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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 10:56

Bonheur du fanatique et bonheur de décapiter, rage religieuse, enthousiasme, Hobbes, Shaftesbury.
Je continue la publication de l’article que j’avais écrit du 20 au 24 février 2006 par la partie qui concerne le bonheur du fanatique et où j’anticipais sans le savoir sur les événements du 7 janvier 2015 par le propos suivant : « quant à l’humour, il est à craindre que le fanatique en possède peu et même que toute caricature risque d’augmenter sa fureur »…Et, dès la deuxième phrase, je parlais de décapitation par rage religieuse, autre sujet devenu très actuel ! Le voici :
Hobbes consacre la moitié de son énorme ouvrage, Le Léviathan [ monstre qui représente la société ], à la religion. C’est qu’il a fui la guerre civile anglaise pleine de fureurs religieuses et de fanatiques dont les « prophéties » sont souvent la cause des événements, comme la décapitation du roi Charles Premier. « Il serait bien nécessaire d’être très circonspect et attentif avant d’obéir à la voix d’un homme qui, se prétendant prophète, réclame que nous obéissions à Dieu en suivant la voie qu’il nous dit, au nom de Dieu, être celle du bonheur. En effet, celui qui prétend enseigner aux hommes la voie d’une si grande félicité prétend les gouverner : en d’autres termes, les diriger et régner sur eux ; ce qui est une chose que tous les hommes désirent par nature : il sera donc à bon droit soupçonné d’ambition et d’imposture » ( Léviathan, III, 36, éditions Sirey p. 457- 458 [sur 780 pages] ). Mais il y a plus : « L’orgueil rend l’homme sujet à la colère, dont l’excès est une folie qu’on appelle rage et fureur […]. De là vient […] que la trop haute opinion qu’un homme a de lui-même […] sous le rapport de l’inspiration divine […] devient égarement et vertige […], que l’opinion qui professe avec véhémence la vérité d’une chose devient aussi de la rage, si elle est contredite par d’autres » ( Léviathan, I, 8, éditions Sirey, p.70 ). Et il ajoute : « quand l’idée qu’ils sont inspirés s’est emparée des gens, encore que l’effet de cette déraison ne se manifeste pas toujours, chez un individu isolé, par quelque action fantasque issue de cette passion, cependant quand beaucoup d’entre eux s’associent, la rage de la foule entière est manifeste. Quelle marque de folie plus éclatante peut-il y avoir, que de poursuivre ses meilleurs amis avec des vociférations, des coups et des pierres ? Et cependant, de tels actes restent en deçà de ce que fera une foule de cette sorte » ( Léviathan I, 8, éditions Sirey, p.71 ).
Shaftesbury fera le même constat, soixante ans plus tard, dans sa Lettre sur l’enthousiasme : « La panique peut gagner, le témoignage des sens se perdre comme dans un rêve, et l’imagination s’embraser, au point de réduire en cendres, en un instant, chaque parcelle de jugement et de raison. Les matières combustibles sont déjà disposées au-dedans, prêtes à prendre feu à la moindre étincelle, surtout lorsque la multitude est saisie par cet esprit » ( Lettre sur l’enthousiasme, section VI ). « Enthousiasme » est pris ici dans son sens étymologique, il signifie que la personne ou la foule se croit « remplie de Dieu » ( du grec « en Theos », d’où « en-thou-siasme » ). Mais alors quelle antidote appliquer ? Shaftesbury propose d’abord le ridicule comme épreuve de vérité, ce qui permettra de distinguer les vrais des faux prophètes au caractère mélancolique, et comme remède finalement l’humour. Nous pensons que cela ne saurait suffire : le ridicule ne peut provenir que d’un point de vue autre que, précisément, le fanatique ne partage pas. D’autre part la raillerie est-elle un bon critère de vérité ? Les moqueries et les plaisanteries court-circuitent toute réflexion sérieuse…S’il s’agit, maintenant, d’opposer un caractère enjoué et léger à un caractère mélancolique et sombre, un caractère n’est ni vrai ni faux, il est. Quant à l’humour, il est à craindre que le fanatique en possède peu et même que toute caricature risque d’augmenter sa fureur…Le bonheur du fanatique est dans l’opprobre qu’il endure et qui l’encourage à aller jusqu’au martyre…
Key Word : fanatisme, décapitation, fureur, rage religieuse, guerre civile, vociférations, lapidation, foule, enthousiasme, martyre.
Key Names : Hobbes, Shaftesbury.
Key Works : Patrice Tardieu, Bonheur de la racaille prolétarienne et de la canaille révolutionnaire, Marx, Baechler, Aristote, Philo blog 26 mai 2016 ; Attentats suicides, prise d’otages, bombes humaines, pirates de l’air, imagination perverse, Philo blog 24 avril 2016 ; Mourir à la place de l’autre, rejoindre l’autre dans la mort, revenir à la vie sans l’autre, Verdi, Gluck, Philo blog 29 décembre 2015 ; Séduction érotique, biblique, politique, Judith et Holopherne, Artemisia Gentileschi, Lacan, Philo blog 28 novembre 2015 ; Jouissance du projet pour soi, agitation vaine du meneur de peuples, Sartre, Freud, Adler, Marx, Philo blog 21 août 2015 ; Monades toutes nues, Louis XIV et l’Empire ottoman, Informatique, N.Wiener, Philo blog 21 juin 2015 ; Libre arbitre absolu ou degrés de liberté, de l’indifférence à la poursuite du pire ? Descartes, Philo blog 29 mai 2015 ; Cœur supplicié, volé, Rimbaud pendant la Commune de Paris, aventures abracadabrantesques, Philo blog 2 mai 2015 ; Peut-on associer violence et sacré, religion et sagesse, ferveur et exaltation, dogme et fanatisme ? Philo blog 15 mars 2015 ; Aragon chantre des Organes de répression, Soljénitsyne poète et écrivain, Philo blog 19 février 2015 ; Prestige, pouvoir, richesse, comment obtenir les trois biens rares par nature, Jean Baechler, Mauss, Philo blog 24 avril 2013 ; Mariage, don et contre-don de femmes, alliance fondatrice, sinon guerre, esclavage, cannibalisme, Mauss, Montaigne, Philo blog 14 avril 2013 ; Échange avec les dieux, sacrifice d’esclaves, d’animaux, de biens précieux, potlatch, Moïse, Philo blog 10 avril 2013 ; Don et contre-don agonistique des sociétés idylliques premières, Marcel Mauss, la dette, Philo blog 8 avril 2013 ; Négation, nuit de l’esprit, néant vide, effroyable, regarder dans les yeux de l’autre, Hegel, Philo blog 16 décembre 2012 ; Crimes hébétés de l’insurrection populaire, le machiavélisme, Sade, Philo blog 14 septembre 2012 ; Jouissance et crime, état de nature, Sade contre Hobbes, Philo blog 10 septembre 2012 ; Kénose de l’Être, Néant, liberté absolue et mort, crucifixion du réel, la Terreur, la Révolution, Philo blog 4 juin 2012 ; Obéissance aveugle, sacrifice religieux, Abraham et son fils, immolation, angoisse, Sébastien Castellion, Le Caravage, Philo blog 2 avril 2012 ; Impossibilité de connaître une personne, méthode utraquistique, ombre, l’un et l’autre, Philo blog, 8 mars 2012 ; La politique ou l’art d’entretenir les troupeaux, Platon, Philo blog 4 décembre 2011 ; L’homme est un loup pour l’homme, l’état de nature, l’état social, Hobbes, Spinoza, Rousseau, Philo blog 15 novembre 2011 ; Casanova, le peuple et la démocratie, Philo blog 8 novembre 2011 ; Lacan, le crime sadique des sœurs Papin, Philo blog 18 octobre 2011.
Thomas Hobbes, Léviathan. Shaftesbury, Lettre sur l’enthousiasme.




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Published by Patrice TARDIEU - dans politique et religion
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26 mai 2016 4 26 /05 /mai /2016 10:47

Bonheur de la racaille prolétarienne et de la canaille révolutionnaire, Marx, Baechler, Aristote.
J’avais écrit du 20 au 24 février 2006 un texte sur le bonheur de la délinquance plus ou moins ordinaire. J’abordais le problème d’abord par la réflexion d’Aristote sur le lanceur de pierre et son intention, ensuite par celle de Marx sur ce qu’il appelle « la racaille prolétarienne », enfin sur celle de Jean Baechler sur « la canaille révolutionnaire ». Dix ans plus tard, cet article me semble finalement de la plus grande actualité, tout en restant philosophiquement sans concession mais non sans humour parfois. Le voici avec son épigraphe :
« Il est doux de contempler du rivage les flots soulevés par la tempête, et le péril d’un malheureux qui lutte contre la mort. Il est doux encore, à l’abri du danger, de promener ses regards sur deux grandes armées rangées dans la plaine. Mais rien n’est plus doux que d’abaisser ses regards du temple serein élevé par la philosophie, de voir les mortels épars s’égarer à la poursuite du bonheur ». Lucrèce, De la nature des choses, livre II, « Suave mari magno ».
Bonheur de la racaille de brûler des voitures, bonheur de poignarder pour un regard et puis de jeter une canette sur l’agonisant, bonheur de tuer, devant sa femme et sa fille, celui qui a refusé de céder son appareil photographique, bonheur d’assassiner l’amant qui vous écrivait des poèmes puis de faire croire à un incendie accidentel dans lequel il aurait péri, bonheur dans le crime du couple diabolique qui fait tuer l’enfant par l’autre, bonheur du bourreau de couper les têtes, bonheur du guerrier sur le champ de bataille, bonheur de l’inquisiteur qui torture, bonheur du fanatique qui, en se faisant exploser au milieu de la foule, monte directement au ciel, bonheur de comparer l’extermination des uns avec l’esclavage des autres en créant la haine, bonheur du chef totalitaire de faire condamner dans des procès truqués ses collaborateurs les plus proches et d’envoyer par millions ses concitoyens dans le goulag, bonheur ethnique de massacrer l’autre ethnie la plus proche, bonheur des quinze mille enfants-soldats du Burundi qui ont sauvagement assassiné des adultes et utilisé subsidiairement les filles qu’ils ont violées pour porter leurs affaires et leur faire laver…
Reste au philosophe de conceptualiser tous ces bonheurs. Un certain nombre semble pouvoir se ranger sous le titre générique de « Bonheur de la racaille ». Nous nous demanderons si le mot de « racaille » peut être un concept philosophique ou s’il désigne un fait contingent ou encore s’il s’agit d’un phénomène structurel de la société. D’autres de ces bonheurs paraissent relever d’un autre cas : l’extraordinaire mission de supprimer son prochain…Enfin, subsiste un troisième cas : l’appel religieux au bonheur dans l’au-delà. Il nous faudra établir une typologie conceptuelle du bonheur en fonction du temps en nous appuyant sur les distinctions aristotéliciennes et pouvoir ensuite nous pencher sur la « racaille » avec Marx et son éventuelle pérennité. Puis sur la « canaille révolutionnaire » avec Jean Baechler.
D’abord il faut distinguer hasard, cause vaine et bonheur. Écoutons Aristote : « Le hasard, pour s’en rapporter à son nom même, existe quand la cause se produit par elle-même en vain. La chute d’une pierre n’a pas lieu en vue de frapper quelqu’un ; donc la pierre est tombée par effet de hasard, car autrement elle serait tombée du fait de quelqu’un et pour frapper » ( Aristote, Physique, II, 6, 197b, 25- 30 ) [comme le fait le lanceur de pavé ! ]. Ici on voit que lancer des pierres n’est pas un simple effet de hasard sans intention, sans cause finale ; l’objet ne tombe pas « de lui-même ». Mais il peut y avoir des actions finalisées qui n’aboutissent à rien et qui sont des causes vaines : « Par exemple, on se promène en vue d’obtenir une défécation [ « lapaxis » qui vient du verbe « lapassô » qui signifie « vider, évacuer, rendre le ventre vide »] ; si, après la promenade, elle ne se produit pas, nous disons qu’on s’est promené en vain, et que la promenade a été vaine ; on entend par vain ce qui, étant de sa nature en vue d’une autre chose, ne produit pas cette chose en vue de laquelle elle existait par nature ; car, si l’on s’est baigné en vain, sur ce prétexte que le soleil ne s’est pas ensuite éclipsé, on serait ridicule, cela n’étant pas en vue de ceci ». Se baigner n’a pas pour cause finale de provoquer une éclipse de soleil ; il y a inadéquation et disproportion entre la cause et l’effet supposé à produire [ comme incendier une voiture de police ne supprimera pas la police, au contraire ! ]. La cause vaine est donc une cause qui aurait pu produire un effet mais sans réussite véritable comme se vider le ventre après avoir couru ou s’être promené. Le hasard n’est donc pas une cause vaine qui visait un but sans l’atteindre.
Mais le hasard n’est pas non plus le bonheur, « l’eutukhia ». En grec, l’étymologie est la même qu’en français : « eu » signifie « bon » et « tukhè », « heur » qui vient du latin « augurium », augure, présage, prédiction par observation et interprétation des signes, chance, sort, destinée. « Tukhè » a aussi pour sens, fortune, destin, événement, circonstances. « On parle de bon-heur ( eu-tukhia ) quand un bien arrive [par bonne chance], de mal-heur ( dys-tukhia) quand c’est un mal [ par malchance] » (Aristote, Physique, II, 5, 197a, 25- 30 ). Mais parmi les événements comment distinguer ceux qui ont l’heur [chance ] de nous plaire ? Tout ce qui arrive n’est pas bon-heur ou mal-heur, comme ce qui se produit toujours de la même façon ou simplement fréquemment : « il est évident que l’heur ( tukhè [ la chance] ) n’est dit la cause ni des uns ni des autres et que les effets de l’heur [la chance ] ne sont ni parmi les faits nécessaires constants, ni parmi les faits qui se produisent la plupart du temps » ( Aristote, Physique,II, 5, 196b, 10- 15 ). Il s’agit donc d’événements contingents et exceptionnels, « accidentels ». « Que l’homme soit blanc, c’est un accident [ ce n’est pas nécessaire ], car il ne l’est pas toujours, ni le plus souvent ; mais qu’il soit animal, ce n’est pas par accident [ cela le caractérise, il fait partie des êtres animés comme tous les animaux ] » (Aristote, Métaphysique, E, 2, 1026b, 35 ) . Cependant n’oublions pas que l’heur [ la chance ] ne peut proprement concerner qu’un être susceptible de détermination téléologique [ qui peut viser un but ] mais qui précisément ne la cherchait pas à ce moment là : un homme tout à coup tombe sur un autre qui lui devait de l’argent au moment même où ce dernier touche une certaine somme, voilà l’heur. « Au contraire, s’il est allé par choix et en vue de cette fin, soit qu’il y fréquente constamment, soit qu’il y recouvre son argent la plupart du temps, ce n’est pas effet de l’heur [ la chance ] ». Le dealer qui recouvre son argent en tombant sur celui qui lui devait une certaine somme, sans l’avoir cherché, voilà l’heur. L’heur est donc une activité pratique réussie mais de façon inattendue par un être susceptible de concevoir l’aboutissement de cette activité comme s’il en avait eu l’intention. « D’où résulte qu’aucun être inanimé, aucune bête, aucun enfant en bas âge n’est l’agent d’heur parce qu’il n’a pas la faculté de choisir [ l’objet n’a pas le choix, l’instinct gouverne l’animal principalement, le petit enfant tète par réflexe ] ; ils ne sont pas non plus susceptibles de bon-heur ni de mal-heur, tant qu’il n’a pas la faculté intellectuelle de choisir ; ils ne sont pas non plus susceptibles de bon-heur ni de mal-heur, si ce n’est par métaphore ». Des pierres foulées aux pieds ne sont pas mal-heureuses et d’autres, honorées parce que faisant partie de l’autel consacré par une religion, ne sont pas bien-heureuses. Par contre la pierre lancée peut faire le bon-heur de celui qui lance et le mal-heur de celui qui la reçoit. Mais un siège à trois pieds projeté en l’air sans intention, s’il retombe sur ses pieds, il n’y a ni bon-heur ni mal-heur , c’est hasard que l’on puisse s’asseoir dessus ( Aristote, Physique, II, 197b 15) ; s’il retombe sur la tête d’une personne visée, c’est une autre histoire…Il n’y a pas heur [ chance ] non plus quand la semence produit ou bien un olivier ou bien un homme, c’est un fait de la nature [ de la reproduction naturelle ] à moins de croire avec Empédocle que « de la terre poussaient de nombreuses têtes, mais sans cou, et erraient des bras nus et dépourvus d’épaules, et des yeux flottaient non amarrés au front » ( Empédocle, Fragment 57 ) qui s’assemblent par « tukhè » [ « chance » ]. Par contre les yeux peuvent se retrouver dans l’escalier, séparés de la tête ( cf. Patrice Tardieu, Lacan, le crime sadique des sœurs Papin, Philo blog, 18 octobre 2011 ).
Cependant il y a bonheur [ sentiment de contentement ] et bon-heur [ ce qui arrive de bon ] : « le bonheur (eudaimonia) est regardé comme identique ou presque au bon-heur (eutukhia ) », mais il faut faire la différence. Eutukhia, c’est une seule hirondelle, elle ne fait pas le printemps ( Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 6, 1098a, 15 ). Le printemps c’est eudaimonia qui vous submerge dans la durée. Et il y a là quatre sortes de vie possible : la vie simplement végétative, le « bonheur » de la plante que certains humains connaissent dans le sommeil ; la vie animale active qui est celle de la foule qui confond plaisir et bonheur ; la vie politique à la recherche des honneurs ; la vie de l’homme qui ne se soucie que de richesses qui ne sont pourtant que des moyens ( Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 3,1095b, 15- 1096a). Enfin, au-dessus de l’eutukhia et de l’eudaimonia, il y a la makaria, la félicité philosophique, non pas dans la mort, mais vivant bienheureux comme des hommes peuvent l’être, utilisant la meilleure partie d’eux-mêmes, le « noûs », l’intellect (Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 11, 1101a, 20 et X, 7, 1177b, 30 ).


Mais qu’en est-il du mot racaille ? Peut-il faire partie des concepts philosophiques ? Il existe un auteur qui l’utilise, c’est Marx ! En effet on trouve chez lui l’expression « Lumpenproletariat », or , en allemand, on utilise « lumpen » pour qualifier des gens, une partie de la population, et la traduction exacte est « racaille » ! On pourrait donc plus justement qu’on ne l’a fait jusqu’à présent traduire « Lumpenproletariat » par « prolétariat-racaille » ou encore « racaille prolétarienne ». D’ailleurs, l’expression apparaît dès l’Idéologie allemande et concerne Rome : « Les plébéiens, placés entre les hommes libres et les esclaves, ne parvinrent jamais à s’élever au-dessus de la condition du Lumpenproletariat » ( l’Idéologie allemande ,texte complet, éditions sociales, p.100). Il s’agit donc de la racaille prolétarienne qui n’est capable que de réclamer « panem et circenses », « du pain et des jeux » ( [ les jeux- réalité cruels du cirque romain cf. Juvénal, Satires, X, 81 ]). On la retrouve à l’époque de Napoléon III car c’est grâce à elle, selon Marx, qu’il a été d’abord élu le 10 décembre 1848, puis plébiscité deux fois et enfin proclamé Empereur des Français. « Ce Bonaparte, qui s’institue le chef de la racaille [ Lumpenproletariat ], qui retrouve là seulement, sous forme multipliée, les intérêts qu’il poursuit personnellement, qui, dans ce rebut, ce déchet, cette écume de toutes les classes de la société, reconnaît la seule classe sur laquelle il puisse s’appuyer sans réserve, c’est le vrai Bonaparte, le Bonaparte sans phrase. Vieux roué retors, il considère la vie des peuples, leur activité et celles de l’État comme une comédie au sens le plus vulgaire du mot, comme une mascarade où les grands costumes, les grands mots et les grandes poses ne servent qu’à masquer les canailleries les plus mesquines. […] Dans sa société du 10 Décembre, il rassemble 10.000 gueux, chargés de représenter le peuple. […] Derrière lui, [ c’est] la société secrète des escrocs et des voleurs, la société du désordre, de la prostitution et du vol ». La description que Marx fait de la racaille est particulièrement pittoresque : « A côté de roués ruinés, aux moyens d’existence douteux, et d’origine également douteuse, d’aventuriers et de déchets corrompus de la bourgeoisie, on y trouvait des vagabonds, des soldats licenciés, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons closes, des portefaix, des écrivassiers, des joueurs d’orgues de rue, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute cette masse confuse, décomposée, flottante » ( Marx, le 18 brumaire de Louis Bonaparte, éditions sociales, p. 62- 64. ). On voit à quel point la traduction par « racaille » de « Lumpenproletariat » correspond bien au texte même de Marx : « racaille » vient du verbe « rasquer » qui signifie « racler » et qui a donné « raclure » avec l’idée de rebut, d’hommes de rien, de vauriens, de canailles, de « chienlit » ( « qui chie au lit », la « lapaxis » aristotélicienne ! ). D’ailleurs les raclures sont les déchets qui ont été grattés ou ébarbés et qui sont tombés grâce à un racloire, c’est-à-dire un décrottoir en fer ou encore une rasette, outil agricole destiné à couper les mauvaises herbes. On a vu que Marx utilise les termes de « rebut », « déchet », « écume de toutes les classes », « canailleries »…
Ayant établi le concept marxiste de racaille, il nous reste à envisager s’il s’agit d’une couche sociale particulière à une époque donnée ou bien d’une structure générale de la société. Remarquons que, pour Marx, la racaille se trouve aussi bien à Rome dans l’antiquité qu’au XIXème siècle en France, formant une sorte de « racaillocratie » souterraine de la société. Elle est évoquée également par La Fontaine dans Le combat des rats et des belettes , en plein XVIIème siècle :
« La racaille, dans des trous
Trouvant sa retraite prête,
Se sauva sans grand travail ».
(La Fontaine, Fables, livre IV, 6 ).
Notons que cette révolte de la racaille vient du fabuliste grec Ésope qui vécut au VIIème- VIème siècle avant J.C.! Nous pourrions évoquer également « la racaille du Mont Saint Martin » du poète Eustache Deschamps ( 1340 -1407 ).
Et, pourquoi pas, remonter aux Évangiles ( Mathieu, V, 22 ) où l’on trouve le mot grec insultant de « racos » qui signifie « guenille » et qui est une des significations également de l’allemand « lumpen » ( les traducteurs de L’Idéologie Allemande suggèrent « prolétariat en haillons » pour « Lumpenproletariat », d’autres « sous-prolétariat »). On fera simplement la remarque que l’habillement de la racaille peut aller du vêtement en loques ( parfois déchiré avec soin ) au sportswear à la pointe de la mode, ou même sweat à capuche, cagoule, casquette dernier cri, foulard dissimulant le visage…
Toutes ces références semblent faire pencher la balance du côté d’un phénomène structurel social universel dans le temps. Reste à en établir la théorie. C’est justement ce qu’a fait Jean Baechler, historien, sociologue et philosophe, pratiquant la méthode historique comparative et la staéologie (du grec « stasis », le fait de « se dresser contre »). Il distingue trois grandes catégories sociales : l’élite, le peuple et la canaille. Il utilise le mot « canaille » qui vient du latin « canis », « chien », et qui désigne la couche la plus basse de la société, la populace, le bas peuple, une « troupe de chiens ». Mais nous préférons « racaille » à « canaille » car ce dernier terme est employé, de nos jours, pour gronder affectueusement un petit enfant polisson ou un adulte un peu fripon ( « vieille canaille » ). Voici ce qu’écrit Jean Baechler : « Toute hiérarchie sociale se définit en fonction du rapport au pouvoir, aux richesses et au prestige [ les trois biens rares par essence, puisque si tout le monde peut commander à tout le monde, il n’y a plus de pouvoir. Si tout le monde a la même chose, l’idée même de richesse s’évanouit, mais les êtres humains aiment se distinguer les uns des autres. Et si tout le monde peut courir le cent mètres comme tout le monde, par exemple, il n’y plus de prestige ( ici sportif ) ]. Un système social quelconque se fonde donc toujours sur la distinction et l’opposition entre ceux qui accaparent une proportion plus grande de ces biens rares et ceux qui se partagent le reste. Convenons d’appeler élite la première catégorie et peuple la deuxième. L’expérience historique la plus constante impose d’introduire une troisième catégorie, qui regroupe tous ceux qui sont, à quelques égards, exclus du système et dont la proportion varie selon les sociétés et les époques. Nous proposons de nommer cette catégorie la canaille. […] La canaille est composée de tous les exclus du système social, non pas exclus absolument, mais rejetés à la périphérie. Ce sont les clochards, les chômeurs permanents, les bas-fonds, les esclaves…[…] Le système social ainsi défini se retrouve dans toutes les sociétés issues de la mutation néolithique. […] Cela veut dire que, quelles que soient les perturbations introduites par le devenir des sociétés, ce système se retrouve ». Et il ajoute : « La révolution est toujours le fait de l’élite ; c’est en son sein que se fait la décision et c’est d’elle que sort le nouvel ordre. Selon le déroulement, elle est seule à intervenir ou bien le peuple, puis la canaille apparaissent sur la scène ». « Cette catégorie est en permanence hors la loi ou à la lisière de la légalité. De ce fait, ils n’occupent aucune place stratégique dans le système social. Par conséquent à supposer que, par extraordinaire, ils aient des visées politiques consistantes, leurs tentatives sont toujours vouées à l’échec » ( Jean Baechler, Les Phénomènes Révolutionnaires, éditions P.U.F.).
Nous en arrivons à la conclusion sur le bonheur de la racaille. Il ne peut être qu’éphémère, c’est donc un bonheur « eutukhia » [ de courte durée ] selon la typologie d’Aristote. Cependant ces exclus involontaires ou volontaires du système sont une constante à travers l’histoire des sociétés comme nous l’avons vu. Et, par conséquent les « nettoyer », même avec un appareil à haute pression, est une tâche impossible ; on ne peut décaper ce qui est pérenne [ je fais ici allusion à la demande d’une dame du haut de son balcon de banlieue, adressée au premier responsable de l’État ].
Key Word : bonheur de la délinquance, de la racaille, de la canaille, les trois biens rares, pouvoir, richesses, prestige.
Key Names : Aristote, Marx, Jean Baechler, Lucrèce, La Fontaine, Ésope, Eustache Deschamps, Juvénal.
Key Works : Patrice Tardieu, Transgression des normes sexuelles, morales, sociales et religieuses, Philo blog, 8 octobre 2011 ; Lacan, le crime sadique des sœurs Papin, Philo blog 18 octobre 2011 ; Casanova, le peuple et la démocratie, Philo blog 8 novembre 2011 ; L’inhumanité dans l’humain, la banalité du mal, portrait du bourreau, les Khmers rouges, Philo blog 11 novembre 2011 ; La séduction du bourreau, cruauté sadique au Rwanda, Philo blog 12 novembre 2011 ; Lucrèce et Sade, noirceur lucrétienne et apathie sadienne, Philo blog 29 novembre 2011 ; La politique ou l’art d’entretenir les troupeaux, Platon, Philo blog 4 décembre 2011 ; Baudelaire, l’insatisfaction du spleen, des esclaves chargés d’approfondir sa douleur, Philo blog 13 décembre 2011 ; La dialectique du maître et de l’esclave n’existe pas, la Phénoménologie de l’Esprit, Hegel, Proust et les vestiges du jour, Philo blog 1 mars 2012 ; Sade sur la philosophie, la vérité comme dévoilement et non-consolation, Philo blog 5 septembre 2012 ; Crimes hébétés de l’insurrection populaire, le machiavélisme, Sade, Philo blog 14 septembre 2012 ; Plongeon dans la passion, dans la mort, Phèdre, Racine, Aristote, Sénèque, sarcophage de Paestum, Philo blog 7 septembre 2012 ; Aristote, Lacan, Platon, Sade, art, recherche, action, délibération réfléchie, Philo blog 18 novembre 2012 ; L’être qui vit dans la passion ne peut raisonner, il n’a ni vice ni vertu, Aristote monté et bridé, Philo blog 21 décembre 2014 ; Karl Marx et la question juive après l’attentat de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, Philo blog 19 janvier 2015 ; Aragon, Chantre des Organes de répression, Soljénitsyne poète et écrivain, Philo blog 19 février 2015 ; Peut-on associer violence et sacré, religion et sagesse, ferveur et exaltation, dogme et fanatisme ? Philo blog 15 mars 2015 ; Cœur supplicié, volé, Rimbaud pendant la Commune de Paris, aventures abracadabrantesques, Philo blog 2 mai 2015 ; Joie, jouissance de l’âme, se donner au désir, à l’amour, éviter la haine, prudence d’Aristote, Philo blog 23 mai 2015 ; Jouissance du projet pour soi, agitation vaine du meneur de peuples, Sartre, Freud, Adler, Marx, Philo blog 21 août 2015 ; Attentats suicides, prise d’otages, bombes humaines, pirates de l’air, imagination perverse, Philo blog 24 avril 2016.
Aristote, Physique, Éthique à Nicomaque, Métaphysique. Marx, L’Idéologie allemande, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, La question juive. Jean Baechler, Politique de Trotsky, Les Phénomènes révolutionnaires, Les origines du capitalisme, Les suicides, Qu’est-ce que l’idéologie ? , Le pouvoir pur.











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Published by Patrice TARDIEU - dans Révolution
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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 19:27

Attentats suicides, prise d’otages, bombes humaines, pirates de l’air, imagination perverse.
Les événements du 7 janvier 2015 ( tuerie des caricaturistes de Charlie Hebdo ), du 13 novembre 2015 ( assassinat des spectateurs du Bataclan et de consommateurs aux terrasses de café ), du 22 mars 2016 ( explosions à l’aéroport et dans le métro de Bruxelles ) ont horrifié les français et une partie du monde. Pourtant ces attentats politico-religieux ne sont pas nouveaux. Le 25 juillet 1995, dans le métro à Paris, explosait une bouteille de gaz avec des clous ; le 7 février 1984 sont assassinées, sur les Champs-Élysées, deux personnalités opposées au régime iranien. En octobre 2001, cinq universitaires mathématiciens sont arrêtés pour leur projet contre le stade de France pendant le match de football France/ Algérie. La Belgique, depuis les années 1990, sert de plaque tournante et de base arrière ; le « groupe des Bruxellois », constitué de jeunes délinquants idéologisés, est arrêté en février 2003. Au Maroc, à Casablanca, les 15 et 16 mai 2003 se produisent cinq attentats-suicides faisant quarante quatre morts et une centaine de blessés dans des restaurants, perpétrés par des jeunes gens sexuellement frustrés ( ils devaient se contenter de sodomiser des petits garçons déguisés en filles ) rêvant du paradis promis où ils obtiendraient des femmes à la peau blanche ; venus, en face de la voie rapide, du bidonville. En Russie, ce sont les tchétchènes qui frappent. Le 24 août 2004, des femmes avec une ceinture d’explosifs, passent sans problème les détecteurs de l’aéroport et se font exploser en plein vol avec les passagers et l’équipage. D’autres femmes voilées, ceinturées de pains de plastique explosif, prennent en otage sept cent cinquante spectateurs du théâtre de la Doubrovska, le 23 octobre 2002, avec un commando armé qui fait mourir cent vingt neuf personnes par inhalation d’un gaz toxique ! Mais déjà le 14 juin 1995, il y avait eu la prise d’otages de l’hôpital de Boudennovsk, soit mille cinq cent personnes, le personnel médical et les malades ! Et le cauchemar recommence le premier et deuxième septembre 2004, avec cette fois une école primaire à Beslan, la majorité des enfants n’ont pas quatorze ans ! En Espagne, le 11 mars 2004, sont commis dix attentats simultanés qui visent quatre trains de voyageurs à Madrid, mais ce n’est pas le fait des séparatistes basques ! Bilan, deux cents morts et mille cinq cent blessés. En Grande Bretagne, qui est d’une indulgence insigne envers les prédicateurs, le 7 juillet 2005, à l’heure de pointe, trois « bombes humaines » se font exploser dans trois rames de métro de Londres et, une heure plus tard, cela recommence dans un bus à deux étages. Aux Pays-Bas, Théo van Gogh est assassiné, le 2 novembre 2004, pour avoir diffusé un court-métrage à la télévision, protestant contre la condition des femmes soumises aux prescriptions du Coran, en particulier la Sourate quatre, « An-Nisa‘ » ( « Les Femmes » ). Un des lieux remarquables de l’amusement international ( plage, piscines, restaurants, boîtes de nuit ) est sans doute Bali, petite île qui fait partie de l’Indonésie, dite « l’île aux seins nus » ( en réalité, on ne voyait que ceux de rares et très vieilles balinaises, si on les apercevait, car c’était plutôt les femmes venues d’Europe ou d’Australie qui osaient les montrer ). C’est dans ce lieu « paradisiaque » que se produisit le 12 octobre 2002 une explosion contre une discothèque de Kuta Beach qui creusa un cratère d’un mètre cinquante de profondeur, soufflant les vitres dans un rayon de plus de deux kilomètres, tuant deux cent deux personnes et en blessant trois cent vingt six. Cette agression est ce qu’on appelle un « attentat à double détente » : une bombe produit un mouvement de panique qui dirige la foule vers le lieu d’une autre, retardée de quelques secondes et couplée à des bonbonnes de gaz ; avec, en plus, une camionnette « en panne » qui bloque la rue ( la « Jalan Legian » bien connue des touristes), ce qui demande beaucoup de repérage, de planification, de technologie et d’expertise informatique. Rappelons enfin que quinze des dix-neuf pirates de l’air du 11 septembre 2001 étaient saoudiens, de famille très aisée, entrés en Amérique avec des visas en règle ; il n’y avait qu’un seul franco-marocain à s’être fait arrêté un mois avant, son visa étant périmé ( sic !), et qui s’entraînait sur des simulateurs de vol de Boeing 747, ne voulant apprendre qu’à décoller, couper la pressurisation des passagers et arrêter ce qui permet de géolocaliser l’appareil ! Parmi tous ceux qui ont conçu, financé, préparé et agi dans cette opération, il est le seul à avoir été inculpé dans un procès et condamné à la prison. L’embrasement puis l’écroulement des deux tours jumelles du World Trade Center de New York et autres dommages, ont fait deux mille neuf cent quatre vingt morts par la volonté humaine destructrice ( passagers des quatre avions détournés ; employés, visiteurs ; pompiers, policiers ; civils, militaires ), sans compter tous ceux qui ont inhalé le millier de tonnes d’amiante ( qui enveloppait les tuyaux des bâtiments ).
Quelle conclusion tirer de tout cela ? Chercher à endiguer une force passionnelle politico-religieuse, c’est l’exacerber ; la laisser se développer, c’est l’encourager et créer des vocations et des complicités.
Key Word : politique, religion, passion, volonté, imagination, destruction.
Key Names : Charlie Hebdo, Bataclan, Bruxelles, Belgique, France, les Champs-Élysées, stade de France, Maroc, Casablanca, Russie, théâtre Doubrovska, hôpital de Boudennovsk, école primaire de Beslan, Espagne, Madrid, Grande Bretagne, Londres, Pays-Bas, Indonésie, Bali, Kuta Beach, Jalan Legian, Amérique, World Trade Center.
Key Works : Patrice Tardieu, Religion positiviste, socratique, chrétienne, islamique, juive, bouddhiste, klossowskienne, Philo blog 26 août 2007 ; Obscénité et violence à l’origine du monde, Philo blog du 12 février 2008 au 4 avril 2008 ; La guérison du démoniaque, Bourdon, Philo blog du 30 septembre 2008 au 10 octobre 2008 ; La jouissance inhumaine, Sade, Lacan, Hegel, Philo blog 12 et 13 janvier 2009 ; Candaulisme, Nyssia callicysthe, Philo blog du 16 janvier 2009 au 7 mars 2009 [ histoire de Gygès le lydien ] ; Fantasme, mythe, exil, Philo blog du 13 mars 2009 au 23 mars 2009 ; Guerre et sexe, Philo blog 22 février 2011 ; War and Sex, contrivance and might, trickery and deception, Philo blog 9 march 2011 ; Judaïsme, Islam, christianisme, hégélianisme face à Jésus et Marie, Philo blog 2 juin 2012 ; Lumière éclatante sur les rapports sexuels, mariage, le « champ » de la femme, Mauss, Malinowski, Philo blog 16 avril 2013 ; Scènes lascives avec les tout petits pieds des chinoises, supérieures aux aphrodisiaques, Philo blog 23 novembre 2014 ; Luxure de l’attouchement et pudeur du pied érotique, Dieu et son Ashérah, Philo blog 30 novembre 2014 ; Karl Marx et la question juive après l’attentat de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, Philo blog 19 janvier 2015 ; La flagellation qui provoque la honte en public comparée à l’exhibitionnisme, Havelock Ellis, Philo blog 29 janvier 2015 ; Peut-on associer violence et sacré, religion et sagesse, ferveur et exaltation, dogme et fanatisme ? Philo blog 15 mars 2015 ; L’amour, l’ennui, le cœur et la raison, les passions, Dieu, Pascal, Heidegger, le chevalier de Méré, Philo blog 5 avril 2015 ; Amours passionnées, chercher sa moitié, monogamie, polygamie, tragédie, catharsis, Philo blog 9 mai 2015 ; Monades toutes nues, Louis XIV et l’Empire ottoman, Informatique, Leibniz, N.Wiener , Philo blog 21 juin 2015 ; Mourir à la place de l’autre, rejoindre l’autre dans la mort, revenir à la vie sans l’autre, Verdi, Gluck, Philo blog 29 décembre 2015.

Platon, La République, II, 359 b - 360 d [ histoire de Gygès le lydien, problème du juste et de l’injuste : si on est « invisible », alors on peut tout commettre impunément ! ] ; Descartes, Les passions de l’âme [ ce qui « remue » l’âme ] ; Hegel, Phénoménologie de l’esprit [ la dialectique des civilisations ; la terreur et « la furie de la destruction » ].







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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 18:00

Orgasme le plus intense, but sexuel secret atteint, tribadisme, flirt, baisers, trouble, Sapho, Sartre.
Stekel explique les conditions de l’orgasme le plus fort : il se produit que si la visée sexuelle secrète de l’individu est rejointe. Il donne l’exemple d’une femme qui recherche « inconsciemment » un homme féminin [ il reprend ici la théorie de Weininger sur la bisexualité originaire de l’être humain, et j’ajouterais la théorie de Jacob Böhme sur celle d’Adam dont une partie de lui-même va devenir Ève ]. Ce qui donnerait la clef de « l’anesthesia sexualis feminarum » [ « frigidité sexuelle de certaines femmes » ]. Cependant il se fait à lui-même cette objection : il introduit de nouveau la notion freudienne « d’inconscient » qui ferait que certaines femmes se prennent pour des hommes désirant un être féminin, allant jusqu’au tribadisme [ du verbe grec « tribô », « frotter » sa vulve contre celle de sa partenaire, comme le font les « lesbiennes », mot en hommage à la poétesse Sapho ( 610 avant J.C. ) de l’île de Lesbos, dont nous avons quelques fragments comme ceux-ci, s’adressant à des jeunes filles : « Moi à ta vue, je reste sans voix, ma langue se brise, la fièvre me brûle, mes yeux se brouillent, mes oreilles bourdonnent, je frissonne, je crois mourir » ; « je reste éveillée toute la nuit », « l’amour à nouveau me trouble et me paralyse », « tu es venue, et moi je te désirais. Tu as enflammé mon cœur qui se brûle de désir » ].
Cette hésitation de Stekel a eu une influence certaine sur l’ouvrage magistral de Sartre, L’Être et le Néant, puisqu’il va substituer à la notion « d’inconscient », celle de « mauvaise foi » avec une référence explicite à l’ouvrage de Stekel ( mais prenant un autre exemple que celui du saphisme qui se trouve dans sa pièce de théâtre, Huis Clos où il y a la formule « l’enfer c’est les autres » ). Sartre décrit une femme qui se rend à un premier rendez-vous. Elle connaît les intentions de l’homme et il faudra bien qu’elle décide de ce qu’elle accordera ou non. Celui-ci, pour l’instant, est respectueux, et, elle n’envisage que le moment présent, l’arrière-fond sexuel est mis entre parenthèses. Pourtant elle est sensible au désir qu’elle inspire et ne voudrait pas d’un pur respect. Il faut que les paroles de l’homme s’adressent à sa personne toute entière, même si le désir de son corps n’est pas absent. Mais, tout à coup, il lui prend la main. Si elle lui abandonne, elle s’engage au flirt, à ce jeu de séduction qui peut aller jusqu’à un échange de baisers, de caresse ; si elle la retire, elle brise le charme de ce moment initial, et c’est peut-être gâcher cet instant précieux. Un certain trouble délicieux émane de cette situation et il s’agit de retarder le plus possible toute décision. Sartre analyse finement la suite : elle délaisse progressivement cette partie de son corps « comme si » [ c’est ce que Sartre qualifie « d’analogon » dans son livre de psychologie phénoménologique L’imaginaire ] elle ne s’en apercevait pas [ le problème de l’imaginaire est que l’être humain semble échapper à son « être-au-monde » comme le dirait Heidegger ], un peu comme dans un rêve que Sartre définit comme « un être-dans-le-monde-irréel » [ p. 222, L’Imaginaire ], et continue la conversation comme si elle était un pur esprit, sans consentement ni résistance. Sartre introduit alors son concept de « mauvaise foi » qui n’a rien de péjoratif ici, mais qui se substitue à celui, psychanalytique, « d’inconscient ». Son attitude « transcende » les circonstances matérielles comme spirituelles ou, pour s’exprimer en termes sartriens, « l’en-soi » comme le « pour-soi ». Sa main, dans celle de son ami, reste comme un objet inerte pendant qu’elle jouit de son désir, son propre corps devenant un objet « passif » en apparence. Il y a donc ( toujours dans le vocabulaire sartrien ) à la fois « facticité » ( les deux corps des protagonistes ) et « transcendance » ( dépassement de leur être-objet ), glissant de l’un à l’autre sans cesse. Conclusion de Sartre : « il s’agit de constituer « la réalité humaine » [ Sartre reprend ici la traduction par Henry Corbin, du mot « Dasein » de Heidegger ] comme un être qui est ce qu’il n’est pas et qui n’est pas ce qu’il est ».
Key Word : sexologie, psychologie phénoménologique, psychanalyse, l’inconscient, la mauvaise foi, la séduction, le moment initial, trouble délicieux, jouissance du désir, facticité, transcendance, la réalité humaine, le Dasein.
Key Names : Stekel, Weininger, Jacob Böhme, Freud, Sapho, Sartre, Henry Corbin, Heidegger.
Key Works : Patrice Tardieu, Caresse, de l’effleurement sensuel à l’efflorescence de l’idée, Philo blog 23 janvier 2007 ; Seins, l’idole et l’icône, Philo blog 26 août 2007 ; Heidegger, le point de départ, Philo blog 5 juin 2011 ; L’être-au-monde, extase, temporalité, Heidegger, 7 juin 2011 ; Désirer est-ce aimer ? Philo blog 28 octobre 2011 ; Le toucher, la caresse, Sartre, Lévinas, Merleau-Ponty, Philo blog 30 octobre 2011 ; Casanova a-t-il aimé les femmes ? Philo blog 6 novembre 2011 ; Casanova, désir mimétique, médiation double, René Girard, Philo blog 14 novembre 2011 ; Le séducteur romantique, tourmenté, intellectuel, Kierkegaard, répétition ou reprise ? Philo blog 20 novembre 2011 ; Proust secrètement platonicien, commencement de l’amour, Philo blog 26 décembre 2011 ; C’est le sujet qui construit l’objet d’amour, même s’il y a eu rapport charnel, Philo blog 7 janvier 2012 ; Amours indivisées, amour indivis, désir d’aimer, Proust, Philo blog 25 janvier 2012 ; Délire d’amour, frisson, fièvre et emportement de l’amant, opposition mémoire et réminiscence, anamnèse, Proust avec Platon contre Freud et Bergson, Philo blog 27 janvier 2012 ; Mains intangibles, pression de la main, rire indécent, Proust et Condillac, Philo blog 1 février 2012 ; Romanesque, charme du premier moment, engrenage de l’amour, désir mimétique, René Girard, Philo blog 6 février 2012 ; Amour entité extérieure et réalisable, déplacer lentement du bonheur, désir du baiser, extra-temporellité, Proust et Heidegger, Philo blog 8 février 2012 ; Étreinte refusée, le non-être-à-la-mort, aimer à la folie, conduite licencieuse, vertu, Proust et Heidegger, Philo blog 9 février 2012 ; Non-dit, dit, désir, le baiser refusé ou accepté, Proust et Sartre, la transcendance transcendée, Philo blog 13 avril 2012 ; Baisers, prononciation charnelle, possession, fantasme, amour et hasard, Proust, Marivaux, Eric Rohmer, Philo blog 14 avril 2012 ; Trouble, gêne, honte, regard, yeux, pour-soi, en-soi, Sartre, Hegel, Lévinas, Proust, Philo blog 16 avril 2012 ; Objet, sujet, voyeur, face à face, présence, étant là devant, Dasein, Sartre, Heidegger, Proust, Philo blog 17 avril 2012 ; Baisers de la première venue, baisers auxquels on a rêvé, désir charnel, anamnèse, Proust, Platon, Philo blog 18 avril 2012 ; Prélude à un baiser, connaissance par les lèvres, anamnèse, Proust, Platon, Duke Ellington, Philo blog 26 avril 2016 ; Y-a-t-il connaissance par les lèvres, organe spécifique au baiser ? Proust, Condillac, Ionesco, Philo blog 28 avril 2012 ; Connaissance par la bouche, baiser, lèvres, photographie, perspectivisme, Proust, Nietzsche, Condillac, Philo blog 3 mai 2012 ; Impossibilité du baiser, goûter l’autre, les multiples visages, la monade, Leibniz, Proust, Shakti, Philo blog 5 mai 2012 ; Sade, Saint-John Perse, sexe féminin, bisexualité originaire, Philo blog 31 août 2012 ; Compulsion de l’amour, transfert, contre-transfert, abaissement de l’analyste à un amant, Freud, Philo blog 20 novembre 2012 ; Pâmoison, extrême jouissance, extase inexplicable, enlèvement, défaillance, Duchenne, Descartes, Philo blog 22 novembre 2012 ; Primauté ontologique de la question de l’Être, monstration de l’apparaître, Heidegger, Philo blog 18 août 2013 ; Éros et l’altérité comme essence positive, rencontre du masculin et du féminin, Emmanuel Lévinas, Philo blog 12 décembre 2013 ; Mystère féminin, se donner tout en se dérobant, sa puissance est son altérité, Caravage, Rembrandt, 18 décembre 2013 ; Secret de la caresse et intentionnalité de la volupté vis-à-vis de l’amour insaisissable, Husserl, Philo blog 28 décembre 2013 ; Introduire le non amour dans l’amour et en faire un concept philosophique, Emmanuel Kant, Philo blog 20 février 2014 ; Féminité cachée de l’homme viril, ligne de fuite des apparences, jouer ce que l’on est, Sartre, Philo blog 22 mai 2014 ; Occasion qui actualise une tendance déjà là, force attractive, causes occasionnelles, Malebranche, Philo blog 25 juillet 2014 ; Le gigolo, la tribade, la lesbienne et l’inverti à visage humain, tourner le pieu dans l’œil, Philo blog 29 juillet 2014 ; Saphisme de Sapho, lesbienne qui se conduisait comme l’amant envers son aimé dans l’antiquité, Philo blog 9 août 2014 ; Féminisation générale de la société, époque des femmes masculines, des hommes féminins, Philo blog 14 août 2014 ; Monde concret de la réalité humaine, d’être là et d’avoir son point de vue, existence, néant, Philo blog 10 juillet 2015 ; Femme passionnée, ardente, orgasme supérieur à celui de l’homme, androgynie, Böhme, Polyclès, Philo blog 23 février 2016.
Stekel, La femme frigide. Otto Weininger, Sexe et Caractère. Jacob Böhme, Mysterium Magnum. Freud, Das Unbewusste [ L’Inconscient ] ( article de 1915 ). Sapho, Fragments. Sartre, L’Être et le Néant, première partie, chapitre II, la mauvaise foi ; troisième partie, chapitre III, les relations concrètes avec autrui : amour, masochisme, indifférence, désir, haine, sadisme ; Huis-Clos ( pièce de Théâtre ) ; L’Imaginaire ( psychologie phénoménologique ). Heidegger, Être et Temps ; Qu’est-ce que la métaphysique ? [ et extraits d’autres œuvres ] traduction de Henry Corbin.
Un baiser, s’il vous plaît, film ( 2007 ) d’Emmanuel Mouret avec Virginie Ledoyen et Julie Gayet ; Caprice [ ou « ce fâcheux besoin d’être aimée » ], film ( 2015 ) du même réalisateur.
Patrice Tardieu.









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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 22:22

Femme passionnée, ardente, orgasme supérieur à celui de l’homme, androgynie, Böhme, Polyclès.
Wilhem Stekel va expliquer « la psychologie de la femme [ soi-disant ] frigide » en l’opposant à « la femme passionnée » définie dès l’antiquité comme ayant un orgasme supérieur à celui de l’homme, et passée dans la religion gréco-latine puisque le roi des dieux, Zeus, d’humeur badine, soutint à Junon, son épouse : « la volupté que vous éprouvez est plus grande que celle que ressent l’homme ». Pour trancher la question, ils font appel à Tirésias qui avait été transformé d’être masculin en être féminin, puis qui reprit son sexe premier. Il affirma que Zeus avait raison, le plaisir est plus intense chez la femme ( je donne la référence : Ovide, Les Métamorphoses, III, 323 ).
Stekel aborde ensuite le problème statistique, mais, on ne peut en établir aucune car « en ce qui concerne les choses sexuelles, toutes les femmes sont menteuses et dissimulent leur libido » ! En effet « de nombreuses femmes qui se sont présentées comme froides et insensibles, finissent par avouer leur nature passionnée et ardente ». Cependant, certaines femmes « déclarent brûler de désir, être avides de l’orgasme sans qu’il soit possible d’y parvenir ». D’autres encore, à la moindre caresse de la région pubienne disent craindre la douleur, mais justement c’est la peur de la douleur qui la provoque. Parfois l’écartement des cuisses produit le réflexe endolori des muscles constricteurs du vagin.
Tout à coup Stekel propose une typologie tripartite : il y aurait la femme absolument frigide, la femme relativement frigide, et enfin, paradoxe, la femme passionnée et frigide. Puis revirement : la femme n’existe pas ( il y a un nombre infini de nuances de femme, donc pas de typologie ). Cette affirmation se retrouvera dans les Écrits et les Séminaires de Jacques Lacan mais certainement pas au sens de cette lapalissade numérique ( il y a des femmes ). Je m’explique : selon moi, Lacan reste profondément freudien sur ce point ; pour lui, « la femme n’existe pas » parce qu’il n’y a qu’une seule sexualité, la phallique. Tout, y compris la sexualité de la femme, est lié au « Phallus » ou plutôt ici à l’absence de Phallus ( écrit ainsi car il est « symbolique » au sens ordinaire de ce terme, [mais le « symbolique » au sens lacanien est « le langage »] ). Fille comme garçon se définissent par rapport au phallique ( avoir ou n’avoir pas de pénis, de verge ), à la présence ou au manque de l’organe mâle de copulation. D’où le thème freudien et lacanien de la castration et de l’envie du pénis dans la sexualité de la femme ; sans parler de la « bouche pleine de dents » du vagin, « vagina dentata », le « vagin denté », terreur de la sexualité masculine ( peur de l’émasculation ) !
En fait, Stekel cite Weininger [ « ce jeune philosophe si hautement doué » écrit Freud dans une note de ses Cinq Psychanalyses ] qui insiste sur la bisexualité originaire de tout être humain. [ Le clitoris n’étant qu’un pénis resté embryonnaire, sous son capuchon de moine, en toute modestie ( dirais-je ), à moins qu’il n’ait été excisé comme chez beaucoup de femmes africaines, ce qui est un crime organisé contre le plaisir de la femme, quelle que soit la coutume ou la tradition invoquée, puisque c’est la première et principale source de jouissance féminine, comme l’a montré l’enquête de Shere Hite interrogeant trois mille êtres humains de sexe féminin de quatorze à soixante-dix-huit ans.
Cette bisexualité originaire peut exceptionnellement produire un hermaphrodisme physique et psychique. Je rappellerais le mythe de l’androgyne dans Le Banquet de Platon, 189d - 193d, où chacun recherche sa « moitié » perdue. Mais, peut-être faudrait-il noter avec Jacob Böhme qu’Adam représente l’intégrité initiale de l’être humain, c’est-à-dire androgyne, à la fois homme et femme comme chez Platon. Ce n’est qu’ensuite que va être isolée Ève, la féminité. L’être sexué est alors l’être déchiré en homme et en femme. Pour Böhme, Jésus est un nouvel Adam, sans être à proprement parlé un hermaphrodite.
Dans la nature, l’hermaphrodisme existe, il est simultané chez l’escargot à la fois mâle et femelle et alterné chez l’huître, tour à tour mâle et femelle ; sans parler des fleurs avec étamine ( organe mâle ) et pistil ( organe femelle ).
Dans la religion antique grecque, Hermaphrodite est le fils d’Hermès, le messager des dieux, et d’Aphrodite, déesse de la beauté et de l’amour. Voici comment il finit par réunir les deux sexes : se rendant en Asie Mineur et arrivé près de Halicarnasse, il s’arrêta pour se baigner dans une fontaine ; il était d’une incomparable beauté et la nymphe Samacis s’éprit de lui, l’enlaça totalement et demanda aux dieux de l’unir avec elle en un seul corps, ce qui lui fut accordé. Polyclès d’Athènes en fit une sculpture et l’Hermaphrodite du Louvre est une réplique de cette œuvre . La beauté est reliée à l’art que d’aucuns veulent détruire.
Key Word : sexologie, volupté plus grande de la femme que celle de l’homme, bisexualité originaire, hermaphrodisme physique et psychique, l’androgyne, l’art antique en danger.
Key Names : Stekel, Ovide, Lacan, Freud, Weininger, Shere Hite, Platon, Jacob Böhm, Alain Besançon, Polyclès d’Athènes.
Key Works : Patrice Tardieu, De l’homme ou de la femme qui a le plus de volupté dans les plaisirs sexuels ? , Philo blog 16 octobre 2011 ; Identité dans la différence de la religion polythéiste et monothéiste, Noé biblique, mythologique, Philo blog 9 mai 2012 ; Festin de l’amour, fusion mystique, jouissance de la substance, Hegel, Arnauld et Nicole, Couperin, Philo blog 15 mai 2012 ; Candaulisme, Nyssia callicysthe, Saint-John Perse, James Pradier, Lucien Clergue, Philo blog 24 juillet 2012 [ « callicysthe » signifie « belle en sexe » ] ; Adam androgyne, pas hermaphrodite, nécessité de la Vierge pour la conception de Jésus, Jacob Böhm, Philo blog 6 avril 2013 ; Particularité anatomique intime de certaines femmes qui les assimilent à des hommes, Sade, Philo blog 19 septembre 2013 ; Érotisme des corps, êtres qui se mêlent et s’ouvrent, érotisme des cœurs , des amants, Philo blog 29 octobre 2013 ; Trouble érotique qui dépasse tout, jouissance, passion amoureuse, fusion avec le divin, Philo blog 10 novembre 2013 ; Psyché s’interroge sur son amant nocturne, ce mari qui lui fait l’amour et s’endort, Philo blog 24 novembre 2013 ; Ne faire qu’un avec l’être aimé, avec l’Un, retour à l’unité perdue, se perdre dans l’Un, Plotin, Philo blog 2 décembre 2013 ; Cunnilingus, cunnus, cuniculus, pornographie, nyctalopie, débauche, Parrhasios, Tibère, Philo blog 8 décembre 2013 ; Volupté, mystère féminin dont la profanation n’abolit pas le mystère, Dante, Goethe, Lévinas, Philo blog 16 décembre 2013 ; Caresser n’est pas toucher, la volupté n’est pas un plaisir comme les autres, place du féminin, Philo blog 26 décembre 2013 ; L’Éros, saisir, posséder, connaître l’autre, fusionner, l’événement transcendant, Lévinas, Philo blog 1 janvier 2014 ; La caresse dont l’amante garde mémoire, altérité de l’autre féminin et du divin, Luce Irigaray, Philo blog 7 janvier 2014 ; La femme est elle-même l’énigme de la féminité, zones érogènes, dispositions pulsionnelles, Hite, Philo blog 9 janvier 2014 ; La soi-disant envie du pénis de la fille, le sexe masculin excroissance incongrue, gênante, risible, Philo blog 15 janvier 2014 ; Le complexe de castration explique-t-il la féminité ? Trois directions du développement du féminin, Philo blog 17 janvier 2014 ; Narcissisme féminin, vaut-il mieux être aimée ou aimer ? S’unir à l’autre, le détachement, sérénité, Philo blog 23 janvier 2014 ; L’homme et la femme jamais parfaitement en phase l’un avec l’autre, malentendu, dysrythmie, Philo blog 27 janvier 2014 ; Beauté du sexe féminin chantée par Saint-John Perse, attachement amoureux de la femme, Philo blog 30 janvier 2014 ; Jouissance féminine supérieure à la jouissance masculine, passions amoureuses, Kawabata, Philo blog 6 février 2014 ; Excitation, turgescence, congestion, humidité, appareil sexuel douloureusement sensible, Philo blog 20 mars 2014 ; Secrets d’alcôve, lit conjugal, question de quantité, d’attention ou don des dieux ? Philo blog 7 avril 2014 ; D’où vient l’éclat de la beauté des femmes ? Par quoi la splendeur du sensible est-elle illuminée ? 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Bizet, Philo blog 13 juillet 2014 ; Découvrir la somme de masculin et de féminin qui se trouve dans un couple, loi de l’attraction, Philo blog 15 juillet 2014 ; Chassés-croisés dans les âges de l’attraction sexuelle, quadrille des couples, danse, Philo blog 19 juillet 2014 ; Même loi imposée aux garçons, mêmes mœurs imposées aux filles, la négation de l’individuel, Philo blog 7 août 2014 ; Volonté de femmes d’être émancipées non extérieurement mais intérieurement, Philo blog 11 août 2014 ; Intensité du désir, l’être de la femme tout entier sexuel comme celui des hommes féminins, Philo blog 23 août 2014 ; La maîtresse et l’amant dans la liste des auteurs officiels en philosophie de l’Éducation Nationale, Philo blog 17 septembre 2014 ; Vision freudienne conflictuelle de la relation entre hommes et femmes faisant fi du désir féminin, Philo blog 12 octobre 2014 ; Hannah Arendt écrit à Heidegger : « à toi le si proche, dédicace cachée, offerte en t’aimant », Philo blog 22 octobre 2014 ; Le sexologue en mariage libre avec une féministe lesbienne, faire du pied sous la table, Philo blog 26 octobre 2014 ; Goût délicat des femmes, passions tendres, élégance du sentiment, art de vivre, Hume, Philo blog 2 novembre 2014 ; Cavalière chevauchant son partenaire qui la prend sur son dos comme un cheval, equus eroticus, Philo blog 7 décembre 2014 ; Amour fou au point de perdre la propriété de son corps, érotisme d’ordre mystique, Pauline Réage, Philo blog 30 octobre 2015 ; Séduction érotique, biblique, politique, Judith et Holopherne, Artemisia Gentileschi, Lacan, Philo blog 28 novembre 2015 ; Mourir à la place de l’autre, rejoindre l’autre dans la mort, revenir à la vie sans l’autre, Verdi, Gluck, Philo blog 29 décembre 2015 ; La femme soi-disant frigide, tomber amoureux, l’errance, l’inaccompli et l’individu, W. Stekel, Philo blog 29 janvier 2016.
Stekel, La femme frigide. Ovide, Les Métamorphoses, III, 323. Lacan, La signification du Phallus, Écrits ; Séminaires. Freud, La Vie sexuelle, Cinq psychanalyses. Otto Weininger, Sexe et Caractère, Le Rapport Hite de Shere Hite, Platon le Banquet, 189d- 193d . Jacob Böhm, Mysterium Magnum. Alain Besançon, L’image interdite. Polyclès d’Athènes, Hermaphrodite ( sculpture dont il y a une réplique au Louvre ).
Patrice Tardieu.









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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 11:28

La femme soi-disant frigide, tomber amoureux, l’errance, l’inaccompli et l’individu, W. Stekel.
Wilhem Stekel a écrit un livre intitulé La femme frigide ; il s’agit de guérir l’être féminin de la dyspareunie ( du grec « dus », « difficulté » ; et « pareunazein », « coucher avec », « coucher auprès de » [ cf. L’Odyssée, XXII, 37, où Ulysse, en colère, de retour, tue les prétendants qui voulaient, dit-il, « avoir des relations sexuelles » avec sa femme Pénélope ] ). Pour Stekel, qui est médecin, la dyspareunie n’a, le plus souvent, aucune base organique. Il faut chercher du côté de la psyché car cette « anesthésie », cette « froideur » n’est qu’apparente. Contredisant le titre de son ouvrage, il affirmera : « en réalité, il n’y a pas de femme frigide ».
Le parcours de Wilhem Stekel est assez étonnant, il a d’abord été l’assistant du fondateur de la sexologie, Krafft-Ebing, inventeur du mot « sadisme », et du mot « masochisme » à partir de documents du vivant même de Sacher-Masoch, auteur de La Vénus à la fourrure désormais célèbre ( mise en scène au théâtre et au cinéma récemment ), commentée par le philosophe Gilles Deleuze. Stekel a ensuite fait partie des quatre membres fondateurs de « La Société Psychologique du Mercredi » avec Freud ( devenue « La Réunion Psychanalytique Viennoise », élargie enfin en « Association Psychanalytique Internationale » ) dont il démissionna comme Adler avant lui, mais il resta attaché à la psychanalyse avant d’entrer en rupture avec la notion même d’inconscient, ce qui influença le Sartre de l’Être et le Néant qui cite La femme [ soi-disant ] frigide.
Le problème pour Stekel est : comment rendre lucides les patientes qui sont aveugles sur elles-mêmes, car le complexe n’est pas inconscient. Il est inutile de fouiller pendant des années l’enfance. La méthode de Stekel est une « psychanalyse » active basée sur l’actuel. Il donne l’exemple d’une jeune femme de vingt-trois ans qui souffre de phobies et d’obsessions, de tomber enceinte dans une baignoire mal nettoyée d’une station balnéaire, de déchirer son hymen en faisant des mouvements de gymnastique, d’être prise en levrette dans une foule. Elle demandait d’être guérie afin de se marier avec son bien-aimé. Aucun traitement, hypnose, persuasion, suggestion, psychanalyse orthodoxe n’y arrivait. On chercha du côté du beau-père qui venait le soir la chatouiller et jouer « innocemment » avec ses seins ! On lui interdit sa porte, mais cela ne changea rien. Stekel demanda à ce qu’on lui envoie cette névrosée. Il lui dit : « Mademoiselle, vous avez assez joué, il faut maintenant finir la comédie ». On voit que la méthode de Stekel est brutale mais efficace. Elle est en larmes, mais finit par avouer qu’elle avait eu des rapports avec un ténor d’Opéra, « toujours et partout un danger pour les vierges ! » souligne Stekel, et avait eu peur de tomber enceinte. Ses obsessions et phobies étaient une façon de dire à sa mère qu’il existe beaucoup de manières de perdre son hymen. Finalement le fiancé lui pardonna et ils se marièrent ! La malade avait, grâce à la névrose, annulé une réalité non acceptée et y avait substitué une seconde réalité. Stekel lui a fait subir « le choc psychanalytique » ! Sa « psychanalyse » est une sorte de combat, si bien qu’il y a résistance et que le transfert [ relation affective du patient à son psychanalyste ] n’est nullement positif comme chez Freud [ ou chez Lacan interprétant Platon et son Banquet ] mais négatif.


En tout cas, le fait de s’éprendre viendrait d’une griserie affective, d’une « ek-stase » [ « sortir de soi » ] écrirais-je. Selon Stekel, l’amoureux surestime l’objet d’amour [ souvenons-nous de l’humour de Voltaire, dans Candide, lorsque deux femmes retiennent de tuer deux singes en criant aux chasseurs : « Ce sont nos maris » !] mais on ne peut pas tout expliquer par les sécrétions des glandes sexuelles car il suffit du son d’une voix, d’un parfum, d’un geste gracieux, pour tomber immédiatement amoureux. Il y a parfois une attente inquiète d’une personne idéale, peut-être cherche-t-on soi-même à travers l’autre. Le narcissisme n’est pas loin ! D’où l’errance du navigateur norvégien dans Le Vaisseau fantôme, l’opéra de Wagner, qui doit trouver une femme qui l’aimera jusqu’à sa mort. Mais il faut combattre la haine de soi qui conduit à la dépression et toute femme qui les en sortira trouvera un esclave reconnaissant [ nous retrouvons ici Sacher-Masoch ! ]. Heureux les animaux dont la vie sexuelle est directement fonction des « saisons » amoureuses ; le cerveau compliqué de l’être humain forge un « Moi-idéal » [ Stekel prétend ici avoir créé ce concept plagié par Freud dans ses Essais de Psychanalyse ]. La haine produit le désir de puissance, de domination ; l’amour celui d’obéir et de se soumettre à cet « Ich-Ideal » ( « Idéal du Moi » qui idéalise l’image d’autrui, à ne pas confondre avec la sublimation de notre propre Moi, « Ideal Ich » ), d’où le Malaise dans la civilisation dont parlera Freud également (conflit entre notre moi, ses désirs et la société ), l’adoration du meneur de foule dictateur totalitaire ( je donnerais comme exemple Lénine, Hitler, Staline, Mao ), décrite à l’avance par Gustave Le Bon.


Key Word : froideur apparente, sexologie, sadisme, masochisme, psychanalyse, l’inconscient, phobie, obsession, réalité non acceptée et réalité seconde, choc psychanalytique, résistance, transfert positif ou négatif, l’objet d’amour, passion qui emporte, domination de l’autre, griserie affective, extase, le dictateur totalitaire.
Key Names : Stekel, Freud, Lacan, Platon, Voltaire, Wagner, Homère, Krafft-Ebing, Sacher-Masoch, Gilles Deleuze, Adler, Sartre, Gustave Le Bon, Hannah Arendt.
Key Works : Patrice Tardieu, Mourir à la place de l’autre, rejoindre l’autre dans la mort, revenir à la vie sans l’autre, Verdi, Gluck, Philo blog 29 décembre 2015 ; Séduction érotique, biblique, politique, Judith et Holopherne, Artemisia Gentileschi, Lacan, Philo blog 28 novembre 2015 ; Amour fou au point de perdre la propriété de son corps, érotisme d’ordre mystique, Pauline Réage, Philo blog 30 octobre 2015 ; Excitation érotique liée au rêve éveillé masochiste, goût du malheur de femmes, Reik, Hélène Deutsch, Philo blog 4 octobre 2015 ; Masochisme, satisfaction dans la souffrance, honte, humiliation, le Yin, le Yang, Théodore Reik, Philo blog 16 septembre 2015 ; Goût délicat des femmes, passions tendres, élégance du sentiment, art de vivre, Hume, Philo blog 2 novembre 2015 ; Le sexologue en mariage libre avec une féministe lesbienne, faire du pied sous la table, Philo blog 26 octobre 2015 ; Hannah Arendt écrit à Heidegger : « à toi le si proche, dédicace cachée, offerte, en t’aimant », Philo blog 22 octobre 2014 ; Vision freudienne conflictuelle de la relation entre hommes et femmes faisant fi du désir féminin, Philo blog 12 octobre 2014 ; Héraclite, le premier de tous les dieux : l’Amour, le côté masculin, le côté féminin, Philo blog 31 juillet 2014 ; Justification du mariage d’amour contre le mariage arrangé, attraction positive ou négative, Philo blog 23 juillet 2014 ; Chassés-croisés dans les âges de l’attraction sexuelle, quadrille des couples, danse, Philo blog 19 juillet 2014 ; Découvrir la somme de masculin et de féminin qui se trouve dans un couple, loi de l’attraction, Philo blog 15 juillet 2014 ; L’amour n’a-t-il jamais connu de loi ? Est-il un rebelle que nul ne peut apprivoiser ? Bizet, Philo blog 13 juillet 2014 ; Tout chez la femme attire l’homme et tout ce qui est masculin produit un effet érogène pour elle, Philo blog 9 juillet 2014 ; La porte, les montants et la clef du sexe féminin, la métaphore de la rose pour les amants, les poètes, Philo blog 3 juin 2014 ; Question du déchaînement de la pleine jouissance sexuelle, mais avec qui ? Théorie de Freud, Proust, Philo blog 14 mai 2014 ; Union tendre et sensuelle de l’homme et de la femme mais rebuffades, amours enfantines, Philo blog 3 mai 2014 ; Courant tendre, étayage des composantes de l’érotisme, choix d’objet premier, Freud, Philo blog 1 mai 2014 ; Blocage de l’action amoureuse, ne pouvoir faire l’amour tout en ayant envie, service refusé, Philo blog 29 avril 2014 [ il s’agit ici de l’homme impuissant ] ; Se pardonner à soi-même ses propres turpitudes venant de l’inconscient, C. G. Jung, Philo blog 11 avril 2014 ; Secrets d’alcôve, lit conjugal, question de quantité, d’attention ou don des dieux ? Philo blog 7 avril 2014 ; La femme autarcique qui ne veut pas aimer, l’enfant, le chat, le criminel, le désaccord, Philo blog 30 mars 2014 ; Vie amoureuse de l’homme et de la femme, choix d’objet d’amour par étayage ou narcissique, Philo blog 26 mars 2014 ; Libido arrimée à des choses réelles ou imaginaires, fantasmes, excitations, décharge, Freud, Philo blog 24 mars 2014 ; Zones érogènes, érogénéité de toute partie du corps humain, sensibilité érotique, placement libidinal, Philo blog 22 mars 2014 ; Excitation, turgescence, congestion, humidité, appareil sexuel humain douloureusement sensible, Philo blog 20 mars 2014 ; Introduire le non amour dans l’amour et en faire un concept philosophique, Emmanuel Kant, Philo blog, 20 février 2014 ; Attirance secrète, se retrouver à travers l’autre, similitude narcissique, l’autre comme soi-même, Philo blog 18 février 2014 ; Jouissance féminine supérieure à la jouissance masculine, passions amoureuses, Kawabata, Philo blog 6 février 2014 ; Beauté du sexe féminin chantée par Saint-John Perse, attachement amoureux de la femme, Philo blog 30 janvier 2014 ; l’homme et la femme jamais parfaitement en phase l’un avec l’autre, malentendu, dysrythmie, Philo blog 27 janvier 2014 ; La soi-disant envie du pénis de la fille, le sexe masculin excroissance incongrue, gênante, risible, Philo blog 15 janvier 2014.
Wilhem Stekel, La femme frigide. Freud, La technique psychanalytique, chap. XI sur l’amour de transfert, Essais de psychanalyse, II,11; III, 3, l’idéal du moi, Malaise dans la civilisation. Lacan, Séminaire VIII, le transfert. Platon, Le Banquet. Voltaire, Candide. Wagner, Le Vaisseau Fantôme. Homère, L’Odyssée, XXII, 37. Krafft-Ebing, Psychopathia sexualis, IX. Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure. Film de Sam Taylor Johnson ( 2015 ) Cinquante nuances de [gris ]Grey ( allusion à la photographie en noir et blanc, le personnage s’appelant « Grey »), qui utilise l’idée du « contrat » que l’on trouve dans la vie de Sacher-Masoch lui-même. Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch ( 1967 ). Adler, Connaissance de l’homme. Gustave Le Bon, Psychologie des foules ( 1895 ). Hannah Arendt, Le système totalitaire. Sartre, l’Être et le Néant, I, 2. Le Caravage, Narcisse ( peinture, Rome ).
Patrice Tardieu.




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29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 11:43

Mourir à la place de l’autre, rejoindre l’autre dans la mort, revenir à la vie sans l’autre. Verdi, Gluck.
Le tableau d’Artemisia Gentileschi, représentant la séductrice Judith et Holopherne tombant dans son piège létal, a sans doute été inspiré de celui du Caravage, par le clair-obscur et la violence de la scène. Alors que chez Artemisia, Judith dans sa splendide robe bleue décolletée et sa jeune servante en rouge dominent le personnage masculin, dans une toile plus haute que large, chez Caravage la toile est plus large que haute, la jeune Judith et sa vieille servante occupe la moitié droite du tableau. Judith a des mèches blondes, une raie au milieu de ses cheveux, une perle à l’oreille, son corsage est transparent, retenu par une corde dont on voit la boucle, une robe en cuir ocre avec des bretelles qui maintiennent des manches retroussées qui permettent plus facilement l’égorgement d’Holopherne ! Elle fronce les sourcils. La vieille servante à côté d’elle, un bonnet sur la tête, les yeux exorbités, une moue de dégoût sur ses lèvres minces, les joues ravinées de rides, s’apprête des deux mains à recevoir dans un linge la tête d’Holopherne, lui qui s’agrippe encore aux draps du lit, la bouche ouverte, alors que Judith lui tranche la gorge avec le sabre qu’elle lui a dérobé. Rappelons que cette histoire est tirée du Livre de Judith, de l’Ancien Testament, qui montre comment notre héroïne, après avoir séduit et enivré Holopherne, général de Nabuchodonosor, va l’empêcher de s’emparer de sa ville de Béthulie. C’était l’époque de Babylone ( située au Sud-Est de l’actuel Bagdad ) dont Nabuchodonosor était le roi et qui s’empara de la Palestine et de Jérusalem dont il déporta les habitants, tous juifs à l’époque puisque nous sommes au sixième siècle avant Jésus-Christ et que l’Islam naît au septième siècle après Jésus-Christ.
Giuseppe Verdi en fit un opéra intitulé Nabucco dont l’air « Va pansiero » [ « Va, pensée » ], en fa dièse majeur, universellement connu maintenant, avait surgi de la foule rassemblée à son enterrement, les italiens s’identifiant au chœur des Hébreux exilés, ayant été longtemps sous domination autrichienne, à l’époque même où Verdi créa son opéra en 1842. Comme tous les opéras de Verdi, Nabucco est une succession de scènes émouvantes, de coups de théâtre, de « bel canto », d’amours brisées, de références bibliques ou historiques implicites ( comme le « risorgimento » [ « renaissance » du peuple italien face aux autrichiens qui ne partiront qu’en 1859 ] dans Nabucco ), de drame shakespearien ou hugolien, de grand spectacle, d’imputation guerrière, de « la force du destin ». L’opéra s’ouvre sur la lamentation des prêtres et du peuple de Jérusalem tombés dans les mains de Nabuchodonosor qui va détruire leur royaume et leur temple et déporter les Hébreux [ allant jusqu’à les incorporer dans son armée comme on le voit sur certains bas-reliefs ] en captivité à Babylone. Sur les rives de l’Euphrate, enchaînés, ils chantent des psaumes, et l’émouvante mélodie inspirée du Psaume 137 que voici : « Sur les bords du fleuve de Babylone, nous pleurions en nous souvenant de Sion ; si jamais je t’oublie Jérusalem, que ma main m’oublie aussi, que je n’aie plus de puissance, que je ne sois plus rien, que ma langue reste collée à mon palais, si jamais je t’oublie » .
Mais il existe un autre lamento, chant de tristesse et de déploration, composé par Gluck, né dans le Haut Palatinat, musicalement à l’opposé de ce que sera Verdi et son style flamboyant, car plein de naturel et de simplicité, dans la lamentation d’Orphée « J’ai perdu mon Eurydice » qui a été qualifiée de « morceau sublime où toutes les formes de langage musical ont été épuisées pour exprimer la stupeur de la douleur, de la passion et du désespoir ». Rappelons l’intrigue : Eurydice, la belle épouse d’Orphée est morte piquée par un serpent et il pleure sur sa tombe. Mais Éros l’a pris en pitié et a obtenu qu’il descende la chercher au royaume des morts et de la ramener à la vie s’il ne la regarde pas. L’entrée des Enfers est gardée par les Furies et Cerbère, le chien à trois têtes. Le chant d’Orphée réussit à les amadouer et l’on entend le célèbre air pour flûte seule. Orphée prend par la main Eurydice sans jeter un regard vers elle, ce qu’elle ne comprend pas et croit qu’il ne l’aime plus. Du coup il se retourne vers elle et la serre dans ses bras mais elle meurt aussitôt. « Que ferais-je sans mon Eurydice » gémit-il. Il l’a définitivement perdue. Notons que la reine Marie-Antoinette qui perdit sa tête pendant la Révolution Française, admirait cet opéra au point d’encourager Gluck à en composer de nouveaux…
Platon, dans Le Banquet, 179 b- 180 b , pose la problématique suivante : Peut-on mourir pour quelqu’ un ? Il va envisager trois cas de figure : d’abord celui d’Alceste [ que l’on trouve dans la pièce de théâtre d’Euripide ], elle est la jeune épouse d’Admète, le roi de Thessalie ; elle lui a donné deux enfants. Il doit mourir sauf si quelqu’un accepte de le remplacer dans la demeure des morts. Elle embrasse en pleurant ses enfants et « meurt à la place » ( « huperapothanein » ) de son mari. Son action est sublime car le père et la mère d’Admète étaient encore vivants et auraient pu mourir à la place de leur fils. « Elle s’éleva si haut au-dessus d’eux par l’attachement né de l’amour, qu’elle fit paraître ces gens étrangers à leur fils, sans autre lien avec lui que le nom ». Le lien d’amour est ici au-dessus de celui de la famille ; si bien que les dieux, d’ordinaire impassibles, devant ce miracle de l’amour, rappelèrent son âme du fond de l’Hadès. Quant à Orphée, deuxième cas envisagé ici, qui n’avait gardé que le fantasme d’Eurydice en lui, et qui n’avait pas le courage de mourir à la place de son amour, voulant seulement entrer et ressortir vivant du royaume des morts, il sera finalement déchiré par les Erinnyes qui punissent les crimes des humains. Et maintenant, troisième cas : Achille, l’aimé ( « érômenos » ) va venger son amant ( « érastès » ) Patrocle, en tuant Hector, rejoignant tout de suite dans la mort Patrocle ( par une flèche que lui décoche Pâris dans son talon ). En quelque sorte, il s’agit de « surmourir » ( je suggère ce néologisme pour traduire « épapothnèskô » ), comme on dit « survivre », il meurt tout de suite après lui pour le rejoindre dans la mort. Conclusion de Platon ( à travers le personnage de Phèdre dans Le Banquet, 180 b ) : « Amour est entre les dieux celui qui a le plus d’ancienneté, le plus de dignité, qui est le plus puissant pour conduire les êtres humains à l’acquisition de l’excellence et du bonheur, aussi bien dans leur vie qu’après leur mort ». On pourrait ajouter que, de ce point de vue, Éros est un grand dieu ( « mégas théos » ) qui met hors de soi.
Key Word : séduction, piège létal, exil, bel canto, lamentation, captivité, émouvante mélodie, lamento, tristesse et déploration, douleur, passion et désespoir.
Key Names : Artemisia Gentileschi, Judith, Holopherne, Nabuchodonosor, Le Caravage, Verdi, Gluck, Orphée, Eurydice, Marie-Antoinette, Platon, Euripide, Virgile, Ovide, les Erinnyes, Achille, Patrocle.
Key Works : Patrice Tardieu, Séduction érotique, biblique, politique, Judith et Holopherne, Artemisia Gentileschi, Lacan, Philo blog 28 novembre 2015 ; Amour fou au point de perdre la propriété de son corps, érotisme d’ordre mystique, Pauline Réage, Philo blog 30 octobre 2015 ; Excitation érotique liée au rêve éveillé masochiste, goût du malheur de femmes, Reik, Hélène Deutsch, Philo blog 4 octobre 2015 ; Masochisme, satisfaction dans la souffrance, honte, humiliation, le yin, le yang, Théodore Reik, Freud, Philo blog 16 septembre 2015 ; Jalousie, rapport au monde, mourir à l’être comme aimer à la folie jusqu’à la déraison, Lévinas, Sartre, Philo blog 12 août 2015 ; Voir c’est déflorer, viol par la vue, le voyeur, la pudeur, Actéon dévoré par ses désirs, Klossowski, Philo blog 2 septembre 2015 ; Joie, jouissance de l’âme, se donner au désir, à l’amour, éviter la haine, prudence d’Aristote, Philo blog 23 mai 2015 ; Dissimuler ou déclarer sa flamme, passion ardente, langueur, pâmoison, appâts, Charles le Brun, Philo blog 17 mai 2015 ; Amours passionnées, chercher sa moitié, monogamie, polygamie, tragédie, catharsis, Philo blog 3 mai 2015 ; Faire l’amour avec ou sans consentement, concupiscence, impulsion, aversion, Descartes, Philo blog 25 avril 2015 ; Descartes, Casanova, la princesse palatine, la reine Christine, passions de l’âme, sang, nerf, cerveau, Philo blog 19 avril 2015 ; Passions, plaisir, anamnèse du désir brûlant et du délire d’amour, Éros et l’enthousiasme hors de soi, Philo blog 12 avril 2015 ; L’amour, l’ennui, le cœur et la raison, les passions, Dieu, Pascal, Heidegger, le Chevalier de Méré, Philo blog 5 avril 2015 ; Fellation, rite sacré, jouissance et accès à l’au-delà, Isis, approche psychanalytique, Riviere, Klein, Philo blog 22 mars 2015 ; Jalousie haineuse d’un nourrisson qui observe un autre en train de téter, Lacan, Riviere, Augustin, Philo blog 22 mars 2015 ; Nostalgie du sein nourricier maternel, objet petit a du fantasme qui prime tout, Freud, Jacques Lacan, Philo blog 1 mars 2015 ; La question juive de Bruno Bauer et les juifs français à l’épreuve de l’histoire, Philo blog 12 février 2015 ; La flagellation qui provoque la honte en public comparée à l’exhibitionnisme, Havelock Ellis, Philo blog 29 janvier 2015 ; L’enlèvement d’Europe par un taureau blanc, Léda amoureuse d’un cygne, la flûte de Pan, Philo blog 23 janvier 2015 ; Excitation voluptueuse de regarder l’accouplement des chevaux, Alexandre VI et Lucrèce Borgia, Philo blog 19 janvier 2015 ; Picasso, Suzanne surprise au bain par deux vieillards, le Livre de Daniel, Philo blog 18 janvier 2015 ; Belles pisseuses dans l’art, rayon de lumière sur un jet dans l’obscurité, érotisation de la miction, Philo blog 6 janvier 2015 ; L’être qui vit dans la passion ne peut raisonner, il n’a ni vice ni vertu, Aristote monté et bridé, Philo blog 21 décembre 2014 ; Ce qui se passe quand la femme a le rôle actif, nymphes incarnant les plaisirs érotiques divins, Philo blog 14 décembre 2014 ; Cavalière chevauchant son partenaire qui la prend sur son dos comme un cheval, equus eroticus, Philo blog 7 décembre 2014 ; Luxure de l’attouchement et pudeur du pied érotique, Dieu et son Ashérah, Philo blog 30 novembre 2014 ; Goût délicat des femmes, passions tendres, élégance du sentiment, art de vivre, Hume, Philo blog 2 novembre 2014 ; Vision freudienne conflictuelle de la relation entre hommes et femmes faisant fi du désir féminin, Philo blog 12 octobre 2014 ; Van Gogh tente de blesser Gauguin, il se tranche l’oreille gauche, autoportrait à l’oreille coupée, Philo blog 28 septembre 2014 ; La maîtresse et l’amant dans la liste des auteurs officiels en philosophie de l’Éducation Nationale, 17 septembre 2014 ; L’écoute, ouverture primordiale à l’ami que tout homme porte en lui, choses fondamentales, Philo blog 15 septembre 2013 ; Sentiers qui semblent se perdre dans la forêt, la chose, le produit, l’œuvre d’art, Heidegger, Philo blog 9 septembre 2014 ; Volonté de femmes d’être émancipées non extérieurement mais intérieurement, Philo blog 11 août 2014 ; Héraclite, le premier de tous les dieux, l’Amour, le côté masculin et le côté féminin, Philo blog 31 juillet 2014 ; L’Amour n’a-t-il jamais connu de loi ? Est-il un rebelle que nul ne peut apprivoiser ? Bizet, Philo blog 13 juillet 2014 ; La porte, les montants et la clef du sexe féminin, la métaphore de la rose pour les amants, les poètes, Philo blog 9 juin 2014.
Le Caravage, Judith et Holopherne, Galeria Nazionale di Arte Antica, Rome ; Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, Museo Nazionale di Capodimonte, Naples ; Senso, film de Luchino Visconti ( 1954 ) où l’on voit une comtesse amoureuse d’un officier autrichien sous l’occupation de l’Italie ; Verdi, Nabucco, opéra en quatre actes ; Gluck, Orphée et Eurydice, drame lyrique en trois actes ; Homère, L’Iliade ; Euripide, Alceste [ qui est une femme comme nous l’avons vu ] ; Platon, Le Banquet, 179 b- 180 b ; Virgile, Géorgiques, IV [ c’est Orphée qui se retourne pour la voir ] ; Ovide, Les Métamorphoses, X, 1 - 85 [ Orphée s’adresse aux divinités du Styx et demande de relâcher Eurydice, mais il est inquiet et se retourne ! Gluck composera l’aria célèbre « Divinités du Styx » dans son opéra intitulé Alceste ]. Ancien Testament, Psaume 137 ; Livre de Judith.
Patrice Tardieu.

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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 22:58

Séduction érotique, biblique, politique, Judith et Holopherne, Artemisia Gentileschi, Lacan.
Sacher-Masoch, qui a involontairement donné naissance au mot « masochisme », expression universelle, se plaignait que son œuvre était totalement tombée dans l’oubli à la fin de sa vie. Ce n’est plus le cas désormais. D’abord l’essai du philosophe Gilles Deleuze en 1967 sur « le froid et le cruel » (comparaison entre Sacher-Masoch et Sade ) et ensuite la reprise sous forme de théâtre par David Ives entre un metteur en scène et une actrice qui s’identifient aux personnages et qui reprend le titre du livre de Sacher-Masoch, d’abord intitulé La femme aux fourrures et au fouet, finalement La Vénus à la fourrure et qui est devenu un film de Roman Polanski en 2013 et une tournée théâtrale de Marie Gillain récompensée par la distinction honorifique d’un « Molière » comme « meilleure actrice » en 2015, et un deuxième comme « meilleur spectacle ».
Et, plus légèrement, pour montrer l’acception du mot « masochisme » et son acceptation érotique, évoquons une publicité de 2012, intitulée « Leçon de séduction », d’une célèbre marque de sous-vêtements féminins où l’on voit une photographie très soignée, très léchée, si j’ose dire, d’une jeune femme en petites culottes et soutien-gorge pigeonnant avec poitrine haute et rebondie, mais une cravache à la main, badine qui n’est pas destinée à un cheval mais à « l’homo equus », avec la mention suivante : « Le mettre au pas, au trot, au galop ».
Nous allons voir une autre « leçon de séduction » à partir de l’épigraphe qui se trouve en tête de l’ouvrage de Sacher-Masoch, leçon politique, érotique et biblique. Mais elle ne se trouve pas dans toutes les Bibles car le Livre de Judith est considéré comme deutérocanonique par les catholiques et apocryphe par les protestants. Il commence ainsi : « C’était la douzième année du règne de Nabuchodonosor qui régnait sur les Assyriens » et qui étend son pouvoir sur les Mèdes, en détruisant Ecbatane leur capitale. Il ordonne à Holopherne, son chef d’état-major, de soumettre les peuples environnants et de s’emparer de Jérusalem et de son temple [ nous sommes au sixième siècle av. J.C. ]. C’est ici que rentre en scène Judith, « belle de visage et d’allure » ( Livre de Judith, 8, 7 ) , qui refuse de livrer la Judée aux Assyriens qui feront d’eux des esclaves ( 8, 22 ). Le défi n’est pas mince devant « les puissants Assyriens, fiers de leurs chevaux et de leur cavalerie, orgueilleux du bras de leurs fantassins, et qui ont mis toute leur confiance dans le bouclier, la lance, l’arc et la fronde » ( 9 ,7 ). Mais Judith est persuadée qu’elle va, en tant que femme, réussir à renverser la situation ( 9, 10 ). « Elle lava son corps entièrement, l’enduisit d’une huile parfumée, peignit sa chevelure » ( 10, 3 ), « elle mit ensuite des sandales à ses pieds, elle se para de colliers, de bracelets, de bagues, de boucles d’oreille, de tous ses bijoux, se faisant très belle pour séduire et tromper les hommes qui la verraient ». A la sortie de la ville, les personnalités, « quand ils la virent ainsi changée, admirèrent grandement sa beauté » ( 10, 7 ) et firent ouvrir les portes selon sa demande. Judith arriva jusqu’à la garde avancée des Assyriens et demanda à voir Holopherne pour lui fournir des renseignements. Les gardes considèrent son beau visage et lui disent : « Tu seras sauve si tu te hâtes de descendre vers notre maître, va vers sa tente, quelques-uns parmi nous vont t’escorter et te remettre à lui » ( 10, 15 ). Holopherne y était, ayant fait sortir ses officiers, « sous une moustiquaire faite de pourpre et d’or, sertie d’émeraudes et de pierres précieuses » ( 10, 21 ), il lui dit : « Aie confiance, femme, ne crains rien, je n’ai jamais fait de tort à quiconque, pour peu qu’on ait choisi de servir Nabuchodonosor, le roi de la terre entière » ( 11, 1 ). A quoi elle répond: « Je suis ton esclave et ta servante » ( 11, 5 ). Et elle lui affirme que son peuple lui sera livré, qu’elle le conduira jusqu’à Jérusalem. Holopherne est charmé par son intelligence et sa beauté, il lui offre l’hospitalité. Il veut la convaincre de se joindre à lui pour manger et boire et de s’étendre auprès de lui ; ce qu’elle fait. « Dès qu’il la vit, Holopherne fut transporté, tout son être secoué ; car il désirait Judith, ardemment ; cherchait à la séduire » (12 ,9 ). Il but plus que de raison, et le soir tous les serviteurs partent discrètement. Holopherne est affalé sur sa couche, le vin répandu autour de lui. Judith saisit le sabre d’Holopherne, l’attrape par les cheveux et lui tranche la tête qu’elle met dans un sac ; de retour dans sa ville, elle exhibe à tous la tête d’Holopherne qui sera accrochée sur la muraille, sans même avoir couché avec lui ! Tous saluent son courage qui devient un hymne : « La sandale de Judith l’a envoûté, la beauté de Judith l’a enchaîné, puis le sabre a tranché son cou, jusqu’aux Perses que l’épouvante a saisis » ( 16, 9-10 ). On remarquera le fétichisme du pied dans cette dernière phrase, que Sacher-Masoch n’a pas retenue comme épigraphe, puisqu’il cite du livre de Judith celle-ci : « Dieu l’a puni [ il s’agit d’Holopherne ] et l’a livré aux mains d’une femme ».
Il y a de très nombreuses peintures de cette scène. Giorgione représente Judith une épée à la main droite, le pied gauche sur la tête coupée d’Holopherne qu’elle regarde. Bronzino et Allori lui font tenir au bout du bras la tête décapitée. La séduction a vaincu la force par la force même ! Le tableau le plus saisissant me semble être celui d’Artemisia, fille aînée du peintre Gentileschi, qui fut violée à dix-sept ans, mais gagna son procès. On voit Judith à l’œuvre, dans une somptueuse robe bleu intense, décolletée, à parements dorés, tranchant la tête avec une dague, tendant ses bras, la main gauche agrippant les cheveux d’Holopherne et reculant son visage pour ne pas être éclaboussée par le sang qui gicle et qui s’écoule par de nombreux filets devenus larges sur les draps d’argent qui recouvrent les trois épaisseurs du lit. La main du bras droit d’Holopherne saisit la chemise et la robe rouge de la servante qui seconde sa maîtresse pendant qu’elle retient le bras gauche d’Holopherne, les yeux révulsés, la bouche à l’agonie ; le tout dans un clair-obscur à la Caravage. On sent toute la rage d’Artemisia contre son violeur, Agostino Tassi. Peut-être cette explication d’une œuvre d’art pourra sembler trop « psychologique », remarquons toutefois que Georges Mathieu, représentant de l’abstraction lyrique gestuelle qui exclut théoriquement toute préméditation, a intitulé une de ses toiles « Olivier III décapité » après coup en principe. C’est une toile presque entièrement noire avec des giclées ocres. Artemisia est revenue, plus tard, sur ce même thème, mais cette fois-ci, c’est la dissimulation par la servante de la tête dans le drap de la moustiquaire de la tente ( Livre de Judith 13, 15 ) ; Judith, toujours le glaive à la main droite, voile la lumière de la bougie de sa main gauche, créant cette distribution des clairs et des ombres caravagesque. Mais, juste avant son viol, elle a peint une Suzanne et les vieillards qui semble prémonitoire , tiré lui aussi d’un chapitre « apocryphe » de la Bible, le chapitre XIII du Livre de Daniel, d’une jeune femme résistant aux avances de deux vieillards qui veulent avoir des rapports sexuels avec elle grâce à de fausses accusations ( ils sont juges ! ) et qui seront confondus par Daniel. On voit la masse sombre des vieillards au-dessus de Suzanne dont l’un lui fait signe de se taire, un doigt sur la bouche, et la jeune femme s’apprêtant à se baigner, quasiment nue, les repoussant des deux mains, avec un ciel tourmenté dans le fond et une branche cassée assez symbolique. Un troisième tableau est plus ambigu, avec un thème tiré de la mythologie, celui de Danaé, enfermée par son père dans une tour, mais que Zeus féconde sous la forme d’une pluie d’or ; peint l’année du procès. C’est une huile sur cuivre de 41,3 cm sur 52,7 cm, de petite dimension, splendide cependant ! Danaé est nue sur son lit aux replis somptueux, le bras gauche sous ses cheveux roux, la main droite au poing fermé, mais elle reçoit les pièces d’or qui pleuvent et que la servante tente de recueillir en soulevant le bas de sa robe comme une corbeille. Artemisia Gentileschi s’est représentée sous les traits de la martyre Catherine d’Alexandrie, Cléopâtre piquée par un aspic, Bethsabée au bain [ dont David fit mourir le mari pour l’épouser ! ] et La nymphe et le Satyre. On voit toute l’ambiguïté des thèmes choisis.
Peut-être faudrait-il psychanalyser le psychanalyste Jacques Lacan qui a baptisé sa fille « chérie » ( elle a passé l’agrégation de philosophie que voulait passer Lacan après ses études de médecine ) « Judith », qu’il a eue avec l’actrice Sylvia Bataille, que l’on voit dans le film de Jean Renoir Partie de Campagne d’après Maupassant, épouse de Georges Bataille ; et son autre fille qu’il a baptisée « Sibylle », qu’il a eue presque en même temps avec sa première épouse, Marie-Louise [ Malou ] Blondin, Sibylle devenue « oracle » sibyllin sur son père dans son livre [ avec comme sous-titre « puzzle » ] Un père. Lacan est hanté par les « noms du père » ( séminaire Les non-dupes errent [ 1973- 1974 ] où il dit : « Ne croyez pas qu’il n’y ait pas là d’énigme pour moi-même » ) puisqu’il n’a jamais pu donner son nom à Judith ( même quand il épousera finalement Sylvia ) qui deviendra sa belle-fille puisqu’il est officiellement son beau-père et Georges Bataille toujours son père ! Judith devient la sœur par alliance des trois enfants que Lacan a eu avec Malou Blondin ( Sibylle est la dernière enfant ) dont elle est en réalité la demi-sœur ! Lacan est profondément polygame ( il a eu de nombreuses maîtresses et a fréquenté une maison de rendez-vous ).
Cela a pour écho la Sourate IV, intitulé « An-nisa‘ » ( « Les femmes » ) du Coran : « Épousez deux, trois ou quatre femmes parmi celles que vous trouverez agréables. Si vous craignez ne pas être équitable avec celles-ci, alors une seule, ou des esclaves que vous possédez » ( IV, 3 ). [« esclaves » désignant les prisonnières de guerre ou faisant partie du patrimoine du maître ].
« Les hommes ont autorité sur les femmes en raison des qualités par lesquelles Allah vous a élevés les uns au-dessus des autres […]. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les » ( IV, 34 ). « Ô croyants ! […] Ne priez pas en état de pollution. […] Si vous avez fait vos besoins ou si vous avez touché une femme […] » ( IV, 43 ). Ajoutons que le mot « Islam » signifie étymologiquement « Soumission totale à Allah » ( Sourate « An-Nûr », « La Lumière », XXIV, 54 ).
Key Word : Leçon de séduction, intelligence et beauté, art pictural, le nom du père, polygamie.
Key Names : Gilles Deleuze, Sacher-Masoch, Sade, David Ives, Roman Polanski, Marie Gillain, Judith, Nabuchodonosor, Holopherne, Giorgione, Bronzino, Allori, Artemisia Gentileschi, Caravage, Georges Mathieu, Danaé, Zeus, Catherine d’Alexandrie, Cléopâtre, Bethsabée, Jacques Lacan, Georges Bataille, Jean Renoir, Maupassant, Sibylle Lacan.
Key Works : Patrice Tardieu, Religion positiviste, socratique, chrétienne, islamique, juive, bouddhiste, klossowskienne, Philo blog 26 août 2007 ; Jouissance inhumaine, Sade, Lacan, Hegel, Philo blog du 30 septembre 2008 au 3 janvier 2009, Machines désirantes, Freud, Lacan, Deleuze, Philo blog 17 juillet 2011 au 4 août 2011 ; Sade, la peine de mort, Philo blog 6 septembre 2011 ; Sade et les femmes, Philo blog 8 septembre 2011 ; La féminité de Sade, Philo blog 23 septembre 2011 ; L’Être suprême en méchanceté, Philo blog 25 septembre 2011 ; Nietzsche, Sade, Aristote et le fouet, Philo blog 1 octobre 2011 ; Lacan, le crime sadique des sœurs Papin, Philo blog 18 octobre 2011 ; Joseph de Maistre, le bourreau khmer rouge et la profondeur abyssal du mal, Philo blog 9 novembre 2011 ; L’inhumanité dans l’humain, la banalité du mal, portrait du bourreau, les Khmers rouges, Philo blog 11 septembre 2011 ; La séduction du bourreau, cruauté sadique au Rwanda, Philo blog 12 septembre 2011 ; L’amour avec le diable, les incubes, les succubes, Jérôme Bosch, la question des monstres, Philo blog 13 novembre 2011 ; Le séducteur romantique, tourmenté, intellectuel, Kierkegaard, répétition ou reprise ? Philo blog 20 novembre 2011 ; Kierkegaard, le séducteur romantique, tourmenté, intellectuel, souffrances et contradictions, Philo blog 20 novembre 2011 ; Cinq significations de « reprise » chez Kierkegaard, séducteur romantique, tourmenté et intellectuel, Philo blog 21 novembre 2011 ; La politique ou l’art d’entretenir les troupeaux, Platon, 4 décembre 2011 ; Proust avec Hume, illusion renouvelée, poursuite de la femme dans la nuit, Philo blog 16 décembre 2011 ; Obéissance aveugle, sacrifice religieux, Abraham et son fils, immolation, angoisse, Sébastien Castellion, Le Caravage, Philo blog 2 avril 2012 ; Judaïsme, Islam, Christianisme, hégélianisme face à Jésus et Marie, Philo blog 2 juin 2012 ; Candaulisme, Nyssia callicysthe, Saint-John Perse, James Pradier, Lucien Clergue, Philo blog 24 juillet 2012 [ « callicysthe » signifie « belle en sexe » ] ; Hercule et Jésus, identité, différence, homme, demi-dieu, Dieu, glas, Artemisia Gentileschi, Hegel, Philo blog 2 octobre 2012 ; Algophilie n’est pas masochisme, se piquer avec des épingles, Clérambault et Sacher-Masoch, Philo blog 10 novembre 2012 ; Psyché féminine, état d’amour au-delà de la loi, volonté de vivre des femmes, Jung, Wagner, Platon, 12 décembre 2012 ; Lumière éclatante sur les rapports sexuels, mariage, le « champ » de la femme, Mauss, Malinowski, Philo blog 16 avril 2013 ; Douleur infligée par une femme belle et cruelle, dialectique maître et esclave, Sacher-Masoch, Philo blog 9 juillet 2013 ; La puissance de la femme, la passion de l’homme, esclave ou tyran, Nietzsche, Sacher-Masoch, Philo blog 11 juillet 2013 ; Jouissance suprasensuelle, Sacher-Masoch et Louis II de Bavière, Wagner, Philo blog 13 juillet 2013 ; La violence est muette tandis que le langage raisonne, silence de la démesure, G. Bataille, Philo blog 3 octobre 2013 ; La soi-disant envie du pénis de la fille, le sexe masculin excroissance incongrue, gênante, risible, Philo blog 15 janvier 2014 ; Beauté du sexe féminin chantée par Saint-John Perse, attachement amoureux de la femme, Philo blog 30 janvier 2014 ; Goût délicat des femmes, passions tendres, élégance du sentiment, art de vivre, Hume, Philo blog 2 novembre 2014 ; Scènes lascives avec les tout petits pieds des chinoises, supérieures aux aphrodisiaques, Philo blog 23 novembre 2014 ; Luxure de l’attouchement et pudeur du pied érotique, Dieu et sa déesse, son Ashérah, Philo blog 30 novembre 2014 ; Cavalière chevauchant son partenaire qui la prend sur son dos comme un cheval, equus eroticus, Philo blog 7 décembre 2014 ; Picasso, Suzanne surprise au bain par deux vieillards, le Livre de Daniel, Philo blog 18 janvier 2015 ; La flagellation qui provoque la honte en public comparée à l’exhibitionnisme, Havelock Ellis, philo blog 29 janvier 2015 ; Peut-on associer violence et sacré, religion et sagesse, ferveur et exaltation, dogme et fanatisme ? Philo blog 15 mars 2015.
Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, avec le texte intégral de La Vénus à la fourrure, traduit de l’allemand par Aude Willms, éditions de Minuit, 1967. Verdi, Nabucco ( 1842 ), opéra en quatre actes. Ancien Testament, Livre de Judith, Livre de Daniel. Giorgione, Judith. Bronzino, Judith et Holopherne. Allori, Judith. Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, Judith et sa servante dans la tente d’Holopherne, Suzanne et les deux vieillards, Danaé, Sainte Catherine d’Alexandrie, Cléopâtre, Bethsabée au bain, La nymphe et le satyre. Film de Jean Renoir, Partie de campagne ( 1946 ). Film d’Agnès Merlat, Artemisia (1997). Jacques Lacan, Les non-dupes errent ( séminaire 1973- 1974 ). Sibylle Lacan, Un père ( « puzzle », 1994 ). Georges Mathieu, Olivier III décapité ( huile sur toile, 1956 ).
Patrice Tardieu.












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Published by Patrice TARDIEU - dans séduction
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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 16:55

Amour fou au point de perdre la propriété de son corps, érotisme d’ordre mystique, Pauline Réage.
Richard von Krafft-Ebing, fondateur de la sexologie, est l’inventeur du terme, en 1886, « masochisme » d’après le nom de l’écrivain Léopold von Sacher-Masoch, auteur de La Vénus à la fourrure. Il sera repris par Freud en 1905 dans ses Trois essais sur la théorie de la sexualité et dont on se sert en psychanalyse ; mais il est devenu si courant en français qu’il est utilisé sous sa forme abrégée « maso », et associé, à tort me semble-t-il, au sadisme, dans l’expression « sadomaso » (ou S.M.), à tort car un vrai masochiste ne voudrait pas d’un sadique, et un vrai sadique ne voudrait pas d’un masochiste, il suffit de lire Sade et sa Justine ou les malheurs de la vertu, son chef-d’œuvre .
Je signalerais un autre chef-d’œuvre, mais « masochiste », rédigé par une femme, Histoire d’O de Pauline Réage, écrit dans un style très retenu, « châtié » si j’ose dire, mais limpide, publié en 1954 aux éditions Jean-Jacques Pauvert. C’est une descente aux enfers érotiques avec fouet et contention. En 1974, il y avait déjà trois millions d’exemplaires en anglais, et il était le livre français contemporain le plus lu dans le monde, et le plus traduit, y compris en serbo-croate ! Je note qu’il a été racheté par les éditions Fayard en 2012. « Pauline Réage » est l’anagramme de : « égérie (de) Paul(h)an » ( puisqu’elle l’avait écrit pour Jean Paulhan ), de son nom, Dominique Aury, qui n’avouera au journal américain, le New Yorker, qu’à quatre-vingt-sept ans en être l’auteur! Son autre ouvrage porte pour titre Anthologie de la poésie religieuse française ( Gallimard, 1943 ), qui permet peut-être de faire le lien avec la notion de « soumission » religieuse. Dominique Aury était née le 23 septembre 1907 et est morte le 27 avril 1998. La lettre « O » ( Histoire d’O ) peut être liée au prénom féminin Odile, mais aussi à « Orifice », « Objet » ( du latin « Objicere », « jeter là devant », « soumise » ). La préface, publiée avec le livre, est de Jean Paulhan lui-même, de l’Académie Française, fondateur des Lettres Françaises et des éditions de Minuit ( ainsi nommées car publiées clandestinement pendant l’Occupation par la Résistance ), directeur de la Nouvelle Revue Française ( la NRF ), qui déclare à la Brigade Mondaine venue l’interroger le 5 août 1955 : « J’ai eu le sentiment d’être en présence d’une œuvre très importante tant par la forme que par le ton, relevant de l’ordre mystique beaucoup plus que de l’ordre érotique, et qui pouvait être à notre époque ce qu’ont été en d’autres temps les Lettres de la religieuse portugaise ou Les Liaisons Dangereuses » ( document retrouvé par Régine Desforges qu’Aury commente ainsi : « Je ne pense pas que ce soit là un livre à mettre entre toutes les mains […], s’il offre un certain danger, c’est plutôt par la violence de la passion qui s’y trouve montrée, et la rêverie continuelle dans laquelle il semble baigner » [ O m’a dit, p.11] ).
La préface de Jean Paulhan porte pour titre « Le bonheur dans l’esclavage ». Il y est question d’une révolte d’esclaves en 1838 dans l’île de la Barbade [ aux Antilles britanniques ]; contre une nouvelle loi qui leur donnait la liberté, ils réclamaient de leur maître de les reprendre; celui-ci refusant, il se fit massacrer. Le Gouverneur Mac Gregor étouffa l’affaire, malgré un cahier de protestation qu’avaient laissé les deux cents hommes et femmes et qui ne fut jamais retrouvé. Il devait y avoir une apologie de l’esclavage et quelques doléances; l’enthousiasme pour la liberté et l’égalité aboutissant à la terreur comme on l’a vu avec la Révolution Française qui a coupé beaucoup de têtes. Paulhan fait alors une référence implicite mais évidente à Hegel : « Ajoutez que l’esclave étant destiné, par les soins de la Dialectique, à devenir maître à son tour ». Et il y attache cette réflexion : « Ajoutez enfin qu’il n’est pas sans grandeur, il ne va pas non plus sans joie, de s’abandonner à la volonté d’autrui, comme il arrive aux amoureux et aux mystiques, et de se voir, enfin, débarrassé de ses plaisirs, intérêts et complexes personnels ». Bref ce cahier de doléances des esclaves réclamant leur maître ferait « figure d’hérésie » aujourd’hui, de « livre dangereux » comme celui de Pauline Réage. Mais qu’appelle-t-on livres dangereux érotiques? Les appeler ainsi, c’est nous donner l’envie de les lire et « nous exposer au péril », danger de nous transformer, et de rendre « un peu nigauds » les premiers critiques! Histoire d’O est un « conte de fées » ( ceux-ci sont « les romans érotiques des enfants » ) plein de « décence » [ je dirais au niveau du style élevé, clair et élégant ], d’un « esprit toujours pur et violent, sans arrêt, sans mélange ». L’écriture est à la fois « féminine » par le souci des détails des vêtements ( les robes relevées et enroulées par derrière comme des cheveux par un bigoudi ), ce qui se passe dans la tête de l’héroïne même en plein supplice ( racheter des chaussons à son amant ! ), et « masculine » par l’aveu qu’aucune femme n’oserait avouer. Paulhan fait de nouveau une référence implicite mais évidente, cette fois-ci à Nietzsche que je cite : « Tu vas chez les femmes? N’oublie pas le fouet »; « Tu danseras et tu crieras au rythme de mon fouet. Je n’ai pas oublié le fouet? Non! » ( Ainsi parlait Zarathoustra , livre pour tous et pour personne, première partie et troisième partie, la seconde chanson à danser.). Puis à Sade : « Il est peu d’hommes qui n’aient rêvé de posséder une Justine. Mais pas une femme, que je sache, n’avait encore rêvé d’être Justine ». Il est vrai, que, de nos jours, certaines femmes s’y sont aventurées comme Vanessa Duriès ou Marie L. , mais ce sont des témoignages, elles n’ont pas le style et l’audace littéraire de Pauline Réage avec son double début et son double dénouement, comme l’a remarqué André Pieyre de Mandiargues . Jean Paulhan insiste sur l’ascèse et la punition, la fin qui nous obsède, l’effroi qui nous saisit. Je ferais remarquer qu’Albert Moll qui a considérablement augmenté l’ouvrage de Krafft-Ebing, intitule un chapitre : « Rêveries masochistes de mort et d’anéantissement de soi-même ». Nous avons deux fins dans Histoire d’O. Celle d’une dégradation, celle d’une ascèse mystique jusqu’au-boutiste par amour. Mais Paulhan refuse tout sadisme comme tout masochisme ; les personnages masculins ne sont pas sadiques, O n’est pas masochiste. Et Paulhan s’en explique d’après le texte même de Pauline Réage : le maître devenant un « dieu », il lui est difficile d’assumer cette position, tout comme le suggère la référence à la phrase de Nietzsche ( l’idée du fouet vient sans doute de Lou Andreas-Salomé qu’il n’a pas su mettre en œuvre , d’où le « mariage blanc à trois » incluant Paul Rée, et la photographie où on la voit fouetter les deux compères ! ). C’est l’amour fou de l’héroïne qui lui fait trahir ses « pareilles », l’abandon total à son amant au point d’être marquée à son chiffre, d’avoir des anneaux aux lèvres de son sexe, de perdre la propriété privée de son corps ; contrairement à l’affirmation du philosophe John Locke dans son Deuxième Traité du gouvernement civil ,chapitre V, §27 : « Chacun garde la propriété de sa personne », mais qui avait admis, vingt et un ans plus tôt, l’esclavage, dans Les Constitutions Fondamentales de la Caroline ( État d’Amérique du côté de l’Océan Atlantique ) auxquelles il avait participé, article 110. Palinodie, rétractation contradictoire de ce penseur à l’origine de l’esprit de la philosophie analytique anglo-saxonne.
Paulhan évoque la « prostitution sacrée » [ qui existe en Inde à la demande des brahmanes pour obtenir un bon karma ! ], mais il cite en exemple Héloïse qui, dans sa Correspondance avec Abélard aurait écrit : « Je serai ta fille de joie ». Voici le texte exact qui rétablit toute la force de l’amour d’Héloïse : « C’est toi seul que je désirais, non ce qui t’appartenait ou ce que tu représentes. Je n’attendais ni mariage, ni avantages matériels, ne songeais ni à mon plaisir ni à mes volontés, mais je n’ai cherché, tu le sais bien, qu’à satisfaire les tiennes. Le nom d’épouse paraît plus sacré et plus fort; pourtant celui d’amie m’a toujours été plus doux. J’aurais aimé, permets-moi de le dire, celui de concubine et de fille de joie, tant il me semblait qu’en m’humiliant davantage j’augmentais mes titres à ta reconnaissance et nuisais moins à la gloire de ton génie.[…] Auguste même, le maître du monde, eût-il daigné demander ma main et m’assurer à jamais l’empire de l’univers, j’aurais trouvé plus doux et plus noble de conserver le nom de courtisane auprès de toi que de prendre celui d’impératrice avec lui ! ». Je citerai aussi l’admirable début des Lettres de la religieuse portugaise ( restées anonymes ) : « Considère, mon Amour [ elle ne s’adresse pas à son amant, mais à l’amour qui est le sien, pour lui ], jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance ». Puis elle s’adresse à son amant : « Je vous ai destiné ma vie aussitôt que je vous ai vu ; et je sens quelque plaisir en vous la sacrifiant ». Paulhan, sans le nommer, refusant la formule de Chamfort que l’amour n’est que « le contact de deux épidermes », prend pour emblème plutôt Le Vaisseau fantôme, opéra [musique et livret] de Wagner, auquel il fait allusion : « Ce Hollandais qui doit voler sur les Océans tant qu’il n’a pas trouvé fille qui accepte de perdre la vie pour le sauver ». D’où le motif d’ouverture orageux, d’une sombre et sauvage beauté. En tout cas, l’amour n’est pas liberté mais dépendance, c’est ce que signifie Histoire d’O dans son intransigeance.
Key Word : masochisme, sadisme, soumission religieuse, livre à ne pas mettre entre toutes les mains, bonheur dans l’esclavage, fouet, ascèse et punition.
Key Names : Krafft-Ebing, Albert Moll, Sacher-Masoch, Freud, Sade, Jean-Jacques Pauvert, Pauline Réage, Dominique Aury, Jean Paulhan, Choderlos de Laclos, Régine Desforges, Hegel, Nietzsche, Vanessa Duriès, Marie L. , André Pieyre de Mandiargues, Lou Andreas-Salomé, Paul Rée, John Locke, Héloïse et Abélard, Chamfort, Wagner.
Key Works : Patrice Tardieu, Soleils de l’amour, miroirs de la mort, Philo blog 27 avril 2007 ; Jouissance inhumaine: Sade, Lacan, Hegel, philo blog 3 janvier 2009 ; Le marquis de Sade et Diderot, philo blog 27 avril 2011 ; La dialectique du maître et de l’esclave, philo blog 7 juin 2011 ; Sade et les femmes, philo blog 8 septembre 2011 ; La féminité de Sade, philo blog 23 septembre 2011 ; Sade et la pulsion de mort, philo blog 24 septembre 2011 ; Nietzsche, Sade, Aristote et le fouet, philo blog 1 octobre 2011 ; La Justine du marquis de Sade, philo blog 5 octobre 2011 ; La jouissance et l’amour selon Sade et Lacan, philo blog 6 octobre 2011 ; Transgression des normes sexuelles, morales, sociales et religieuses, philo blog 8 octobre 2011 ; Sentiments et passion chez Sade et Racine, philo blog 26 octobre 2011 ; Masochisme et sadisme chez Rousseau, philo blog 29 octobre 2011 ; La dialectique du maître et de l’esclave et du serviteur, Hegel, Kojève, Hyppolite, Lefebvre, Jarczyk et Labarrière, philo blog 24 novembre 2011 ; Baudelaire, l’insatisfaction du spleen, des esclaves chargés d’approfondir sa douleur, Philo blog 13 décembre 2011 ; La dialectique du maître et de l’esclave n’existe pas, la Phénoménologie de l’Esprit, Hegel, Proust et les vestiges du jour, philo blog 1 mars 2012 et 23 mars 2012 ; Sans amour je suis disloqué, les contradictions sursumées de l’amour, Philo blog 24 mars 2012 ; Incarnation, kénose, humiliation, abaissement, Jésus et la vidure du Tout Autre, philo blog 25 mai 2012 ; Chaînes d’or du mal, Plotin, Sade, Éros, Psyché, Saint-Fond, 16 septembre 2012 ; Plotin, extase vers le Rien, déliaison, désêtre du sujet vers le désêtre de l’Un, philo blog 20 septembre 2012 ; Jouissance des larmes chez Racine et Sade, Néron, Junie, Bérénice, Titus, philo blog 5 octobre 2012 ; Plongeon dans la passion, dans la mort, Phèdre, Racine, Aristote, Sénèque, sarcophage de Paestum, philo blog 7 septembre 2012 ; Psyché féminine, état d’amour au-delà de la loi, volonté de vivre des femmes, Jung, Wagner, Platon, philo blog 12 décembre 2012 ; 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Excitation érotique liée au rêve éveillé masochiste, goût du malheur de femmes, Hélène Deutsch, philo blog 4 octobre 2015.
Pauline Réage, Histoire d’O précédé d’une préface de Jean Paulhan, Une fille amoureuse suivi de Retour à Roissy avec une posteface d’André Pieyre de Mandiargues. Régine Desforges, O m’a dit. Abélard et Héloïse, Correspondance. Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses. Lettres de la religieuse portugaise [anonymes]. Vanessa Duriès, Le lien ( 1993 ), Marie L. , Petite mort ( 1998). Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure. Sade, Justine ou les malheurs de la vertu. Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, Domination et servitude, la lutte des consciences opposées. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, livre pour tous et pour personne, Par delà bien et mal, La généalogie de la morale. John Locke, Deuxième Traité du gouvernement civil, Constitutions fondamentales de la Caroline. Shaftesbury, Lettre sur l’enthousiasme [ du grec « enthousiasmos », « transporté hors de soi par Dieu » ]. Chamfort, Maximes. Le Vaisseau fantôme, opéra , livret et musique de Wagner.
Patrice Tardieu.





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4 octobre 2015 7 04 /10 /octobre /2015 10:41

Excitation érotique liée au rêve éveillé masochiste, goût du malheur de femmes, Reik, Hélène Deutsch.
Y-a-t-il un masochisme « féminin » de la femme [ au sens où Freud distingue, comme nous l’avons vu, un masochisme ou bien féminin, ou bien moral, ou bien primaire ] ? La réponse de Théodore Reik est catégorique : « Une femme ne désire pas être punie, insultée, torturée ou flagellée, mais veut être aimée ». Et il nous donne l’exemple suivant : « Un masochiste [ homme ] trouvera que des peintures ou dessins représentant les élèves d’un pensionnat de jeunes filles fouettées par leur maîtresse sur les fesses nues sont très excitantes. C’est un transfert à l’autre sexe ». Autrement dit, c’est un être masculin qui projette cette image. D’autant plus que le masochiste mâle parodie un comportement « féminin » qu’il voudrait trouver chez la femme, selon Reik ; c’est en quelque sorte un sadique qui mime sa victime ! « Le masochiste a l’idée cachée et inconsciente que la femme apprécierait comme agréable le traitement auquel il se soumet, qu’elle le désirerait même ardemment ». Reik donne l’exemple de « l’equus eroticus » ( sans le nommer ainsi ni en tracer la généalogie qui remonte à une image, depuis le Moyen-Âge, d’Aristote traité de cette manière ! ) : « scènes où le masochiste est un animal soumis à sa maîtresse ; il imagine être un pur sang chevauché par une femme ». En fait, le masochisme de la femme ne se manifesterait, selon Reik, que dans le rêve éveillé, comme celui d’une de ses patientes. Le voici : un sultan a conquis la ville natale de la rêveuse, dans sa tente somptueuse il joue aux échecs avec son grand vizir ; pendant la partie, les plus belles femmes de la ville, complètement nues, lui sont présentées, y compris elle-même. Il lève les yeux un court moment et fait un signe de la tête sans rien dire pour indiquer qui il veut qu’on lui « réserve », et continue dans l’indifférence le jeu avec le vizir. Cela évoque à Reik la conduite insultante de Napoléon dans sa chambre à coucher de Schönbrunn envers les femmes viennoises qu’on lui amenait, qui levait les yeux une minute de ses dossiers politiques, passait dans la chambre à côté et criait à la dame « Déshabillez-vous », pour revenir rapidement aux affaires de l’État. L’humiliation de la situation avait provoqué une certaine excitation érotique de la rêveuse, masochiste car basée sur la nudité exigée par le sultan ( elle était très pudique ), le peu de cas qu’il faisait de ces belles étrangères devenues objet de plaisir, le fait d’être soumise comme une esclave sexuelle. Conclusion de Reik : « Les femmes fières, généralement inaccessibles, sont fréquemment aptes à imaginer de pareilles fantaisies [ en allemand « Phantasie », « rêve, délire » ; en anglais « fantasy » que je traduirais par « fantasme » ], pleines d’une humiliation sexuelle agréable ». Ces fantasmes se retrouvent chez certaines patientes de Reik. Une toute jeune fille imagine qu’elle est un mousse maladroit que le capitaine fait attacher au mât et la laisse là pendant des heures, les cordes lui rentrant dans la chair. Une autre ne peut jouir pendant le rapport sexuel avec son mari que s’il la saisit à la gorge. Une troisième se voit en aristocrate française pendant la Terreur, maltraité par un bourreau brutal, avec une spectatrice qui la tournait en dérision. Cette même rêveuse se voit vendue dans une maison de tolérance et forcée à se soumettre aux caprices des clients. Une dernière, ayant lu qu’un missionnaire blanc s’était fait dévorer par des cannibales, se demandait quelle partie du corps de sa mère ils préféreraient déguster, les hanches, les cuisses ou les seins. Selon Reik, la grande différence est que « le masochisme de la femme atteint rarement la sévérité exagérée de celle de l’homme, et la pousse rarement à se détruire et à gâcher sa vie comme c’est parfois le cas pour l’homme masochiste ».
On retrouve, exprimée à sa manière, la théorie de Reik chez Hélène Deutsch dans La Psychologie des femmes I, VII : « Toute la vie humaine se fonde sur un effort pour fuir l’inconfort et la souffrance, et la notion que les femmes sont masochistes et cherchent la douleur et la souffrance rencontre le scepticisme » ; cependant parfois « les tendances actives de sublimation de la fillette sont attachées au père alors que les imaginations sexuelles prennent un caractère extraordinairement passif et masochiste ». Et puis elle dépasse ce que dit Reik puisqu’elle ajoute : « Il est frappant de constater combien souvent les femmes qui gardent l’activité de leur Moi et qui s’en servent pour leurs sublimations, sont extrêmement passives et masochistes dans leur comportement sexuel ; ou bien elles restent érotiquement solitaires, évitant tout danger, ou bien elles deviennent les victimes d’hommes brutaux ». Hélène Deutsch donne l’exemple de l’épisode « garçonnier » de certaines filles qui, pour se faire accepter dans un groupe de garçons, supporte d’être battues de temps en temps, et d’être contraintes à des actes ridicules et humiliants, c’est-à-dire masochistes. Et elle ajoute : « la vie imaginative des fillettes au cours de la puberté révèle un contenu manifestement masochiste. Les imaginations conscientes masochistes de viol sont cependant indubitablement érotiques puisqu’elles sont associées à la masturbation ». Avec la nuance suivante : « la prédominance de l’élément narcissique dans les imaginations érotiques est en lui-même un triomphe sur l’élément masochiste. Bien des femmes gardent ces imaginations masochistes jusqu’à un âge avancé ». Il peut même y avoir une situation « triangulaire » imaginée où le sujet féminin est contraint à une « orgie masochiste » par une femme. Enfin Hélène Deutsch affirme : « Il existe une sorte plus dangereuse d’imaginations sexuelles, ce sont les imaginations de prostitution », avec le témoignage suivant. « Une femme que j’ai étudiée manifestait directement cette scission en menant une vie stricte et respectable où s’intercalaient des périodes pendant lesquelles elle allait par les rues et s’offrait aux passants pour des sommes insignifiantes ».
Hélène Deutsch passe alors à de « tragiques exemples du lien d’amour masochiste ». Elle raconte le cas d’une jeune fille qui épousa un criminel qui fut emprisonné et dont elle divorça, se remaria avec un homme riche et honorable, eut un enfant, mais ayant appris la libération du premier, sans hésitation se remit avec lui, ne le quitta plus ; logeant dans un quartier sordide, elle connut une vie de misère, d’humiliations, de grossesses successives, donnant naissance à des enfants illégitimes car il refusait de se remarier, ayant pour seule crainte qu’il ne se retrouve en prison ! Un autre cas est celui d’une jeune fille charmante arrivant dans une maison d’accueil, le visage bouffi, en larmes, saignant des coups de son amant alcoolique qui l’avait conduite au seuil de la mort. Les assistantes sociales la gardèrent un temps et ne purent la dissuader de retourner à lui. « Elle était asservie par son masochisme, la plus impérieuse de toutes les formes d’amour ». Il s’agit de « servage psychique » si bien que ces femmes se placent « sous la sujétion d’hommes brutaux, faibles, ou indignes de confiance », même si elles savent qu’elles sont trompées. Hélène Deutsch soutient la théorie suivante : la progression n’est pas la même, l’homme est devenu masochiste d’abord par culpabilité ( masochisme « moral » ) qui a engendré son érotisme passif, tandis que la femme débute par un masochisme érogène ( lié à Éros ) qui n’acquiert que secondairement son aspect fautif. « La sujétion masochiste-érotique de la femme varie énormément en intensité et, tant qu’elle procure autant de satisfaction que de souffrance, il est difficile de l’influencer ».
Se pose alors la question de comment la femme « peut employer les énergies passives-masochistes qui résident dans son Moi tout en évitant les dangers qui menacent sa personnalité ». Il faut faire retour à la puberté « où l’amour de soi narcissique est à son acmé, en même temps que l’accentuation et la mobilisation du masochisme féminin ». C’est l’amour de soi qui peut contrecarrer tous les dangers. Servir une cause avec abnégation n’est rien d’autre que du « masochisme qui prend le faux nom d’héroïsme », de « sacrifice » qui est « le masque de pulsions sadiques » retournées contre le Moi. Mais alors, si elles y renoncent, leur vie leur semble vide. D’où cette affirmation d’Hélène Deutsch : « Le goût du malheur est incomparablement plus fort chez les femmes que chez les hommes ». Elle prend l’exemple des femmes qui adhèrent à des mouvements révolutionnaires avec ardeur, esprit de sacrifice et besoin de souffrir pour leurs idées, et elle ajoute : « de telles femmes cherchent et trouvent habituellement l’amant qui les tyrannise, et cet amant leur donne ce que le père n’a pas su leur donner ». Elle dresse ensuite une galerie de portraits : la petite sténographe qui supporte les humeurs de son patron, l’épouse qui ne peut abandonner son mari brutal « parce qu’elle l’aime; malgré, en réalité à cause de sa brutalité », la collaboratrice qui consacre ses dons à l’œuvre du maître, la paysanne slave qui déclare « il ne m’aime plus, il ne me bat plus »; " toutes sont heureuses ou misérables selon le degré de leur masochisme féminin", mais selon l’utilisation et l’assimilation de celui-ci, « la femme obtient une harmonieuse féminité, ou devient névrosée, ou acquiert une personnalité masochiste pathologique ». En effet « elles provoquent la situation masochiste ou s’en accommodent à cause de la souffrance qu’elles y trouvent, et non en dépit de cette souffrance ». D’ailleurs, « toute la préparation psychologique de la femme aux fonctions sexuelles et de reproduction est liée à des idées masochistes ».
Dans une note ajoutée, Hélène Deutsch répondra à Karen Horney que « l’une des tâches de la femme est la maîtrise de son masochisme, son orientation dans la vie normale et de se protéger ainsi des dangers que, selon Horney, je considérerais comme le lot « normal » de la femme ».
Key Word : la sujétion masochiste-érotique de la femme.
Key Names : Théodore Reik, Hélène Deutsch, Freud, Aristote, Napoléon, Luis Bunuel.
Key Works : Patrice Tardieu, Masochisme, satisfaction dans la souffrance, honte, humiliation, le Yin, le Yang, Théodore Reik, Freud, Philo blog 16 septembre 2015 ; L’enlèvement d’Europe par un taureau blanc, Léda amoureuse d’un cygne, la flûte de Pan, Philo blog 23 janvier 2015 ; L’être qui vit dans la passion ne peut raisonner, il n’a ni vice ni vertu, Aristote monté et bridé, Philo blog 21 décembre 2014 ; Cavalière chevauchant son partenaire qui la prend sur son dos comme un cheval, equus eroticus, Philo blog 7 décembre 2014 ; Goût délicat des femmes, passions tendres, élégance du sentiment, art de vivre, Hume, Philo blog 2 novembre 2014 ; Le sexologue en mariage libre avec une féministe lesbienne, faire du pied sous la table, Philo blog 26 octobre 2014 ; Hannah Arendt écrit à Heidegger: « à toi le si proche, dédicace cachée, offerte, en t’aimant » , Philo blog 22 octobre 2014 ; Derrière le rêve les fantasmes refoulés; la jeune femme se hâtant lentement, marmoréenne, Philo blog 16 octobre 2014 ;
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Théodore Reik, Le Masochisme. Hélène Deutsch, La Psychologie des femmes. Freud, Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen.
Luis Bunuel, Belle de Jour ( film 1967 ), avec Catherine Deneuve dans une scène onirique où elle reçoit, sur le visage et sur sa robe blanche, de la boue noirâtre, entrecoupée de scènes « réalistes » de sa prostitution volontaire dans la journée.
Patrice Tardieu.











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