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27 juillet 2015 1 27 /07 /juillet /2015 17:27

Livre aux pages manquantes; l’intentionnalité qui jette en avant, Franz Brentano, Husserl, Sartre.
Nous allons sauter maintenant au chapitre II de la Quatrième partie de L’Être et le Néant de Sartre, œuvre considérable qui comporte en tout 722 pages ( dans la collection « Bibliothèque des Idées » [ avant celle de « Tel » ] ). Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par une anecdote. Pierre Nora a raconté récemment sur France-Culture que Michel Foucault était furieux parce qu’une illustration d’un de ses livres avait été inversée à l’impression, et qu’il lui avait dit de se calmer car il avait reçu d’un jeune professeur de philosophie une lettre lui indiquant qu’il manquait les pages 465 à 480 [ soit un feuillet d’imprimerie de 15 pages ], une fois arrivé à la lecture de la page 464. Pierre Nora fait vérifier sur le stock qui reste chez Gallimard ; les 15 pages manquent à tous les exemplaires ! Preuve que personne n’avait lu jusque là ! Beaucoup en avait parlé, aucun ne l’avait lu en entier sans oser l’avouer (sauf Alain Robbe-Grillet ) ! Ce jeune professeur de philosophie, c’était moi !
Revenons à notre texte. Il commence ainsi : « S’il est vrai que la réalité humaine [ allusion à Heidegger ] se définit par les fins qu’elle poursuit […] », le libre projet du Pour-soi [ l’être conscient de lui-même ], « élan par lequel il se jette vers sa fin » doit être analysé et « c’est ce qu’a pressenti la psychologie empirique [ Sartre fait référence, par cette expression à la théorie de Franz Brentano, Psychologie du point de vue empirique et à la psychanalyse par rapport à la psychologie expérimentale de laboratoire ] qui admet qu’un homme particulier se définit par ses désirs ». Mais, selon Sartre, il faut se garder de deux erreurs : considérer le désir comme le contenu, disons d’une bouteille ( la « conscience » de l’homme ), et que le sens, la signification, de ce désir y soit également inhérent. C’est oublier la « transcendance » [ le « fait de sortir de soi vers… » ) de l’esprit humain. Sartre donne un exemple : « si je désire une maison, un verre d’eau, un corps de femme, comment ce corps, ce verre, cet immeuble pourraient-ils résider en mon désir ? ». Ce ne sont pas « de petites entités psychiques habitant la conscience : ils sont la conscience elle-même dans sa structure originelle pro-jective et transcendante, en tant qu’elle est par principe conscience de [ la préposition est soulignée par Sartre ] quelque chose ».
Cette dernière expression vient directement des Recherches Logiques, V, de Husserl, que nous allons étudier, qui rend hommage à Franz Brentano dont il avait suivi l’enseignement qui distingue nettement phénomènes psychiques et phénomènes physiques. Selon le livre de Brentano, la caractéristique des phénomènes psychiques est qu’ils visent quelque chose dont on ne peut les séparer : la perception n’est pas séparable du perçu, l’imagination de l’image [ deux des premiers ouvrages de Sartre porteront pour titre L’imagination et L’imaginaire ], l’énonciation de son énoncé, l’amour de l’aimé, la haine de l’être haï, le désir de ce qui est désiré. C’est ce que les philosophes du Moyen-Âge appelaient « inexistentia intentionalis », « inexistant » car dans la tête du sujet seulement mais « existant » comme « intentionnalité » car comment séparer l’aimée de l’amoureux qui se définit précisément par l’amour de l’aimée ! On peut donc classifier les phénomènes psychiques en trois catégories selon Brentano : les représentations, les jugements, enfin les mouvements de l’âme ( « phénomènes relatifs à l’amour et à la haine » ).
Husserl en retient que tout acte psychique est intentionnel et que « toute conscience est conscience de [ quelque chose ] » dans de très nombreuses modalités : représentation, jugement sur le vrai et le faux, conjecture, doute, espoir, crainte, plaisir, déplaisir, attrait ou répulsion, décision de douter théoriquement ou pratiquement, confirmation théorique, intention volitive…Tous ces vécus sont complexes et superposent des affections de l’âme ( amour/ haine ) à des représentations et des jugements mais tous relèvent de l’intentionnalité dans leur essence. Husserl se lancera dans l’étude de tous ces phénomènes, baptisée « phénoménologie » ; et L’Être et le Néant de Sartre aura pour sous-titre « Essai d’ontologie phénoménologique ».
Key Word : philosophie, phénoménologie, réalité humaine, transcendance, fait de sortir de soi vers… , structure originelle projective, conscience de… .
Key Names : Franz Brentano, Husserl, Heidegger, Sartre, Alain Robbe-Grillet, Michel Foucault.
Key Works : Patrice Tardieu, Heidegger, le point de départ ( II ), la réalité humaine, Philo blog 5 juin 2011 ; Mon corps tel qu’il est pour moi, mon corps tel qu’il est pour les autres, mon être, Sartre, Philo blog 29 juin 2015 ; Toucher et être touché, mon corps dans le regard d’autrui, la vision renversée, Sartre, Philo blog 7 juillet 2015 ; Présence de notre corps visible, surgissement de ce que nous avons à être, comment s’orienter ? Sartre, Philo blog 20 juillet 2015 ; Secret de la caresse et intentionnalité de la volupté vis-à-vis de l’avenir insaisissable, Husserl, Philo blog 28 décembre 2013 ; Michel Foucault qui ne voulait être vu par le panoptique de Bentham; gaspillage de l’utile, Philo blog 22 avril 2013.
Franz Brentano, Psychologie du point de vue empirique. Husserl, Recherches logiques [ Logische Untersuchungen ] ; Idées directrices pour une phénoménologie. Heidegger, Être et Temps. Sartre, L’imagination ; La transcendance de l’ego ; Esquisse d’une théorie des émotions ; L’imaginaire ; L’Être et le Néant.
Patrice Tardieu.




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commentaires

C
Bonjour, je me suis permis de vous citer ici: https://cercamon.net/2019/12/17/nora-foucault-sartre-une-anecdote/ Merci de m'avoir permis de retrouver une source que j'ai longtemps cherchée.
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S
faut-il alors transcender ses fantasmes, ou alors les "vivre", grande question d'un rituel "phénoméno-logique"...
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P
Cher Saint-Songe, <br /> La "transcendance" est un fait de l'être humain selon la phénoménologie de Husserl ou de Sartre ; on ne peut s'empêcher de "sortir de soi vers..." . Dès que nous fantasmons, nous allons vers ce fantasme, et, dans ce "chemin", nous le "vivons" en pensée. Le passage à l'acte est une autre histoire...qui peut se ritualiser si cela est possible.<br /> Patrice Tardieu.

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