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8 février 2007 4 08 /02 /février /2007 08:53
Charcuterie dialectique, taoïste, machiavélique, érotique, phénoménologique et psychanalytique :
N'EST PAS MAGEIROS QUI VEUT
 
 
" Les dieux aussi sont dans la cuisine"
Héraclite
 
 
I - Charcuterie dialectique
 
         Socrate a une double fonction charcutière. D'abord il coupe de bas en haut et de haut en bas. La première manière est la dialectique ascendante vers l'Idée, la deuxième, la dialectique descendante vers le monde sensible. Il recommande de :"découper par espèces les articulations naturelles en tâchant de ne casser aucune partie, comme le ferait un mauvais mageiros" (Phèdre 265 e).
 Ce dernier terme signifie en grec à la fois le sacrificateur qui égorge sa victime, le boucher qui découpe l'animal, et enfin le charcutier qui cuisine et accommode la viande. En effet, le boucher s'oppose au charcutier comme le tueur de bouc ou "boucher" à celui qui fait cuire la viande ou "chaircutier", comme le cru au cuit. Socrate est donc un bon mageiros, il s'y connaît en matière de dépeçage, particulièrement du sophiste dichotomisé. Il coupe même la folie en deux puis en quatre : d'un côté le délire humain, de l'autre le trouble divin, lui-même haché en mantique (du côté d'Apollon), télestique (avec Dionysos), poétique (sous l'influence des Muses) et érotique (par la fascination d'Aphrodite). Mais l'animal est-il encore le même une fois découpé et peut-on le reconstituer une fois cuit?
         La deuxième fonction charcutière de Socrate est d'être lui-même "cuit". C'est ce que fait le "mauvais" charcutier Dionysodore. Il charcute le charcutier. Il commence par demander à Socrate ce qui convient à chaque artisan : c'est au forgeron de forger, au potier de façonner l'argile, au mageiros "d'égorger, d'écorcher et de faire bouillir et rôtir la viande coupée en menus morceaux"et il conclut :"Il est donc évident que si l'on égorge et que l'on coupe en morceaux le mageiros et qu'on le fasse et bouillir et rôtir, on fera ce qui convient" (Euthydème 301 c-d).Le mauvais dialecticien confond "qui" et "quoi"; il découpe celui qui découpe. Pourtant Socrate s'y prêtait :"Qu'il me mette à mort et, s'il le veut, me fasse cuire, ou qu'il fasse ce qu'il lui plaira, pourvu qu'il me rende heureux" et Ctésippe :"moi aussi, Socrate, je suis prêt à me remettre aux mains des étrangers, et même s'ils veulent m'écorcher encore plus qu'ils ne le font en ce moment, pourvu que ma peau ne finisse pas en outre, comme celle de Marsyas, mais en vertu" (Ibid. 285 c-d).
         On remarquera que Socrate sera identifié précisément à Marsyas, dans le Banquet, silène qui, sous l'apparence, cache ses dons, mais qui finalement sera attaché à un arbre et écorché par Apollon, jaloux de ce rival ès arts et devenu mageiros fou. Il est vrai que l'être humain avait déjà été coupé en deux par les dieux dans le mythe des trois espèces de ce même Banquet de Platon, chacun cherchant son autre moitié.
 
 
2 - Charcuterie taoïste
 
         Les recommandations de Socrate ne sont pas sans rappeler l'histoire du mageiros de Zhuanzi (Tchouang-Tseu) et de son principe d'hygiène :« Quand le boucher du prince Wen-houei dépeçait un boeuf, ses mains empoignait l'animal, il le poussait de l'épaule et, les pieds rivés au sol il le maintenait des genoux. Il enfonçait son couteau avec un tel rythme musical qui rejoignait parfaitement celui des célèbres musiques qu'on jouait pendant la "danse du bosquet des mûriers" et le "rendez-vous de têtes au plumage". "Eh! lui dit le prince Wen-houei, comment ton art peut-il atteindre un tel degré? "
 Le boucher déposa son couteau et dit : "J'aime le Tao et ainsi je progresse dans mon art. Au début de ma carrière, je ne voyais que le boeuf. Après trois ans d'exercice, je ne voyais plus le boeuf. Maintenant c'est mon esprit qui opère plus que mes yeux. Mes sens n'agissent plus, mais seulement mon esprit. Je connais la conformation naturelle du boeuf et ne m'attaque qu'aux interstices. Si je ne détériore pas les veines, les artères, les muscles et les nerfs, à plus forte raison les grands os! Un bon boucher use un couteau par an parce qu'il ne découpe que la chair. Un boucher ordinaire use un couteau par mois parce qu'il le brise sur les os. Le même couteau m'a servi depuis dix-neuf ans. Il a dépecé plusieurs milliers de boeufs et son tranchant paraît toujours comme s'il était aiguisé de neuf. (...) Chaque fois que j'ai à découper les jointures des os, je remarque les difficultés particulières à résoudre, et je retiens mon haleine, fixe mes regards et opère lentement. Je manie très doucement mon couteau et les jointures se séparent aussi aisément qu'on dépose de la terre sur le sol. Je retire mon couteau et me relève; je regarde de tous côtés et me divertis ici et là; je remets alors mon couteau en bon état et le rentre dans son étui.
 - Très bien, dit le prince Wen-houei. Après avoir entendu les paroles du boucher, je saisis l'art de me conserver." L'oeuvre complète III.
La sagesse est l'art de bien charcuter la vie.
 
 
3 - Charcuterie artistique
 
         La musique participe elle aussi d'une métaphysique de la charcuterie. Il y a déjà presque cent ans le dodécaphonisme a coupé en tranches et aboli toute tonalité. On ne trouve plus celle-ci que "cuite et recuite" dans les ritournelles populaires qui sentent le brûlé. Les auteurs de chansons ont-ils oublié la nouvelle cuisine?
         Par contre, ce démembrement est visible dans l'art pictural. Sans parler de "la femme sciée" de Marc Eemans, ou des poupées disjointes de Hans Bellmer, le XXème siècle a mis en pièces la perspective, le dessin, la "mimétique", la toile (déjà lacérée par Lucio Fontana) et Orlan retransmet par satellite les moments de ses opérations chirurgicales "esthétiques" où elle fait découper sa chair, après avoir posé en Sainte Thérèse d'Avila. Un artiste italien fit également du boudin avec son sang. Que trouve-t-on derrière le dernier montage de Marcel Duchamp "Etant donnés..." à travers un trou de la porte délabrée dans une salle du Philadelphia Museum of Art? Le corps d'un mannequin atrocement mutilé. N'oublions pas le cannibale japonais qui voulut "goûter" la chair d'une jeune fille qu'il découpa méticuleusement, gardant les meilleurs morceaux au réfrigérateur; devenu peintre depuis et signant symboliquement d'une fourchette et d'un couteau. Certes, les artistes grecs avaient déjà commencé le démembrement, du moins celui du corps, par l'image de la Méduse qui sidère l'oeil de l'homme qui la regarde, et qui ressent toute l'horreur du corps coupé de la femme. Egalement le peintre grec Parrhasios fit torturer à mort un vieillard pour représenter dans une de ses oeuvres, la souffrance. Enfin Titien peignit en 1570 le supplice de Marsyas. C'est à en perdre les sens....
 
4 - Charcuterie machiavélique
 
         Machiavel reprendra l'argumentation éristique de Dionysodore qui consiste à charcuter le charcutier. En effet, son "exécrable héros", César Borgia, voulant pacifier sa province, la Romagne, la transforma en étal et vitrine de charcuterie grâce à l' équarrisseur expéditif qu'était Rémy d'Orque. Il le fit ensuite couper en deux le laissant près du billot avec un couteau ensanglanté. Son peuple fut alors "et stupide et content". Voici donc comment la charcuterie contente le peuple.
         L'équarrissage se continue avec Hobbes puisque celui-ci découpe la société, ce monstre vivant, en autant de morceaux que le bon mageiros peut débiter. Notamment il fait subir l'énervation au corps social pour en extirper les magistrats qui en sont les articulations mues par la récompense et le châtiment qui en sont les nerfs, sans mentionner la décervelée du crâne pour en extraire le souverain.
         L'auteur du Contrat Social n'est d'ailleurs pas en reste de cette métaphore organiciste et il donnera à son élève Emile l'impératif suivant :"Il te faut des chaircutiers et des rôtisseurs".
 
 
5 - Charcuterie érotique
 
         Ceci nous conduit tout naturellement à la fascination érotique qu'exerce le mageiros depuis Sade jusqu'à Alina Reyes hypnotisée par la chair froide du boeuf qui produit des bruits de baisers sur l'étal et par les paroles du boucher à la chair chaude qui enflamment ses chairs. Le divin marquis (nous retrouvons la folie déclenchée par Aphrodite découpée par Socrate) est sans doute celui qui a le plus charcuté les corps dans une combinatoire véritablement leibnizienne, explorant tous les possibles, pour en tirer le maximum de jouissance. D'où les larmes d'Eros qu'en a déduit Georges Bataille alliant le Désir et la Mort dans une dialectique hégélienne, devenue cependant supplice chinois taoïste réellement photographié; il est vrai précédé par le ténébrisme de Zurbaran représentant Sainte Agathe tenant sur un plateau ses seins coupés. C'est l'ek-stase vers l'Autre. Dieu aussi est dans la cuisine.
 
 
 
 
 
 
 
 
6 - Chaircuterie phénoménologique
 
         Qu'en est-il justement de la chair dans la phénoménologie contemporaine? Elle n'est ni matière, ni esprit, ni substance dit Merleau-Ponty, elle est intercorporéité ontologique, sentant sensible; mais sans sexe ni genre (malgré le chapitre sur le corps comme être sexué de La Phénoménologie de la perception), aussi neutre que le "das", du "das dasein" heideggerien. Seul Sartre va véritablement explorer tous les pores de la peau. Notons, en passant, que le mot "pore" vient de "poros" qui signifie la richesse, la ressource, le passage, la voie, le détroit, le conduit, le trou, et que Poros est le père d'Eros dont la mère sera poussée par "l'indigence" (c'est-à-dire "le manque de poros", "l'a-porie", l'embarras dans lequel Socrate met ses interlocuteurs) à l'enfanter le jour de la naissance d'Aphrodite (Banquet 203 b-c). Sartre a donc fouillé toutes ces ouvertures que le "charcutier divin" a faites dans le corps humain. La bouche est une de ces fentes opérée par le couteau du mageiros. Or, que fait l'enfant? Il bouche la bouche, il referme ce que le boucher a ouvert. De son doigt :"il tente de murer les trous de son visage, [...] comme on bouche avec du ciment la lézarde d'un mur, il recherche la densité, la plénitude uniforme et sphérique de l'être parménidien." ( L'Etre et le Néant p.705) .Bref, l'enfant a la nostalgie du "sphairos", de l'unité de l'être, dans le désêtre du sujet.
Sartre explore également la béance du corps féminin, puisque le mageiros a coupé en deux l'androgyne primitif (Banquet 189 d-e). Les féministes se sont récriminées devant cette définition de la femme comme "trouée" (L'Etre et le Néant p.706), ne voyant pas qu'au contraire celle-ci incarne dans sa chair le néant qui définit l'essence même de l'être humain du point de vue de l'ontologie phénoménologique sartrienne.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
7 - Charcuterie psychanalytique
 
         La psychanalyse est pleine de charcuterie.
Au commencement était Oedipe. Il est cuit d'avance. Il se charcutera après avoir charcuté son père et désiré sa mère dans sa chair, à tel point qu'il se demandera s'il vaut mieux ne pas vivre, "n'être pas né". C'est le "mè phûnai" d'Oedipe à Colone qui veut échapper à la grande boucherie commandée par le Mageiros sacrificateur qu'est le destin, l'Ananké grecque, la Fortuna machiavélienne. Mais il ne peut se dérober au Grand Charcutier qui a laissé les traces de la castration sur le corps humain comme les lèvres du haut et celles d'en bas déniées par le fétichiste. C'est le clivage du moi, la dissociation charcutière Doctor Jekyll / Mister Hyde, la "Spaltung" freudienne, le dioecisme du Banquet comme expédition punitive contre le moi désormais coupé en deux, la forclusion de Lacan comme rejet du phallus castré symbolique. L'être humain n'est plus un, il y a la refente essentielle du sujet; et autrui n'est que l'addition d'un tas d'objets partiels comme les seins sectionnés de Sainte Agathe ou de la Chinoise réellement découpée au "jeu" des mille morceaux de Georges Bataille, dans le jardin des supplices d'Octave Mirbeau.
Françoise Dolto raconte l'histoire de cette petite fille laissée dans une chambre couverte de miroirs d'un hôtel parisien et qui devint schizophrène à la vision de son corps démembré, diffracté de toutes parts, à en perdre l'oeil.
On en arrive au néant du Sujet, au vide du Désir et à la non-existence du Monde. Rappelons-nous sur ce dernier point l'argumentation dioïque de Gorgias-"Gorgone" Sur le Rien comparée justement par Platon à la sidération qu'opère la tête de la Méduse : en premier lieu, il n'y a rien; en deuxième, s'il y a quelque chose, il est inconnaissable; et en troisième, si ce quelque chose est connaissable, il est incommunicable.
 
 
 
         En guise de conclusion rappelons la légende des "trois petits enfants qui s'en allaient au champ" et qui se retrouvèrent accrochés en morceaux dans le saloir. Heureusement le "bon Saint Nicolas", l'anti-mageiros, les remembra et ils purent repartir.
N'est pas mageiros qui veut.
 
 
 
Patrice TARDIEU

Mots clefs:dialectique,taoïsme,dodécaphonique,                  
art pictural,philosophie,psychanalyse,spaltung, dioecie(dioïque), forclusion,refente.
Noms clefs:Socrate,Platon,Zhuanzi,Machiavel,Hobbes,  Rousseau, Zurbaran,Merleau-ponty,Sartre,Freud,Lacan, Georges Bataille.
 
 
 
 

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Published by Patrice TARDIEU - dans Philosophie
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