attrait ou répulsion, décision de douter théoriquement ou pratiquement, confirmation théorique, intention volitive…Tous ces vécus sont complexes et superposent des affections de l’âme ( amour/ haine ) à des représentations et des jugements mais tous relèvent de l’intentionnalité dans leur essence. Husserl se lancera dans l’étude de tous ces phénomènes, baptisée « phénoménologie » ; et L’Être et le Néant de Sartre aura pour sous-titre « Essai d’ontologie phénoménologique ».
Key Word : philosophie, phénoménologie, réalité humaine, transcendance, fait de sortir de soi vers… , structure originelle projective, conscience de… .
Key Names : Franz Brentano, Husserl, Heidegger, Sartre, Alain Robbe-Grillet, Michel Foucault.
Key Works : Patrice Tardieu, Heidegger, le point de départ ( II ), la réalité humaine, Philo blog 5 juin 2011 ; Mon corps tel qu’il est pour moi, mon corps tel qu’il est pour les autres, mon être, Sartre, Philo blog 29 juin 2015 ; Toucher et être touché, mon corps dans le regard d’autrui, la vision renversée, Sartre, Philo blog 7 juillet 2015 ; Présence de notre corps visible, surgissement de ce que nous avons à être, comment s’orienter ? Sartre, Philo blog 20 juillet 2015 ; Secret de la caresse et intentionnalité de la volupté vis-à-vis de l’avenir insaisissable, Husserl, Philo blog 28 décembre 2013 ; Michel Foucault qui ne voulait être vu par le panoptique de Bentham; gaspillage de l’utile, Philo blog 22 avril 2013.
Franz Brentano, Psychologie du point de vue empirique. Husserl, Recherches logiques [ Logische Untersuchungen ] ; Idées directrices pour une phénoménologie. Heidegger, Être et Temps. Sartre, L’imagination ; La transcendance de l’ego ; Esquisse d’une théorie des émotions ; L’imaginaire ; L’Être et le Néant.
Patrice Tardieu.




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20 juillet 2015 1 20 /07 /juillet /2015 18:04

Présence de notre corps visible, surgissement de ce que nous avons à être, comment s’orienter? Sartre.
Le problème du corps pose celui de l’orientation. Je rappellerais que cette question est déjà abordée dans un opuscule de Kant : comment se diriger dans une pièce, que l’on connaît, totalement plongée dans le noir, et pourquoi un gant de la main droite ne convient jamais à celle de gauche ? La réponse kantienne est qu’il suffit de toucher un objet et de se souvenir de la disposition de la pièce, et de savoir que tout objet par inversion n’est pas concrètement, dans son utilisation, duplicable; tout comme, géographiquement, il faut une boussole, et, dans la pensée, les catégories de l’entendement.
Pour Sartre « le surgissement du pour-soi [ le Sujet conscient de lui-même ] est négation explicite et interne d’un tel ceci sur fond de monde ». Dans le champ perceptif de ma chambre, nécessairement, il y a ce livre soit à droite soit à gauche sur ma table. Et il y a négation corrélativement de tout ce qui pourrait y être et qui n’y est pas. Par mon corps, il y a une perspective particulière qui est à la fois donnée et choisie parmi tous les « ceci » ( les « objets » qualifiés ainsi dans la Phénoménologie de l’Esprit , de Hegel, par le « maintenant » et « l’ici » de la certitude sensible). Sartre donne un exemple auditif. Cette note de violon s’entend à travers cette porte ou cette fenêtre ouverte ou dans cette salle de concert, à moi en tant « qu’existant-surgissant-dans-le-monde » ( Sartre relie ces termes par des traits d’union pour montrer que c’est une totalité existentielle ) ; transcription sartrienne du fait « d’être jeté au monde » [ par la naissance ] de Heidegger, qui donne sens au monde dans lequel nous « tombons ».
« Ce centre, comme structure du champ perceptif considéré, nous ne le voyons pas, nous le sommes ». D’où la conséquence : « l’ordre des objets du monde nous renvoie perpétuellement l’image d’un objet qui, par principe, ne peut être un objet pour nous puisqu’il est ce que nous avons à être ». Cet objet visible [ par autrui ou dans un miroir, d’où le narcissisme ], c’est nous! C’est le « surgissement contingent » de notre « être qui est son propre néant » [ la liberté définissant le Sujet chez Sartre ] mais qui est un « être-au-milieu-du-monde par le monde qu’il réalise », si bien « qu’il faut que je me perde dans le monde pour que le monde existe et que je puisse le transcender ». D’où la présence de notre corps.
Key Word : le « ceci », la perspective, le maintenant et l’ici, la certitude sensible, le Sujet comme objet visible au centre de son champ perceptif.
Key Names : Kant, Sartre, Hegel, Heidegger.
Key Works : Patrice Tardieu, Fantasme, mythe, exil,(1),(13 mars 2009),(#Mythologie);(6),(18 mars 2009),(#Narcissisme), Philo blog ; Narcisse engourdi devenu fleur au lourd parfum qui fascine et qui séduit, Nicolas Poussin, Ménandre, Philo blog 31 janvier 2014 ; Narcisse, dédain de tout amour réciproque, de toute relation duelle érotique, Ovide, Shakespeare, Philo blog 2 février 2014 ; Image de l’homme dévoré par ses propres désirs, juste vengeance de Vénus contre Narcisse, Diane, Philo blog 4 février 2014 ; Jouissance féminine supérieure à la jouissance masculine, passions amoureuses, Kawabata, Philo blog 6 février 2014 ; Délire amoureux, Pygmalion s’imagine que la statue lui rend les baisers qu’il lui donne, Platon, Philo blog 8 février 2014 ; Être amoureux d’un simulacre, d’un artefact, qui devient concubine, n’est pas narcissisme, Philo blog 10 février 2014 ; Le bel indifférent, « que je meure si je me soumets à tes désirs, si je me perds ! », inflexible, Philo blog 12 février 2014 ; Comment ne faire qu’un alors que l’on est deux, et comment se dédoubler lorsqu’on est qu’un ? Philo blog 14 février 2014 ; Étreinte de l’extase de la passion, le leitmotiv de l’amour brûlant, interdit, l’image réfléchie, Philo blog 16 février 2014 ; Attirance secrète, se retrouver à travers l’autre, similitude narcissique, l’autre comme soi-même, Philo blog 18 février 2014 ; Introduire le non amour et en faire un concept philosophique, Emmanuel Kant, Philo blog, 20 février 2014 ; Les quatre riens, chose en elle-même, ombre, espace et temps purs, objet impossible, Kant, Philo blog 22 février 2014 ; Les vivants ombre fugace, frayeur de sa propre ombre, l’ombre de l’âme, le soleil, Marsile Ficin, Philo blog 24 février 2014 ; Miroir et féminité, larmes, jalousie rusée, Narcisse masochiste au comportement féminin ? Philo blog 26 février 2014.
Kant, Que signifie s’orienter dans la pensée ? Critique de la Raison Pure. Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, A, Conscience, I, 1. Heidegger, Être et Temps. Sartre, L’Être et le Néant.
Patrice Tardieu.

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