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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 00:41

Sade, l’apathie et le stoïcisme

Le terme « apatheia » existe dans la philosophie déjà chez Platon et Aristote; on peut le traduire par « apathie », « absence de sensibilité » comme dans le traité De la Psychè d’Aristote. Mais c’est le stoïcisme de l’époque impériale qui lui donne un poids particulier. Et d’abord Sénèque dans son ouvrage De la Tranquillité de l’âme. Le chapitre XI est intitulé : « Le sage est indifférent aux circonstances extérieures ». Sénèque nous brosse son attitude : le sage reçoit l’existence comme un dépôt qu’il est toujours prêt à restituer à la nature, il ne s’attache ni à sa position sociale, ni à ses richesses, ni à son pouvoir, toutes choses que les événements peuvent lui dérober. Avec Épictète , cela prend un tour encore plus didactique. Dans les Entretiens, il nous enseigne que précisément les mésaventures révèlent un homme. Si tu n’as plus de lit, tu en chercheras un autre, et si tu n’en trouves pas, tu dormiras par terre. Telle situation ne te plaît pas, mais la porte est ouverte; si tu restes, ne gémis pas. Tu vas au spectacle, mais tu es mal placé, tu ne vois rien; eh bien, n’y va pas ! On t’insulte, ne laisse pas ton âme s’emporter dans la colère. Prenons donc exemple sur Socrate qui « garda toujours le même visage ». Le sage atteint alors l’ataraxie, l’absence de trouble.

Sade va retenir cette impassibilité stoïcienne mais il va y greffer de manière originale la jouissance, alors que dans le christianisme naissant la greffe va se faire du côté de la non-jouissance, de l’ascèse et de la mortification.

Beaucoup de personnages vont être dotés de cette « insensibilité ». En ce qui concerne Durcet, il est dit que « son âme est ferme et stoïque ». Dans Aline et Valcour, ils seront bientôt sans ressource et les malheurs risquent de fondre sur eux, mais le « flegme heureux » et « le stoïcisme » les raniment. Pour le personnage de Bressac, l’apathie et l’insensibilité sont accentués; il n’a pas une «  grande dose de sensibilité dans le coeur »; c’est le moins qu’on puisse dire puisqu’il projette la mort de sa mère ( ou de sa tante )! Dolmancé contredisant Le Chevalier fait l’éloge de l’apathie contre « la perfide sensibilité » du cœur. Mais c’est surtout la « féministe » Mme de Clairwil ( elle veut « venger son sexe » ) qui fait la louange de l’apathie, du sang-froid qui permet de ne pas se faire prendre, de gagner en hypocrisie et d’éviter l’échafaud. Il faut être sans pitié et insensible aux malheurs des autres, la pitié provenant de l’égoïsme puisque nous nous mettons à la place d’autrui et craignons que cela nous frappe. Elle est donc arrivée à « cette tranquillité, ce repos des passions, à ce stoïcisme ».

Étrange destinée de « l’apatheia ».

Patrice Tardieu

Key word

: apathie, stoïcisme, absence de sensibilité, tranquillité de l’âme, le sage indifférent aux circonstances extérieures, l’existence comme un dépôt, aucun attachement à la position sociale, aux richesses, au pouvoir, les mésaventures révèlent un homme, ne pas gémir, ne laisse pas ton âme s’emporter, garder toujours le même visage, ataraxie, absence de trouble, impassibilité stoïcienne, jouissance, la non-jouissance, l’ascèse, la mortification, insensibilité, âme ferme et stoïque, flegme heureux, la perfide sensibilité du cœur, féministe, éloge du sang-froid, être sans pitié, l’égoïsme comme origine de la pitié.

Key names

: Sade, Platon, Aristote, Sénèque, Épictète.

Key works : De la Psychè

( Aristote ), De la Tranquillité de l’âme ( Sénèque ), Entretiens ( Épictète ), Œuvres ( Sade ).

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Published by Patrice TARDIEU - dans Marquis de Sade
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commentaires

Jeanne R. 10/11/2011 00:41



A défaut de l'avoir refoulé, j'ai dû me laisser distraire voire éblouir par Casanova, au point de délaisser Sade !
Je m'empresse de commenter votre article, au demeurant passionnant !
Bien à vous,
Jeanne



Patrice TARDIEU 11/11/2011 00:45



Les deux sont intéressants



Saint-Songe© 09/11/2011 08:14



Et bien voilà, chère d'âme Jeanne, la Trinité nous fait toujours danser la ronde des sublimes.... 


Oui, cher hôte, ce fut une excellente journée, quimpéroise, d'ailleurs, et même en solo tout fut beau !....



Patrice TARDIEU 10/11/2011 00:31



c'est magnifique !



Jeanne R. 09/11/2011 00:55



Cher Patrice Tardieu,
Effectivement votre article est plein de vérités.
Aujourd'hui, vous et Saint-Songe m'avaient amenée à réfléchir autrement... moi, qui ai cru un instant que c'était là que des comportements masculins, or il n'en est rien, car une passion peut se
vivre à l'identique avec cette recherche de paix d'une âme, ce qui n'est pas contradictoire du tout.
Aussi, je rejoins haut la main, Saint-Songe, oui, il faut spiritualiser ses passions, comme ses propres émotions, et faire de son désir un désir pur, un désir transcendé et non un manque mesquin
et surtout inutile ; en cela, il ne faut pas confondre l'égoïsme et le nombrilisme, d'où mon erreur de jugement... Je suis bien soulagée d'avoir avancée dans cette recherche-là grâce à vous deux.
Grand merci !
Jeanne



Patrice TARDIEU 10/11/2011 00:25



Merci à vous, chère Jeanne, pour votre active collaboration.


P.S. Vous n'avez pas commenté ma réponse à votre question sur le refoulement de l'amour chez Sade.



Saint-Songe© 08/11/2011 08:37



Ayant lu les Sénèque et Epictète, j'abonde en tous points avec l'excellence de votre article qui tombe on ne peut mieux, vivant quelques unes de ces "infortunes" ; il convient donc de
spiritualiser ses passions / émotions / désir - manque / afin de vivre toute quiétude au coeur de l'instant, dans le Cela : qui unifie l'extérieur et l'intérieur, là où "il y a " vie qui est la
mort, mort qui est la vie....BONNE, très très bonne journée, au su et lu d'un tel article dont j'ai expérimenté la plupart des données.



Patrice TARDIEU 08/11/2011 23:51



Cher Saint-Songe,


je suis content si mon article vous a apporté cette bonne journée.



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