Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

14 mars 2008 5 14 /03 /mars /2008 16:43

Poussée érotique

 

"Tu renaîtras, désir! Et nous diras ton autre nom!"

Saint-John Perse, Amers, strophe IX,IV,2.

 

Une nouvelle fois Platon s'oppose à Hésiode. Il fait citer les trois "archai" par Phèdre et exposer l'histoire de l'Aphrodite ouranienne par Pausanias pour mieux les contredire par sa propre théorie : Eros est fils de Poros et de Pénia, un simple "daimon", un intermédiaire1.Le contraste est saisissant : chez Hésiode, Eros est un des trois grands Principes de base de l'univers avec Chaos et Gaia. Cependant faut-il affirmer avec certains qu'Eros n'intervient pas au tout début ? Il me semble que l'expression "avec (ou sans) philotès" entraîne la présence au moins implicite d'Eros. Philotès, c'est le consentement amoureux ; pas de philotès, c'est l'absence de désir, par exemple chez Gaia quand elle enfante Pontos, alors que Nuit avec Erèbe va connaître l'étreinte amoureuse. Je soutiens donc qu'Eros est là, présent, à l'origine radicale du monde et qu'il continue à l'être tout le long puisqu'il permet de qualifier tous les engendrements de la théo-gonie soit positivement soit négativement. Le vocabulaire d'Hésiode est très explicite sur ce point. Lorsque la femme est forcée, il utilise le verbe "damazô" qui désigne trois situations : soumettre un animal au joug, soumettre un adversaire au combat, soumettre une jeune fille. Il va même préciser parfois qu'elle est "en dessous" : hypodamazô. Se pose alors un problème délicat quand Hésiode combine philotès et hypodamazô : domptée et de bonne entente (amour-combat opposé à amour-fusion ?) .Le cas d'Alcmène est particulier ; elle est trompée par Zeus dans son apparence et fait l'amour avec son mari revenu du combat la même nuit. Elle aura deux jumeaux : Héraclès, fils de Zeus ; Iphiclès, fils d'Amphitryon. Hésiode écrit simplement : "elle a été domptée par le dieu" dans le Bouclier, qui conte un exploit d'Héraclès2. Ce dernier est l'objet de toutes sortes de légendes sur sa force, y compris génésique. Lorsqu'il logea chez Thespios qui avait cinquante filles de diverses concubines, il les posséda toutes en une seule nuit, dit-on. Mais la passion amoureuse peut se faire dans un consentement mutuel : Aphrodite, trompant son mari Héphaistos, se laisse dire par Arès : "Viens ma bien-aimée, allons jusqu'à ce lit goûter les plaisirs érotiques ; Héphaistos n'est plus dans l'Olympe "3.Ils auront pour enfants Phobos (semeur de panique) et Déïmos (effroi) qui sont des dieux terribles puisqu'ils bousculent les hommes de guerre et glacent leur coeur dans les combats, mais aussi Harmonie nous dit Hésiode qui qualifie Arès de "Saccageur de cités", et Héraclès de violent. A côté de toute cette violence, il y a les trois grâces qui "inspirent l'amour" ou la muse "Erato" dont le nom vient d'Eros qui signifie "des Amours", comme aussi Dionè ou Cercéis. Elles "répandent l'amour avec leurs regards" ou bien leurs voix, leurs chants ou leurs danses. Elles ont de belles joues ou de belles chevilles... Bref Eros est partout, jusqu' à l'inceste qui se continue depuis les deux primordiaux : entre frères et soeurs avec Océan et Tèthys, Coios et Phoibé, Hypérion et Théia, Rhéa et Kronos. Mais le plus incestueux est sans doute Zeus lui-même : il épouse successivement Dèmèter (que seule Baubô réussira à faire rire en lui montrant sa vulve) puis Hèra ("mariage sacré" dit Hésiode) ses deux soeurs, il a des enfants avec ses tantes Mnémosyne et Thémis, avec ses cousines germaines Eurynomé, Métis et Léto, sans parler de toutes ses autres conquêtes... Il pratique la ruse (comme nous l'avons vu) et le rapt. Hérodote fait remarquer que pour les Perses les Grecs accordent trop d'importance à l'enlèvement des femmes ; jamais ils n'auraient fait la guerre à Troie pour cela4. Quoiqu'il en soit, Eros a pour épithète, selon Hésiode, "lusimélès pantôn té téôn pantôn t'anthrôpôn", c'est-à-dire "qui brise le corps de tous les dieux, de tous les hommes". Lusimélès veut dire exactement "qui relâche ou affaiblit les membres" et il est utilisé dans trois domaines : celui du sommeil, celui de l'amour et celui de la mort. La très intrigante histoire de la jeune fille qui se lave et se parfume et du poulpe désigné par l'expression le "sans os" (qui serait une devinette sur le pénis) a peut-être un lien avec "lusimélès"5. Je ne peux m'empêcher de faire un rapprochement avec l'estampe d'Hokusaï intitulée "la pieuvre amoureuse" où volupté, sommeil et mort semblent aller de concert.

 

 

1 Platon,Banquet,178b,180d,181c,202d-204c.

2 Thg, 125, 132 ; verbe damazô ex. 453, 1000, 1006 ; hypodamazô ex. 327 ; philotès et hypodamazô ex. 374, 962. Le Bouclier, 48.

3 Homère, Odyssée, VIII,292.

4 Hérodote, Histoires, I, 4. Rappelons aussi que, selon Gorgias, dans son Eloge d'Hélène, 10-14, c' est la contrainte du discours persuadant qui l'a séduite, ce qui l'innocente ; donc "domptée et consentante" ?

5 Thg, 121. T&J, 519-528.

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrice TARDIEU - dans mythologie
commenter cet article

commentaires

Articles Récents

Liens