Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

18 décembre 2007 2 18 /12 /décembre /2007 22:49
Simplicius, néoplatonicien de la fin du VIème siècle ap. J.C., commente le livre VIII de la Physique d’Aristote. Il émet cinq hypothèses : soit il y a des mondes innombrables, soit il y a un monde unique éternel comme chez Platon ; mais aussi on peut envisager une série continue de mondes successifs, ou bien une série discontinue de mondes uniques, enfin un seul monde unique existant depuis le commencement du temps. Nous nous attacherons à la première théorie. On la trouve déjà chez Anaximandre, philosophe du VIIème-VIème siècle av.J.C.. L’origine radicale de toutes choses, l’«archè», la «souche», c’est l’«apeiron», le «Sans Limite», source permanente de tout ce qui est, mais qui ne se confond pas avec les étants puisqu’elle en est le commencement sans commencement ni fin. Si l’«apeiron» était l’Etre en tant que ce qui est, il serait en fait fini comme sont les êtres, or il est plutôt du non-être car il donne l’être sans l’avoir. Le visible vient de l’invisible. La Nature ne manifeste pas les dieux, elle génère les innombrables mondes, puissance infatigable qui évite l’éternel retour héraclitéen. C’est l’origine de tout ce qui a été, est et sera, ni temporelle car elle est éternelle, ni intemporelle car elle est continuellement vivante ; elle perdure sans cesse, inaltérable. L’Illimité est donc le principe unique qui est au début de tout ; c’est lui qui limite, parce qu’il est avant ce qui surgit dans l’Etre, et il est toujours là après chaque être qui paie chacun de leur vie le privilège et l’injustice d’exister. Il ne peut ni naître, ni périr, sinon il serait limité. Tout surgit de lui sans être lui, car tout apparaît tour à tour dans la splendeur de l’Etre ; mais tout y disparaît également selon l’ordre du temps et de la Justice. L’Illimité n’est pas l’espace ou le temps infinis puisqu’il est là préalablement à l’espace et au temps. Il faut donc le concevoir comme produisant le surgissement de mondes innombrables beaucoup plus nombreux que ceux de la nuit étoilée, infinité de mondes à la fois coexistants spatialement et successifs dans l’infinité perdurable, engendrés sans cesse.
 Descendons maintenant au microcosme sexuel humain. C’est la matrice et l’ovule qui ici ont permis l’origine de toutes choses. Platon fait une description étonnante de l’utérus hystérique de la femme en mal d’enfant : «Chez les femmes, ce qu’on appelle matrice ou utérus est [...] un animal au-dedans d’elles, qui a l’appétit de faire des enfants ; et lorsque, malgré l’âge propice, il reste un long temps sans fruit, il s’impatiente et supporte mal cet état ; il erre partout dans le corps, obstrue les passages du souffle, interdit la respiration, jette en des angoisses extrêmes et provoque d’autres maladies de toutes sortes ; et cela dure tant que des deux sexes l’appétit et le désir ne les amènent à une union où ils puissent cueillir comme à un arbre leur fruit ; comme dans une terre labourée, ils vont semer dans la matrice des vivants invisibles à cause de leur petitesse et faits de parties indifférenciées ; puis, pour leur donner une organisation, ils les feront grandir, intérieurement nourris dans la matrice ; après quoi, ils les mettront au jour, achevant ainsi la génération des vivants»(1). Ainsi la matrice est l’«archè» de l’être enfanté, sa «souche» matérielle. Rappelons que le mot de «matière» provient du latin «materia» qui signifie «substance maternelle». C’est de cette origine matricielle qu’advient «quelque chose» à l’Etre, que surgit un être dans le monde et cet être au monde singulier qu’est l’humain. Au commencement est la Matrice et l’ovule. En conjonction avec la vulve est l’organe masculin : «chez les hommes la verge est insolente et autoritaire, une sorte d’animal qui n’entend point raison, et que ses appétits toujours excités portent à vouloir tout dominer»(1). Le désir de jaillir du sperme est trop fort et le pousse à remonter dans la matrice. Tels sont donc les mondes utérins et péniens. A ceux-ci succèdent le monde oral. La Dyade primitive consiste dans les deux seins, origine sans doute du concept même de pluralité, mais aussi dans le double sentiment d’amour et de haine qu’éprouve le nourrisson dans sa pulsion de dévoration du corps même de sa mère puisque le lait n’est rien d’autre qu’une sécrétion des glandes mammaires maternelles ! La succion peut être envisagée comme une action de vampirisme de l’enfant sur la chair génitrice. Mais inversement la poitrine féminine n’étant pas uniquement nourricière, mais procurant aussi des sensations érotiques à la femme, le monde oral apparaît également comme l’intrusion de cet «ob-jet» émergeant, presque détaché du corps, dans la bouche du nouveau-né. Enfin l’être masculin peut désirer être transformé en sein en réclamant la succion pour lui-même, s’identifiant donc au téton maternel perdu. Telle est la pluralité du monde oral lui-même. Venons-en finalement au monde anal, car rien n’est abject pour le philosophe (2). On sait que c’est un univers de rétention, d’avarice, de cupidité, à l’origine même de l’activité économique, de l’argent et du capitalisme, mais par conséquent aussi du «don» et du «contre-don», car tout consiste ici dans l’échange. Ce monde du «petit», comme le nomme Georges Bataille(3), est en dernier lieu celui de l’oblativité. Concluons. Anaximandre avait raison d’émettre l’hypothèse de mondes innombrables coexistants et successifs, car, que l’on observe, comme l’a bien vu Kant, le cosmos extérieur ou le monde intérieur à l’homme, l’on est saisi d’émerveillement : «Deux choses remplissent le coeur («Gemüth») d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi»(4).
Patrice TARDIEU
1. Platon, Timée, 91 b-c. 2. Patrice Tardieu, «Sein, sperme, scybales ; objets abjects», revue Idées, octobre 1999. 3. Georges Bataille, Le Petit, ed. Jean-Jacques Pauvert, 1963. 4. Kant, Critique de la Raison Pratique, P.U.F.,1943, p.173.
 Auteurs: Simplicius, Aristote, Platon, Anaximandre, Héraclite, Georges Bataille, Kant.
 Mots clefs: néoplatonicien, Physique, mondes innombrables, monde unique éternel, mondes successifs, série de mondes uniques, monde unique existant, origine radicale, archè, souche, apeiron, étant, commencement, Etre, non-être, visible, invisible, Nature, temporel, éternel, intemporel, vivant, illimité, principe unique, privilège et injustice d'exister, naître, périr, l'ordre du temps et de la justice, l'espace, le temps,infinité perdurable; matrice, ovule, utérus hystérique, angoisse, désir, vulve, organe masculin, verge, sperme, monde utérin, monde pénien, monde oral, Dyade primitive, seins, pluralité, amour et haine, pulsion de dévoration,lait, vampirisme,téton maternel perdu, monde anal, rétention, avarice, cupidité, activité économique, argent,capitalisme, don, contre-don,échange; cosmos extérieur,monde intérieur,loi morale.

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans sexologie
commenter cet article

commentaires

Articles Récents

Liens