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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 13:22

Soli Deo Gloria

 

A propos de la guérison du démoniaque de Sébastien Bourdon

par Patrice Tardieu

 

Jésus a été représenté de multiples et contradictoires manières. Son visage en sueur apparaît sur le saint suaire épinglé de Zurbaran; avec les stigmates de la torture (panneau de la Pietà en la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon); subissant l’outrage et la moquerie insultante (Fra Angelico, couvent de San Marco à Florence). Mais il est aussi montré le foudre de Zeus à la main, prêt à frapper l’humanité (Rubens); Soleil-Apollon sur le fond de la chapelle Sixtine; séparant les élus des damnés (retable de l’Hôtel-Dieu de Beaune). En revanche, il nous est décrit comme un enfant têtu par le siennois Simone Martini; embrasé au moyen d’une bougie qui rend sa main transparente (Georges de La Tour); un adulte autoritaire ordonnant à Matthieu de le suivre (Le Caravage); péremptoire avec Pierre : « Va à la mer, jette l’hameçon, saisis le premier poisson qui montera, et ouvre-lui la bouche : tu y trouveras un statère » (Chapelle Brancacci de Santa Maria del Carmine). On le retrouve faisant le distinguo entre César et Dieu (Titien); en colère (fresque de Giotto); même dans une fureur extrême (Rembrandt); souriant sur la croix (sculpture en bois de l’abbaye de Lérins) ou au  ciel (retable d’Issenheim); fier, sortant du tombeau, l’étendard à la main droite, le pied gauche sur la rambarde (Piero della Francesca); maniériste (Jacopo Carrucci); rédempteur du monde (Cathédrale de Sienne) ou aux cheveux rouge vermillon sous les traits de Gauguin lui-même. L’originalité de la guérison du démoniaque vient  du sujet, peu représenté, qui se trouve pourtant dans les textes canoniques.

 

Corpus Christi

Observons le triangle équilatéral dont la pointe est au centre du tableau et dont l’un des côtés passe par les pieds des trois personnages de droite. Ce sont, à ne pas en douter les trois auteurs des Evangiles « synoptiques », du grec « sunopsis » qui signifie « d’un seul coup d’oeil », car on peut les mettre dans un livre en parallèle sur trois colonnes et observer leur similitude par une vue « synoptique ».Cependant les divergences sont déjà là et posent des problèmes logiques et chronologiques. En effet, Matthieu cherche à démontrer que Jésus est bien le Messie annoncé dans l’Ancien Testament, Marc reproduit les catéchèses de Saint Pierre, Luc, le troisième évangéliste, tente de convertir les païens en suivant les prédications de Saint Paul. Quant au quatrième, Jean, il ne figure pas dans notre tableau et ne raconte pas la guérison du possédé. Il soutient une véritable thèse de théologie métaphysique sur le Verbe (« Logos » en grec), le commencement de toutes choses, et la vie ; il situera la mort de Jésus au moment où l’on sacrifie les agneaux pour la Pâque juive afin de faire de lui « l’Agneau de Dieu », alors que les Evangiles synoptiques la placent autrement. Toutefois reste la difficulté suivante : Jésus va-t-il guérir deux « démoniaques » comme l’estime Matthieu, ou bien un seul dont parlent Marc et Luc ? Bourdon opte pour cette deuxième solution. Voyons donc leur récit, tout en tenant compte de celui de Matthieu, puisqu’il figure sur la toile, et que l’on peut voir « d’un seul coup d’oeil » nos trois évangélistes, témoins de l’action de Jésus (ce qui n’est pas tout à fait exact comme nous venons de le dire), prêts à la consigner par écrit, puisque l’un deux porte un livre d’or à la main.

Après avoir apaisé la tempête sur le lac de Tibériade, Jésus aborde l’autre rive, dans le pays des Géraséniens. Là, surgit un furieux que « nul ne pouvait plus tenir attaché [...] car on l’avait souvent chargé de liens [...] et il avait brisé ses chaînes [...] de sorte que personne ne pouvait en être maître. Sans cesse, le jour et la nuit, il errait au milieu des sépulcres et sur les montagnes, criant et se meurtrissant avec des pierres »1. « Jésus lui demanda : quel est ton nom ? Il lui dit : je m’appelle Légion ; car beaucoup de démons étaient entrés en lui. Et ces démons priaient Jésus de ne pas leur commander d’aller dans l’abîme. Or, il y avait là un nombreux troupeau de porcs [...]. Sortant donc de cet homme ils entrèrent dans les pourceaux ; et le troupeau, prenant sa course, se précipita par les pentes escarpées dans le lac, et s’y noya »2. On voit que Bourdon a peint de manière « synoptique » tout le déroulement par un mouvement qui va de droite à gauche, et qu’il aurait pu poursuivre sur un autre tableau, puisque l’histoire se termine par la frayeur et le courroux des habitants qui avaient perdu deux mille bêtes (chiffre donné par Marc) et qui prièrent Jésus de quitter leur territoire, la Décapole. L’agitation désespérée des bergers essayant de retenir les porcs est particulièrement visible et pose le dilemme d’une théodicée  quasi-leibnizienne : ou bien délivrer le démoniaque, ou bien occasionner toute cette perte de bétail. On remarquera que les bergers s’inscrivent dans le deuxième triangle équilatéral, mais dont la base est à gauche cette fois-ci, et dont l’angle de la pointe est circonscrit par les deux bras écartés du possédé. L’horizon est marqué par une double ligne : une première plus sombre sur l’eau qui coupe exactement le tableau au milieu, une deuxième légèrement au-dessus avec deux voiles (on sait que pour Tertullien, théologien du IIème-IIIème siècle, la barque est le symbole de l’Eglise qui traverse la tempête).

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Published by Patrice TARDIEU - dans art
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