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20 mars 2007 2 20 /03 /mars /2007 16:30

Nietzsche contre Marx;La sieste refusée,

paresseuse,

onirique,

érotique,

métaphysique :

Socrate et les cigales...

 

 

La sieste est-elle réservée aux gens des pays méridionaux? Il semblerait qu’il en soit ainsi, si on la définit comme un repos pris dans les pays chauds l’après-midi et si l’on considère qu’on utilisait encore le mot espagnol « siesta » au XVIIème siècle en France. D’ailleurs elle n’est pas un simple « repos » dans cette langue, puisque dans la péninsule ibérique « on dort la sieste », on s’adonne au sommeil pendant les heures les plus chaudes de la journée (« dormir la siesta »). De plus, en français, « faire la méridienne » renvoie directement au Midi, puisque venant du latin « meridies » qui signifie « midi », et évoquant une chaise longue à l’ombre d’un arbre.

Cependant ne voit-on pas, au premier plan d’un tableau hollandais peint vers 1600 d’Abraham Bloemaert, un personnage manifestement faire la sieste pendant la « Prédication de saint Jean-Baptiste » (1)? Et le mot « knappian » en vieil anglais (cf. en vieux haut allemand « Hnaffez ») n’a-t-il pas donné « to take a nap »? Il est vrai que « faire la sieste » en anglais possède une nuance : c’est un sommeil court, léger, qui peut être coupable et même dangereux. En effet vient à l’esprit tout de suite l’expression « caught napping », c’est-à-dire pris en flagrant délit de sieste. Et, comme l’a montré Hobbes en son Leviathan (2), ce n’est pas le moment de s’endormir dans l’état de nature à l’instant précis où règne la guerre de chacun contre chacun.

Se pose donc à nous le grave problème : faut-il ou non pendant la journée s’abandonner au sommeil?

 

 

 

1- Socrate refuse de faire la sieste.

 

Socrate est « atopos » (3), « hors-lieu », « atopique », c’est un « original ». En Grèce, en plein midi, il ne veut pas dormir, alors que tout conspire à l’assoupissement, il veut rester éveillé, lucide, rationnel, discuter de l’amour, du désir et du langage : « Nous avons du temps, n’est-ce pas? Et puis les cigales qui, sous l’effet de la chaleur étouffante, chantent et s’entretiennent ensemble au-dessus de nos têtes semblent nous regarder. Si donc elles nous voyaient tous deux, comme le commun des mortels, cesser nos entretiens au milieu du jour, baisser la tête et bercer à leurs chansons nos esprits paresseux, elles se moqueraient de nous avec juste raison; elles penseraient voir des esclaves qui seraient venus près d’elles en cet asile pour faire la sieste, comme des moutons assoupis à l’heure de midi autour de la fontaine » (4).

Le philosophe ne saurait céder à la vie végétative et animale du quadrupède ou de l’esclave qui est un homme métamorphosé, par le travail, en bête. Le craquettement strident et monotone des cigales sur les arbres ne doit pas induire la léthargie de la pensée. La temporellité de l’homme est précieuse et il n’a pas à la gâcher dans la somnolence. Rappelons-nous qu’à la fin du Banquet Socrate sera le seul à rester éveillé.

Mais revenons au début du dialogue : « Par Héra! Le charmant asile! Ce platane est d’une largeur et d’une hauteur étonnante. Ce gattilier si élancé fournit une ombre délicieuse, et il est en pleine floraison, si bien que l’endroit en est tout embaumé; et puis voici sous le platane une source fort agréable, si je m’en rapporte à mes pieds; elle doit être consacrée à des nymphes et à Achéloüs, à en juger par ces figurines et ces offrandes. Remarque en outre comme la brise est ici douce et bonne à respirer; elle accompagne de son harmonieux chant d’été le choeur des cigales; mais ce qu’il y a de mieux, c’est ce gazon en pente douce qui est à point pour qu’on s’y couche et qu’on y appuie confortablement sa tête » (5).

On remarquera l’évocation malicieuse par Platon de son propre nom, qui est un penseur en effet d’une largeur et d’une hauteur étonnante, d’où le jeu de mots « Platon » / « platane » (« Platôn » /  « platanos »). Est souligné également le parfum suggestif de fleurs odorantes et en effet il s’agit d’une discussion qui commence par le problème de la séduction et le fait de céder ou non à la personne qui nous désire. On sait que la symbolique du gattilier est ambivalente puisque cet arbrisseau à longues grappes de fleurs mauves ou blanches signifiait à la fois la chasteté et la fécondité, comme Socrate étrangement chaste selon Alcibiade (6) et fécond par l’esprit qui débute son discours par l’expression féminine « par Héra », elle qui avait enfanté seule Héphaïstos et peut-être Typhon auquel Socrate venait de se comparer, déclarant qu’il avait pour tâche d’abord de se connaître lui-même (7). Il est fait référence aussi au fleuve Achéloüs et à une délicieuse et rafraîchissante source habitée par les nymphes, divinités qui vont « inspirer » jusqu’au vertige le premier discours de Socrate, malgré la simplicité de cet homme aux pieds nus.

Enfin, le tout se termine sur la tentation de la sieste et le chant des cigales, dont voici le mythe : « On dit que jadis, avant la naissance des muses, les cigales étaient des hommes. Quand les muses naquirent et firent connaître le chant aux hommes, certains d’entre eux furent alors tellement transportés de plaisir qu’ils oublièrent en chantant de boire et de manger et moururent sans s’en apercevoir. C’est d’eux que vient la race des cigales, qui ont reçu des muses le privilège de n’avoir pas besoin de nourriture et de chanter, de leur naissance à leur mort, sans boire ni manger, puis d’aller rapporter aux muses par qui chacune d’elles est honorée ici-bas. Ainsi elles font connaître à Terpsichore ceux qui l’ont honorée dans les choeurs et elles augmentent sa tendresse pour eux, à Erato ceux qui l’ont honorée dans leurs poèmes d’amour, et de même aux autres, ceux qui leur ont rendu le genre d’hommage qui leur convient. A Calliope, la plus ancienne, et à Uranie, la cadette, elles rapportent les noms de ceux qui passent leur vie à philosopher et qui honorent les arts auxquels elles président. Ces deux muses, qui sont spécialement occupées du ciel et des discours des dieux et des hommes, sont celles dont les accents sont les plus beaux. Voilà bien des raisons de parler, au lieu de faire la sieste de midi » (8).

Ce mythe entièrement inventé par Platon, comment l’interpréter?

L. Robin affirme qu’il s’agit d’un « symbole transparent de la vie philosophique, étrangère à tous les besoins sensibles » (9). Donc, si l’on suit ce raisonnement, la cigale n’est rien d’autre que le philosophe, absorbé dans la méditation, à tel point qu’il en oublie de boire et de manger et en meurt, l’étourdi, comme la cigale de la fable de La Fontaine (inspirée par celle d’Esope qui a peut-être influencé Platon). Le chant des cigales serait la philosophie elle-même qui, restant éveillée, retentit alors que tout le monde s’abandonne, dans la chaleur de l’été, à la sieste.

Jacques Derrida propose une toute autre interprétation : « L’incompatibilité de l’écrit et du vrai s’annonce clairement à l’instant où Socrate se met à raconter comment les hommes sont mis hors d’eux-mêmes par le plaisir, s’absentent à eux-mêmes, s’oublient et meurent dans la volupté du chant [...] le fil reste solide, sinon très visible, à travers la fable des cigales [...] » (10). La cigale serait, semble-t-il ici, le contraire du philosophe puisqu’il s’agirait du sophiste, du rhéteur, du logographe qui écrit ce qu’il ne pense pas, qui empoisonne et qui endort comme le chant trompeur des cigales qui invite à la sieste au lieu de nous laisser réfléchir.

C’est l’effet hypnotique, ou mieux, comme diraient les Grecs, « hypnophore », qui porte et apporte le sommeil. « Hypnos », le « sommeil », est d’ailleurs un « personnage » de l’Iliade d’Homère (11) puisqu’il promet à Héré d’endormir Zeus et avertit Poséidon de l’assoupissement de ce dieu.

Mais les choses se compliquent, comme le remarque Derrida, car Socrate est mis en parallèle avec une torpille marine dans le Ménon 80c, qui paralyse comme un narcotique, il ressemble beaucoup à un magicien, un « pharmakeus », et il servira finalement à la cité de « pharmakos » c’est-à-dire de « bouc émissaire »(12) devant boire le poison soporifique par engourdissement progressif qu’est la ciguë. La sieste, préfiguration de la mort? En tout cas, Derrida fait remarquer que tout se passe sous l’égide de Theuth, dieu de la pharmacie (« pharmakon » signifie aussi bien « remède » que « poison »), de l’écriture et de la mort. On pourrait ajouter qu’en grec, « sèma » signifie à la fois « signe » et « tombeau ». Le signe est un tombeau...

Reste le problème des cigales comparées à des sirènes : « Mais si elles nous voient converser et passer à côté d’elles sans nous laisser charmer par leurs chants de Sirènes, elles nous admireront et peut-être nous feront-elles part de cette récompense que, par une permission des dieux, elles peuvent accorder aux hommes » (13).

L’allusion à l’avertissement dans l’Odyssée que Circé donne à Ulysse est manifeste : « Tu arriveras d’abord chez les Sirènes, dont la voix charme tout homme qui vient vers elles. Si quelqu’un les approche sans être averti et les entend, jamais sa femme et ses petits enfants ne se réuniront près de lui et fêteront son retour; le chant harmonieux des Sirènes le captivera. [...]Tout alentour le rivage est rempli des ossements de corps qui se décomposent [...]. Passe sans t’arrêter; pétris de la cire douce comme le miel et bouche les oreilles de tes compagnons, pour qu’aucun d’eux ne puisse entendre. Toi-même, écoute, si tu veux; mais que sur ton vaisseau rapide on te lie les mains et les pieds, debout au pied du mât, que l’on t’y attache par des cordes, afin que tu goûtes le plaisir d’entendre la voix des Sirènes » (14).

Le rôle des cigales-sirènes est ici très ambigu puisque d’une part elles attirent sur des écueils qui vont conduire à la mort, d’autre part leur chant est voluptueux, mais si on leur résiste elles accordent une récompence divine. Cette équivoque se retrouve à travers l’oeuvre de Platon. Dans le Cratyle 403d, les Sirènes sont des divinités souterraines, chtoniennes (15), qui demeurent ainsi que les hommes au royaume des morts non par nécessité mais par désir, tant les paroles d’Hadès, parfait sophiste, ont un charme magique! Dans la République X, 617b, elles sont, au contraire, des créatures célestes, chacune chantant sa note sur chaque cercle planétaire et contribuant ainsi à la « musique des sphères » pythagoricienne.

Pour rendre encore plus complexe le tout, Socrate-Ulysse qui doit soutenir sans sourciller l’appel des Sirènes est lui-même comparé à elles dans le Banquet 216a.

Notre questionnement rebondit : faut-il ou non céder à la sieste?

 

 

 

 

 

 

2 - « Qui fait la sieste, ne mangera pas. »

 

Karl Marx en 1844 écrit : « C’est justement en façonnant le monde des objets que l’homme se révèle réellement comme être générique. Sa production, c’est sa vie générique créatrice. Par elle, la nature apparaît comme son oeuvre et sa réalité. C’est pourquoi l’objet du travail est l’objectivation de la vie générique de l’homme » (16). Autrement dit l’homme ne se manifeste véritablement comme humain que lorsqu’il travaille; lorsqu’il fait la sieste, il est un légume ou tout au plus un animal. Deux ans plus tard Marx et Engels enfoncent le clou : « On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion, et par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existences [...]. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien ce qu’ils produisent que la manière dont ils produisent » (17).

Résumons : l’homme se définit, pieds et poings liés, par le travail, sinon c’est une bête.

Marx, à la fin de sa vie a-t-il changé d’avis sur ce point? Que nenni! Il qualifie le travail dans Critique du programme de Gotha, en 1875, de « premier besoin vital ». Et nous qui croyions que c’était la sieste! D’ailleurs dans son grand oeuvre, Marx développe une étrange métaphysique substantialiste : « Nous connaissons maintenant la substance de la valeur : c’est le travail. Nous connaissons la mesure de sa quantité : c’est la durée du travail » dit-il dans Le Capital (18).

Ainsi, la valeur d’une marchandise est une substance - c’est le travail incorporé en elle - qui pourrait subsister indépendamment de tout échange et de tout prix! Ce qui explique de ce point de vue le « fétichisme » de la marchandise qui semble s’échanger toute seule, la plus-value et la baisse tendancielle du taux de profit qui va conduire rapidement à l’auto-destruction du capitalisme puisque le « capital constant » (installations, matières premières, capitaux investis) ne cessent d’augmenter alors que le « capital variable » (masse des salaires due au travail) et la plus-value baissent du fait du progrès technique qui permet d’éliminer la main-d’oeuvre. Donc, lorsque la machine remplace l’homme travailleur, seule source de la valeur, il n’y a plus de profit, car il n’y a plus d’exploitation de l’homme!

Osons une théorie inverse à celle de Marx : c’est la machine elle-même, pour elle-même, en elle-même qui est créatrice de valeur et non le travail humain. Lorsque l’esclave ou l’ouvrier produit de la valeur, c’est parce qu’ils sont réduits à l’état de machine!

D’ailleurs, de nos jours, on voit très bien l’accroissement de la richesse et la disparition du « travailleur », de celui qui vend sa « force de travail ». La richesse vient de la machine, mieux de l’idée de la machine, du monde virtuel, de l’imagination, du rêve...

Ce n’est pas le travail qui est humain, c’est « la sieste »!

Ce dernier point a été partiellement compris par Paul Lafargue, gendre de Marx, dans le pamphlet le plus contraire à la thèse de ce dernier, Le Droit à la paresse. Il y écrit :  « Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissé dégrader par la religion du travail [...]; ils proclamaient comme un principe révolutionnaire, le droit au travail. Honte au prolétariat français! Des esclaves seuls eussent été capables d’une telle bassesse » et encore «  les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail », enfin « le prolétariat arbora la devise : Qui ne travaille pas, ne mange pas ». Cette « folie furibonde du travail », qui voue la bourgeoisie à une « mauvaise » paresse, n’existait pas dans l’Antiquité (19).

On a parfois, à tort, rapproché Lafargue de Nietzsche qui parle lui aussi de cette « frénésie de travail - le vrai vice du nouveau monde - [qui] commence déjà à ensauvager par contagion la vieille Europe » (20). Mais c’est dans une toute autre optique, puisque Nietzsche oppose le « besoin de repos » du travailleur qui est si fatigué qu’il « aspire non seulement à se « laisser aller » mais à s’étendre lourdement, à s’étaler », au vrai « loisir » de l’activité intellectuelle.

D’autre part il proclame qu’il n’est pas un « humanitaire » et que chaque avancée produit un « nouvel  esclavage » (21). Non, la sieste qu’envisage Nietzsche n’est pas celle du « prolétariat », mais celle de l’artiste, du contemplatif, du philosophe.

 

 

 

3 - Sieste onirique et érotique.

 

Toute la philosophie de Descartes n’est qu’une immense sieste dont il n’arrive pas à se réveiller. Comment interpréter autrement le cogito cartésien? Il ne peut sortir de son rêve et la seule certitude absolue est que « je suis, j’existe » pensant, puisque je peux prendre un songe pour la réalité (et inversement). Descartes est si peu convaincu d’avoir prouvé Dieu qu’il s’y reprend de multiples fois. Dans la Méditation troisième il monte à l’assaut de manière répétée, puis il recommence en sa Méditation cinquième. Donc, ou bien l’univers n’est qu’un monde virtuel dans l’esprit du sujet pensant, ou bien, a fortiori, il n’est qu’un immense fantasme de la sieste de Dieu, si ce dernier existe.

Mais passons de Dieu aux dieux et aux déesses. Elles font de nombreuses siestes érotiques; ainsi Vénus et les Grâces surprises par un mortel de Jacques Blanchard (22). Que voyons-nous? Sous un dais écarlate au riche drapé à frange dorée retenu par des cordons servant d’embrasse noués à des branches afin de se protéger de la chaleur de midi, quatre femmes dénudées malgré quelques voiles qui ont glissé, sont totalement assoupies, la tête renversée ou penchée en avant, s’abandonnant à la sieste. Seul est resté éveillé un homme entièrement habillé qui se tient debout devant elles, penché en avant, dévorant Vénus des yeux, la main ouverte comme s’il tâtait un sein. Ce tableau n’est pas sans résonance avec ce passage très lent, presque immobile, de la Turangalîla-Symphonie d’Olivier Messiaen intitulé « jardin du sommeil d’amour ».

Justement ce titre eut convenu peut-être encore plus à La Vénus du Pardo de Titien où l’on remarque, dans un paysage champêtre baigné de soleil, un satyre découvrant Antiope siestant, pendant qu’Eros ajuste une flèche, avant qu’elle ne soit fécondée par Zeus pendant son sommeil.

Franchissons la mythologie et arrivons au « réalisme ». Courbet est le peintre des siestes érotiques « terrestres ». Dans Les Demoiselles des bords de Seine (été), deux jeunes femmes sont langoureusement allongées près de l’eau sous un feuillage touffu, un cabas en osier devant elles, une barque à leurs pieds. La blonde sous sa capeline soutient sa tête lourde de sa main gantée de mitaine. La brune au premier plan a retiré sa robe sur laquelle elle est étendue; elle est en corset, chemise défaite, le jupon-tournure enroulé autour d’elle. Elle regarde le spectateur, ayant gardé ses gants. Mais laissons Proudhon, le célèbre théoricien, ami de Courbet, la décrire : « Elle est étendue sur l’herbe pressant la terre de sa poitrine brûlante, ses yeux à demi ouverts nagent dans une érotique rêverie... Il y a en elle du vampire... Fuyez, si vous ne voulez que cette Circé fasse de vous une bête » (23). Ulysse-Socrate n’est pas loin! On a pu constater que Courbet associait constamment la sieste à l’érotisme. Il l’associe symboliquement dans La fileuse endormie avec sa quenouille et son rouet relié par un fil, les deux mains offertes, le corps plantureux, le fichu réhaussant la gorge, « nouvelle » Pénélope. Il l’associe discrètement dans Le hamac grâce aux transparences du corsage que l’on retrouve dans La Liseuse endormie qui a encore son livre ouvert à la main. Il l’associe explicitement dans La Blonde endormie à demi-dévêtue, tableau qui a appartenu à Henri Matisse, ou dans Femme couchée, le repos qui n’est pas sans rappeler Le Titien. Mais, c’est surtout Le sommeil qui est particulièrement frappant.

Une tenture au bleu strident tapisse le fond; un lit aux draps rejetés, et un collier de perles éclaté, ainsi qu’un peigne à deux branches renvoyé jusques aux pieds, témoignent du combat érotique livré par les deux femmes nues enlacées, qui se termine dans la torpeur de la sieste.

Nous n’évoquerons pas, de Courbet, la Sieste champêtre ou encore La Sieste pendant la saison des foins ni de Jules Bastien-Lepage Les foins, illustration naturaliste de la sieste campagnarde sous le chapeau, ni même l’extrême sensualité du Nu couché, le bras droit replié sous la tête, modèle féminin de Modigliani qui a dû sombrer dans le sommeil lors d’une séance de pose.

Nous allons nous consacrer à une sieste philosophique, métaphysique, ontologique.

 

 

 

4 - Sieste métaphysique.

 

Zarathoustra est seul, heureux de sa solitude.

« Mais vers midi, comme le soleil était au zénith, au-dessus de lui, il arriva près d’un vieil arbre tordu et noueux qu’enlaçait et qu’enveloppait de toute part l’étreinte d’une vigne amoureuse; des grappes dorées s’offraient au voyageur à foison » (24).

Zarathoustra va-t-il comme Socrate vouloir rester éveillé et réfléchir sur Eros?

« Alors il sentit l’envie d’étancher une soif légère et de cueillir une grappe; mais comme il étendait la main, il eut encore plus envie d’autre chose : de s’allonger sous l’arbre et de faire la sieste ».

Zarathoustra, contrairement à Socrate, est donc ami du « repos de midi », de la « Mittagsruhe », qui le berce :

« Comme une brise délicieuse danse, invisible, sur la mer aplanie, légère, légère comme la plume -ainsi le sommeil danse sur mon esprit.

Il ne clôt pas les yeux, il laisse mon âme éveillée. Il est léger, en vérité, léger comme la plume.

Il me circonvient, je ne sais comment. De sa main caressante il effleure ma fibre la plus intime. Il s’empare de moi. Il oblige mon âme elle-même à s’allonger aussi ».

Mais que ressent son âme? Une indicible béatitude : « O bonheur! O bonheur! tu voudrais chanter sans doute, ô mon âme? Tu reposes dans l’herbe. Mais voici l’heure secrète et solennelle où nul pâtre ne souffle plus dans son chalumeau ».

Qu’a-t-elle approché?

« Midi brûlant dort sur les paturages. Ne chante pas! Silence! Le monde touche à sa perfection! ».
Ce silence sera plus profond que la parole ou l’écriture; l’instant se maintient dans le choc du passé et de l’avenir, comme immobile au zénith.

« L’antique midi est endormi, il remue les lèvres; ne vient-il pas de boire une goutte de bonheur?

Une vieille goutte brune d’un bonheur doré, d’un vin doré? Un souffle passe sur lui, son bonheur rit. Ainsi rit un dieu ».

C’est l’ivresse dionysiaque; Nietzsche récuse le dieu des religions monothéistes, non le divin.

« Le temps s’est-il envolé? Serait-ce que je tombe, que je suis tombé -écoutez! - dans le puits de l’éternité? »

Zarathoustra résoudra le problème que Socrate pose maintes fois dans les dialogues de Platon : comment concilier l’unité et la diversité? Si le temps effectue le retour éternel de toute chose, alors l’univers est, à chaque instant, totalement autre et totalement le même :

« Tout passe et tout revient, éternellement tourne la roue de l’Etre. Tout meurt, tout refleurit; éternellement se déroule le cycle de l’Etre » (25).

Et Zarathoustra continue :

« Que m’arrive-t-il? Silence! Une flèche m’a blessé -hélas! - au coeur? Oh! brise-moi, coeur, après un tel bonheur, après une telle blessure! » (26).

Zarathoustra ne serait-il pas transpercé par la flèche du temps de Zénon d’Elée qui vole et ne vole pas, puisqu’elle est en mouvement mais parfaitement immobile là où elle est à chaque instant?

« Comment! Le monde ne vient-il pas de toucher à sa perfection? N’est-il pas trop rond et mûr? Oh! Ce cercle d’or, d’une rondeur parfaite, où va-t-il s’envoler, que je lui coure après ».

Cette « belle balle d’or ronde » n’est pas sans évoquer Parménide, maître de Zénon, qui qualifiait de même l’Etre (27) à la fois fini mais illimité puisque l’espace courbe empêche toute limite.

« Silence! (Ici Zarathoustra s’étira et sentit qu’il dormait.) Debout se dit-il à lui-même, debout, dormeur, toi qui fais la sieste en plein midi [« Du Mittagsschläfer »]! ».

Zarathoustra avait assez fait la sieste, il se demande :

« Après un tel somme, combien de temps te faudra-t-il pour avoir de nouveau sommeil?

(Mais aussitôt il se rendormit, et son âme se défendait et lui résistait, et elle se recoucha) ».

Et puis :

« Lève-toi, dit Zarathoustra, petite voleuse, fainéante! Quoi? Toujours t’étirer, bâiller, soupirer, te laisser choir dans des puits profonds? ».

Et enfin :

« Quand donc, ô puits de l’éternité, abîme lumineux et frissonnant de midi, quand reprendras-tu à toi mon âme?

Ainsi parlait Zarathoustra, et il se releva de sa couche sous l’arbre comme s’il sortait d’une étrange ivresse, et voici, le soleil était encore au zénith droit au-dessus de sa tête. De quoi l’on pourrait conclure que Zarathoustra n’avait pas dormi longtemps ce jour-là ».

En effet, il n’avait dormi qu’un instant qui avait duré une éternité - le même et l’autre.

 

Patrice TARDIEU

(1) - Abraham Bloemaert Prédication de Saint Jean-Baptiste, Amsterdam, Rijksmuseum.

(2) - Hobbes Léviathan ch. XIII.

(3) - Platon Phèdre 229c.

(4) - Id. 258d-259a.

(5) - Id. 230b-c.

(6) - Platon Banquet 217a-220e.

(7) - Platon Phèdre 229e.

(8) - Id. 258b-259e.

(9) - L. Robin traduction et notes des oeuvres complètes de Platon La Pléiade t.II p.1418.

(10) - Jacques Derrida La Pharmacie de Platon Tel Quel n°32 Hiver 1968 p.6.

(11) - Homère Iliade XIV, 231-291 et 354-362.

(12) - Le « pharmakos » qui va être expulsé et battu à mort était choisi parmi les hommes les plus laids, or Socrate, si l’on en croit le discours d’Alcibiade , était loin d’être beau (cf.Banquet 215a-b).

(13) - Platon Phèdre 259a-b.

(14) - Homère Odyssée XII, 39-57.

(15) - Admirer, entre autres, les illustrations de Léonor Fini.

(16) - Karl Marx Manuscrits de 1844 ed. sociales p.64.

(17) - Marx et Engels L’Idéologie allemande ed. sociales p.25.

(18) - Marx Le Capital Livre premier ed. sociales tome I p.56, voir aussi p.83 sqq, p.199 sqq; tome II p. 192, p.202; T.III p.62.

(19) - Paul Lafargue Le Droit à la paresse (1880 et 1883) Réed.1994 p. 16-17, 23, 37 et Appendice.

(20) - Nietzsche Le gai Savoir (1882) § 329.

(21) - Id. § 377, voir aussi le § 42 intitulé « Travail et ennui ». Lire également le § 611 d’Humain trop humain, le § 173 d’Aurore, le § 58 de Par-delà le Bien et le Mal, le § 40 du Crépuscule des Idoles « La question ouvrière ».

(22) - Jacques Blanchard Vénus et les Grâces surprises par un mortel 1631-1633. Musée du Louvre.

(23) - Pierre-Joseph Proudhon Du principe de l’art et de sa destination sociale (1865).

(24) - Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra Quatrième partie « Midi ». Rappelons que le mot « sieste » vient du latin « sexta », la sixième heure, qui signifie « midi » pour les Latins.

(25) - Id. Troisième partie. « Le convalescent 2. »

(26) - Cf. (24).

(27) - Parménide De la Nature Fragment VIII, 40-45 (l’Etre, « balle bien ronde »).

Mots clefs: sieste, siesta, nap, repos, dormir, midi, mittagsruhe, mittagsschläfer, meridies, Midi, cigale, craquettement, sommeil, somnolence, soporifique, assoupissement, léthargie, paresse, état de nature, hors-lieu, atopique, lucide, rationnel, amour, plaisir, désir, séduction, tentation, charme, langage, esclave, travail, métamorphose, temporellité, gattilier, platane, nymphes, symbolique, chasteté, fécondité, connaissance de soi, muse, philosopher, vie philosophique, méditation, philosophie, philosophe, écrit, écriture, mort, signe, tombeau, sèma, le vrai, sophiste, rhéteur, logographe, hypnotique, hypnophore, torpille marine, pharmacie, pharmakeus, pharmakos, bouc émissaire, ciguë, engourdissement, sirène, divinités chtoniennes, Hadès, musique des sphères, pythagoricien, vie générique, objectivation, premier besoin vital, métaphysique substantialiste, substance de la valeur, substance, échange, fétichisme, plus-value, baisse tendancielle, auto-destruction, capitalisme, progrès technique, l'homme, l'humain, la machine, disparition du travailleur, richesse, idée, monde virtuel, imagination, rêve, droit à la paresse, mauvaise paresse, ensauvager, loisir, activité intellectuelle, artiste, contemplatif, onirique, cogito, cartésien, sujet pensant, fantasme, Dieu, dieux, déesses, sieste érotique, jardin du sommeil d'amour, mythologie, réalisme, sieste philosophique, sieste métaphysique, sieste ontologique, âme, béatitude, bonheur, silence, perfection, parole, passé, avenir, zénith, ivresse dionysiaque, le divin, le temps, l'éternité, unité,diversité, le retour éternel, l'autre et le même, la roue de l'Etre, le cycle de l'Etre, l'Etre, fini et illimité, espace courbe.

Noms clefs: Abraham Bloemart, Saint Jean-Baptiste, Hobbes, Leviathan,Socrate, Platon, Phèdre, Achéloüs, Achéloos, Alcibiade, Héra, Héphaïstos, Typhon, Terpsichore, Erato, Calliope, Uranie, Léon Robin, La Fontaine, Esope, Jacques Derrida, Hypnos, Léonor Fini, Homère, Héré, Zeus, Poséidon, Theuth, Circé, Ulysse, Pythagore, Marx, Paul Lafargue, Nietzsche, Descartes, Jacques Blanchard,Olivier Messiaen, Titien, Antiope, Eros, Courbet, Proudhon, Circé, Pénélope, Jules Bastien-Lepage, Modigliani, Zarathoustra, Zénon d'Elée, Parménide.

Titres clefs: Prédication de Saint Jean-Baptiste, Léviathan, Phèdre, Banquet, la Pharmacie de Platon, Iliade, Odyssée, Ménon, Cratyle, Manuscrits de 1844, l'Idéologie allemande, le Capital, Critique du programme de Gotha, le Gai Savoir, Humain trop humain, Aurore, Par-delà le Bien et le Mal, le Crépuscule des idoles, Méditations Métaphysiques,Vénus et les Grâces surprises par un mortel, Turangalîla-Symphonie, Vénus du Pardo, Du principe de l'art et de sa destination sociale, les Demoiselles des bords de Seine, La fileuse endormie, Le hamac, La liseuse endormie, La blonde endormie, Femme couchée le repos, Le sommeil, La sieste champêtre, La sieste pendant la saison des foins,Les foins, Nu couché le bras droit replié sous la tête, Ainsi parlait Zarathoustra,De la Nature.

 

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Published by Patrice TARDIEU - dans Philosophie
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