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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 10:47

 

Politique et Religion

L’action même de Jésus n’est pas sans arrière-plan politique. En effet l’homme dont la folie a été transférée dans les cochons est désormais «assis, vêtu et sain d’esprit» (Marc, V, 15) ; il demande à suivre Jésus qui remonte dans la barque. Celui-ci ne lui permet pas, il lui demande de rester dans son pays, de raconter et de publier ce qui est arrivé. On voit donc Jésus prendre une attitude radicalement opposée à celle qu’il avait eu en Galilée. Aux Galiléens Jésus recommande de ne pas parler de ses miracles. Sans doute a-t-il peur de passer trop aux yeux des Juifs pour le « Messie » et de soulever l’enthousiasme de la foule qui le proclamerait « Christos », roi, chef et révolutionnaire, voulant renverser le pouvoir romain.Ce titre serait extrêmement dangereux pour lui. Et Ponce Pilate en fixant un écriteau sur la croix où était écrit « Jésus le Nazôréen, roi des Juifs » semble vouloir donner une leçon à quiconque revendiquera ce titre . les Grands Prêtres ont voulu atténuer considérablement la portée de ce « titulus » en lui disant :  n’écris pas  « le roi des Juifs », mais comme Jésus l’a prétendu  « je suis le roi des Juifs ». Pilate persista pourtant dans son intention en répondant « ce que j’ai écrit, je l’ai écrit » (Jean, XIX, 19-22). Par la même occasion, dans ce texte de Jean, il affirme  paradoxalement, contre les Grands Prêtres, que Jésus est bien « Christos », Jésus- «Christ-Roi ».

L’attitude vis-à-vis des Géraséniens est totalement différente car il s’agit au contraire de propager et de rendre public son pouvoir de thaumaturge. Jésus le formule explicitement. Pourquoi ? C’est que la Décapole est à moitié païenne et cet enthousiasme (« enthousiasmos » signifie en grec « traversé et transporté par Dieu ») politico-religieux n’aurait pas lieu.

Il y a une autre approche qui noue politique et religion. C’est la vie même de Sébastien Bourdon. Regardons attentivement ce qu’il y a aux pieds du « démoniaque ». C’est de la paille. Quoi de plus normal qu’un enchaîné soit sur de la paille ? Oui, mais la paille est l’emblème porté par les partisans de la Fronde qui en mettent quelques brins pour se reconnaître entre eux. Ceci nous donne peut-être la clef politique de ce tableau de Bourdon. Rappelons que la Fronde, vécue par notre peintre, et qui l’incita à l’exil en Suède, consista dans des troubles civils qui déchirèrent la France, pendant la minorité de Louis XIV, sous la régence d’Anne d’Autriche à partir d’août 1648. A Paris, en juillet 1652 « la rue de Ruilly est proche de la porte Saint-Antoine, et le 2 du mois, les mille échos de la sanglante rencontre des troupes de M. Le Prince avec celles de M. de Turenne, c’est-à-dire de Sa Majesté, arrivent distinctement jusqu’au logis du maître. Le soleil se couche et la canonnade de la Bastille ébranle longuement les baies vitrées de son atelier. Deux jours plus tard, le quatre, c’est du côté de l’Hôtel de Ville que de sinistres rumeurs s’élèvent : crépitation de l’incendie, fusillades, égorgement des échevins et des magistrats, rien ne manquent à l’horreur de l’épouvantable drame. D’innombrables scènes de violence, éclatant au milieu d’un désordre indescriptible, signalent la fin du mois et le début du suivant » 6. Sébastien Bourdon a senti « l’orage » de la Fronde à côté de lui, orage que nous voyons occupé tout le haut du tableau qui est donc une sorte d’appel à Jésus, pour le délivrer de la folie des frondeurs qui le poussent à l’exil, sur l’invitation de Christine de Suède qui avait déjà reçu Descartes.

Mais regardons encore ce paysage orageux ; on aperçoit sur le fond le pic Saint-Loup, visible de Montpellier, contrastant sur le fond jaune. Que vient-il faire dans cette toile racontant un geste mémorable de Jésus avec en plus (comme nous l’avons vu) le château Saint-Ange ? Nous pensons que le fil conducteur est ici celui de l’exil. En effet Sébastien Bourdon, de religion calviniste, a connu quatre fois cette situation. Né en 1616 à Montpellier qui était une place forte protestante, la ville est assiégée et conquise par Louis XIII en 1622. Le jeune Sébastien s’enfuit à Paris à l’âge de sept ans, car la reddition de Montpellier a provoqué une forte émigration des huguenots. Premier exil. A dix-huit ans il étudie la peinture à Rome, mais il est dénoncé à l’Inquisition et préfère s’enfuir. Deuxième exil. En 1652 la Fronde le chasse de son atelier parisien. Troisième exil. Enfin il envisage de s’installer dans sa ville natale, mais le dénigrement et la jalousie l’en délogent de nouveau. Quatrième exil en 1658. On comprend qu’après toutes ces relégations théologico-politiques la peinture de Bourdon soit pleine d’allusions qui donnent toute sa profondeur au « comment »et au  « pourquoi » de son oeuvre.

Poursuivant donc notre méthode  « utraquistique »7, nous allons arriver à une dernière interprétation pour apprécier toute la richesse de la guérison du démoniaque. Il s’agirait maintenant de voir ce tableau sous l’angle de l’opposition du calvinisme à « l’épicurisme ». On connaît la boutade du poète latin Horace affirmant rejoindre « les pourceaux d’Epicure », défigurant ainsi, d’ailleurs, la thèse du sage antique. Il est vrai qu’une doctrine du plaisir (même « en repos » comme celle d’Epicure, et non pas  « en mouvement » comme celle d’Aristippe de Cyrène) contraste fortement avec la théorie de la prédestination de l’homme. En effet, selon Calvin, la prescience divine fait que Dieu voit d’un seul regard toute chose comme devant lui, passée, présente et future (pour nous). A la prescience, s’ajoute la prédestination, c’est-à-dire la décision de ce qu’il voulait faire de chaque homme gratuitement, quel que soit son comportement, damnant les uns, sauvant les autres. C’est là que Calvin s’attaque à « la folie » des hommes qui se rebellent contre les décisions de Dieu, « car la volonté de Dieu est tellement la règle suprême et souveraine de justice, que tout ce qu’il veut, il faut le tenir pour juste, d’autant qu’il le veut »8. Même le démoniaque peut donc être sauvé, car ce n’est qu’à Dieu seul que revient la gloire du salut de chacun :  « Soli Deo Gloria ».

 

Finalement donc cette construction « synoptique »du tableau de Sébastien Bourdon, qui semble prendre le point de vue de Dieu qui « voit tout en même temps », pourrait provenir de cette thèse théologique, dans son cas, puisqu’il y a juxtaposition des espaces (la Galilée, Rome, le Pic Saint-Loup...) et juxtaposition des durées (époque de Jésus, de la Fronde, des quatre exils, période homérique peut-être...).

Notre analyse « en abîme »,  la superposition d’éclairages différents, se justifie par conséquent par le fait qu’elle donne à lire et à voir, et donc qu’elle permet d’apprécier l’oeuvre d’art en dépassant la  simple « impression première » émotive ou sensible.

 

NOTES

1. Marc, V, 3-5.

2. Luc ,VIII, 29-33.

3. Michel Foucault, Folie et Déraison, Histoire de la folie à l’âge classique,chap. III, éd. Plon, 1961.

4. Gérard Mordillat, Jérôme Prieur, Christos, éd. Mille et une nuits, 1997.

5. Homère, l’Odyssée, chant X, 133-574.

6. Charles Ponsonailhe, Sébastien Bourdon, sa vie et son oeuvre, Paris 1886 (Slakine Reprints, Genève 1993), p. 93.

7. Patrice Tardieu, Thalassa, la Rencontre n°51, 1er trimestre 2000.

8. Calvin, Institution de la religion chrétienne, chap. VIII, De la Prédestination et Providence de Dieu.                   

 

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Published by Patrice TARDIEU - dans politique et religion
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