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11 mars 2008 2 11 /03 /mars /2008 15:19

Poitrine prodigue

 

"Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins,

Comme un hameau paisible au pied d'une montagne."

Baudelaire

 

Il y a deux mots de transition qui me semblent importants après : "En vérité, le premier de tous (prôtista), la Fente...". Ce sont "autar épeita" que l'on traduit toujours par "puis ensuite". Autar est une conjonction qui indique soit une opposition soit une succession, épeita un adverbe soit de suite soit de conséquence. Mais si mon exégèse est bonne, la fente ne peut exister seule, elle implique et s'oppose nécessairement à ce qui l'entoure. Il faut donc traduire : "d'autre part par conséquent...". La deuxième Archie après Khaos est "Gaia eurusternos" que Paul Mazon rend par" la Terre aux larges flancs". Dans "eurusternos" il y a en effet large, vaste, spacieux, mais cela s'applique à la poitrine abondante ou généreuse. Il est vrai que le mot Gaia a pour racine "ga" qui donnera "eugeôs", fertile. Ailleurs, Hésiode dira : "la terre, mère de tous les êtres". C'est elle qui va engendrer le Ciel (Ouranos), les montagnes et les vallées, le Flot marin (Pontos)... En fait, Gaia colmate le trou de la béance de la Fente de tous les côtés par l'abondance de ses formes (mamelon, cime, pointe, mont, creux, vallon, marée...) qui servent de socle, d'assise aux hommes comme aux dieux. Son corps, c'est l'univers transpercé par Chaos, car Gaia a des "portes", des ouvertures1. Il ne faut donc pas entendre "terre" dans un sens restrictif, elle comprend tout ce qui a un rapport avec l'être car elle va donner naissance à toutes choses. Mais comment ? Ne croyons pas qu'Hésiode a naïvement pris pour modèle la sexualité humaine. Gaia, sans aucune relation sexuelle, par pure parthénogénèse va engendrer seule le Ciel, les sommets et les dépressions, l'étendue du large qui se gonfle et fait rage. Chaos seul a de son côté enfanté l'obscurité la plus ténèbreuse (l'érèbe) et Nuit qui procrée seule Moros (Supplice du destin odieux), Kère (Mort noire), Thanatos (trépas), sommeil, cauchemars, sarcasme, lamentation, vengeance, lutte, tromperie, duperie... Quant à Héphaïstos, contrairement à ce que dit Homère qui en fait un fils de Zeus, Héra l'aurait mis au monde sans s'unir avec personne pour montrer sa force et entrer en lutte avec son époux. Chaos et Gaia, même si leurs progénitures respectives ne se mélangent jamais, gardent un lien secret. Le verbe "Khalaô" que nous avons vu et qui a la même racine que chaos, veut dire aussi tendre ou présenter son buste (sans doute pour "laisser couler" le lait), et le mot "gonè" de la théo-gonè signifie non seulement liquide séminal mais giron de la mère que l'on retrouve dans l'Iliade. Hécube s'adresse à Hector qui va combattre Achille, en ouvrant son corsage, et lui dit : "Si je t'ai jamais présenté ce sein qui fait oublier les peines, souviens-t-en, mon enfant". Sans les confondre, on pourrait d'ailleurs rapprocher Gaia de l'Artémis d'Ephèse grâce à l'épithète d'eurusternos, poitrine prodigue, large, généreuse, qui donne sans compter. En effet sur son thorax s'étale une multitude de seins (mais une autre hypothèse sur cette déesse mystérieuse de la fécondité y voit une multitude de testicules de taureaux en relation avec des sacrifices très anciens). Une particularité singulière de Gaia est également de pratiquer l'inceste . Après la parthénogénèse initiale, il y a deux incestes primordiaux puisqu'à l'origine de toutes choses : l'un avec Ouranos (Ciel), l'autre avec Pontos (Flot marin), ses deux fils, d'où va provenir la quasi totalité des dieux. Toutefois, Gaia prend un sens restrictif dans les Travaux et les Jours et elle est presque confondue avec Dèmèter (qui est cependant nommée à plusieurs reprises) la déesse de l'agriculture, des moissons et du blé, mais aussi de la fertilité. Hésiode donne une curieuse prescription : "Sème nu, laboure nu, moissonne nu". On dirait que le paysan va faire l'amour à la terre ! Il n'est pas sans trouver un écho dans ce verset coranique : "Vos femmes sont pour vous comme un champ de labour. Allez à vos champs comme bon vous semble". Il est vrai que l'araire va ouvrir et creuser la terre. Homère nous donne une étrange précision : "Dèmèter aux belles boucles, cédant à son c?ur, s'unit d'amour à Iasion et se donna à lui dans un champ trois fois labouré". Hésiode reprendra cette précision : "Dèmèter, divine entre les déesses, donna le jour à Ploutos (Richesse), unie d'amour consentant à Iasion, dans la jachère trois fois retournée"2. Nous allons voir avec la prochaine et dernière Archie l'importance du consentement amoureux.

1 T&J, 563. Thg, 740. Cette ouverture de Gaia a sans doute trouvé une lointaine résonance dans l'immense sculpture allongée de Niki de Saint Phalle dans laquelle les visiteurs de l'exposition entrent par une porte stratégiquement placée...

2 T&J, 391-392. Coran, II, 223. Homère, Odyssée, V, 125. Thg, 969-970. On pourrait peut-être rapprocher ces passages d'un rituel védique archaïque où il y a labourage avec ouverture de chaque sillon par une formule évoquant la "Vache d'abondance" cf .Dumézil, op. cit., p.78.

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Published by Patrice TARDIEU - dans mythologie
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