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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 13:50

 

Obsession et castration

 

"Ce devant quoi le névrosé recule, ce n'est pas devant la castration, c'est de faire de sa castration, la sienne, ce qui manque à l'Autre, A, c'est de faire de sa castration quelque chose de positif qui est la garantie de cette fonction de l' Autre. Cet Autre qui se dérobe dans le renvoi indéfini des significations, cet Autre où le sujet ne se voit plus que destin, mais destin qui n'a pas de terme, destin qui se perd dans l'océan des histoires, - et qu'est-ce que les histoires, sinon une immense fiction? - qu'est-ce qui peut assurer un rapport du sujet à cet univers des significations sinon que quelque part il y ait jouissance ?"

Jacques Lacan1


Nous en venons au passage que dénonce Platon outré : "Le plus grand mensonge est venu du menteur qui vilainement a attribué à Ouranos les actions qu'Hésiode raconte qu'il a commises et la vengeance qu'à son tour en tira Kronos". Nous scanderons cette histoire en trois moments : D'abord la relation incestueuse entre Gaia et Ouranos, ensuite l'émasculation ouranienne, enfin la naissance d'Aphrodite. Il y a une véritable obsession répétitive comme nous l'explique Hésiode, une hypersexualité d'Ouranos qui "couvre" littéralement Gaia tout le temps au point que les enfants qu' il lui fait en continu ne peuvent pas sortir de son ventre parce qu'il est obstrué par son sexe ! Le verbe est "Kaluptô", couvrir, cacher, s'accoupler ici. Je vais essayer de rendre la phrase grecque "hina min peri panta kaluptoi" : "il pouvait l'envelopper totalement en la saillissant". J'interprète donc qu'il reste abouché à elle, ce qui explique que Gaia devient énorme, monstrueuse (pélôré), qualificatif que seul Hésiode utilise (et plus tard seulement Théognis). Il est totalement étendu sur elle et son ventre grossit ! C'est une étreinte fusionnelle totale, insupportable, un amour étoufffant et plein dans un coït qui est (Ouranos est qualifié par Hésiode de "thaléros") jeune, fort, vigoureux, robuste, soutenu, profond, abondant (c'est tout cela que "thaléros" désigne). On trouve chez Homère l'expression " la rosée abondante" (téthaluia éérsè) en sachant que la rosée est "masculine" parce qu'elle féconde. Ouranos est un amant éperdu pour sa mère sur laquelle il est vautré en permanence empêchant toute naissance, toute nouvelle journée, prenant en haine sa propre progéniture qui pourrait le "détrôner" de son activité sexuelle permanente. Une seule solution : couper ce qui relie Ouranos à Gaia qui ourdit un complot avec un de ses fils, Kronos "à l'esprit retors" (agkulomètès : fourbe, rusé, courbe). D'après moi, il doit agir de l'intérieur du ventre ! Alors, "philou d'apo mèdea patros essumenôs èmèsé ", " le pénis de son père chéri, il coupa avec impétuosité" (je garde la nuance "aimé" à "philos", sans le traiter comme un simple possessif, pour montrer son esprit retors)2. C'est la révolte du fils contre le Père basée sur une mutilation atroce et qu'il faudra bientôt payer. En effet les gouttes de sang de la castration d'Ouranos vont tomber sur le corps de la terre et faire naître, entre autres, les Erinnyes qui se chargeront de la vengeance, de la dette (tisis). On reconnaît ici un schème religieux que j'ai essayé d'expliquer ailleurs, lié à la culpabilité et au châtiment3. "Ils trouveraient derrière eux la dette à payer" écrit Hésiode. L'engrenage est enclenché pour l'avenir ("derrière eux"). Tout comme Kronos s'est débarrassé du pénis tranché de son père "derrière lui" : son futur est hypothéqué par le geste de la transgression de la loi de l'amour filial, il devra acquitter sa dette par la punition qui va le frapper (il sera lui-même renversé par Zeus-Dios-Dieu). Autre conséquence, la naissance d'Aphrodite, car le phallus coupé d'Ouranos continue à émettre lancé dans le flot marin : "amphi dé leukos aphros ap'athanatou khroos ôrnuto", que je traduirais par "le membre immortel éjaculait d'une blanche écume", Hésiode joue sur le mot écume (aphros) qui désigne ici le sperme et qui explique selon lui le nom de la déesse : Aphro-dite. De même en ce qui concerne son épithète : philommèdée, qui signifie chez Homère "à l'aimable sourire", basé sur le verbe "meidiaô", rire doucement, mais que Hésiode rattache à "mèdéos", le sexe masculin, si bien que si l'on veut maintenir la plaisanterie hésiodique, il faudrait traduire : Aphrodite, "qui aime le doux rire du phallus" c'est-à-dire le sperme (d'où son nom)4 ! On comprend mieux pourquoi cet épisode est si inconvenant pour Platon.

 

1 Lacan, l'Angoisse, Séminaire X, 1962-1963, éd. Association freudienne internationale, p.56.

2 Thg, 127, 159, 138. Homère, Odyssée, XIII, 245. Thg, 168, 180-181.

3 Patrice Tardieu, Gages et gageure de l'engagement religieux, revue Idées, oct. 2002.

4 Thg, 210, 190-191. Homère, Odyssée, VIII, 362. J'émettrais aussi l'hypothèse suivante : pourquoi le taureau est-il la victime qu'on sacrifie de préférence à Poséidon, dieu de la mer ? Il me semble que c'est parce que cette bête puissante représente la force génésique (ceci est vérifiable jusqu'à Picasso, cf. Patrice Tardieu, les paraboles de Picasso, revue la Rencontre, 3ème tr. 2002) et que l'écume marine évoque pour un Grec "l'écume spermatique"...

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Published by Patrice TARDIEU - dans Psychanalyse
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