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21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 11:22

Monades toutes nues, Louis XIV et l’Empire Ottoman, Informatique, Leibniz, N. Wiener.
J’aimerais rectifier, si cela est possible, l’image désastreuse de Leibniz, propagée principalement par Voltaire dans Candide sous le personnage ridicule de Pangloss, devenu un conte universellement connu car livre de base pour apprendre le français, notamment dans les écoles américaines aux États-Unis et dans le monde entier.
Leibniz était-il un métaphysicien loin de toute science ? Nullement, il invente, en 1676, le calcul infinitésimal et l’algorithme qui convient, avec une symbolique universellement admise et féconde aujourd’hui.
Leibniz était-il un métaphysicien coupé des réalités et dangers politiques de son temps ? Rappelons qu’il a été un diplomate. Quelle était sa mission ? Elle consistait à persuader Louis XIV, son contemporain, de conquérir l’Égypte pour arrêter l’expansion de l’Empire Ottoman qui utilisera beaucoup les « mamelouks », ( « soldats-esclaves » achetés à l’âge de 9- 11 ans, très fidèles ) et qui, au cours des siècles, s’était emparé de : la Thrace, la Macédoine, la Bulgarie, Constantinople ( qui devient « Istanbul » ), la Serbie, la Bosnie, la Crimée, la Syrie, l’Égypte, la Hongrie, l’Algérie, la Tunisie, Chypre, la Crète, arrive, et en fait le siège, devant Vienne ! Mais Louis XIV s’était déjà engagé dans de nombreuses guerres et craignait peut-être d’affronter cet Empire musulman, ses mamelouks et ses janissaires (milice recrutée parmi les enfants enlevés aux peuples soumis ). Leibniz se tourna alors vers Charles XII, roi de Suède, qui ne put vaincre le russe Pierre le Grand en Ukraine et qui se réfugia auprès des Turcs qui le gardèrent prisonnier !
Revenons un instant à l’histoire de l’Égypte, objet des préoccupations diplomatiques de Leibniz, décrivons-la brièvement. Après l’époque des Pharaons, en 332 avant J.C. Alexandre le Grand la conquiert et y établit la civilisation hellénistique, à laquelle succède la période romaine à partir de 30 avant J.C., et le christianisme va s’y développer ; ensuite, de 395 à 639 après J.C. les chrétiens constituent l’Église « copte » ( du grec « aiguptos », « égyptien », mot que l’on trouve déjà chez Homère, Odyssée, 17, 448 ). A partir de 640 les troupes arabes la conquiert et l’Égypte est intégrée à l’Empire musulman. En 750, les Coptes ne sont plus qu’un quart de la population qui a été islamisée.
Ajoutons que Leibniz, qui, lui-même n’était pas vraiment enclin aux rites,( il refusa l’extrême onction au moment de mourir), en matière religieuse, œuvra pour l’œcuménisme des protestants avec les catholiques et écrivit dans ce but la Confessio Philosophi en 1673 qui est une réponse aux interrogations d’ Arnauld ( janséniste de Port Royal ). Mais ce n’est qu’en 2010 que fut publiée une Bible œcuménique réunissant les Églises chrétiennes, catholique, protestante et orthodoxe, admettant les livres « deutérocanoniques » disaient les catholiques, « apocryphes » affirmaient les protestants, comme par exemple les chapitres 13 et 14 qui racontent dans le Livre de Daniel, l’histoire de Suzanne et des deux vieillards, pourtant très célèbre grâce aux peintures de Véronèse, de Rembrandt, de Rubens et de Tintoret.
Leibniz peut-il aujourd’hui servir au renouveau de la métaphysique ? Je vais essayer de le prouver en citant, expliquant de façon moderne, commentant et illustrant la Monadologie que Leibniz a écrite en français. Qu’entend-il par « Monade » ( avec un « m » majuscule ) ? Le mot vient du grec « monos » qui signifie « seul, unique, solitaire, isolé, séparé » ; chez Leibniz, il s’agit de l’être un ( un collier, une machine, une armée n’est pas un être « un » ), du Sujet qui perçoit sur son « écran mental » ( c’est moi qui introduit ces derniers mots ) le monde de son point de vue unique, isolé, séparé. Tout ce que nous prenons pour une réalité extérieure provient de notre système perceptif intérieur. Et c’est pourquoi Leibniz écrit : « les Monades n’ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir » ( §7 ). C’est un « écran » intérieur que nous visionnons mais, comme c’est nous qui le visionnons, nous le prenons pour une réalité extérieure à nous-même, séparant le Sujet percevant de ce qu’il perçoit.
Cependant le Sujet n’est pas seul, il y a d’autres Monades uniques : « chaque Monade est différente de chaque autre. Car il n’y a jamais dans la nature deux êtres qui soient parfaitement comme l’autre et où il ne soit possible de trouver une différence interne, ou fondée sur une dénomination intrinsèque » ( §9 ). Il y a donc une multitude d’autres Sujets dans le monde avec leurs particularités propres.
D’où vient alors la diversité de ce que chacun perçoit ? Réponse de Leibniz : le changement est permanent et « les changements naturels des Monades viennent d’un principe interne, puisqu’une cause externe ne saurait influé sur son intérieur » ( §11 ). C’est la diversité interne de notre « écran » plein d’images mouvantes.
Qu’est-ce qui provoque ces images mouvantes ? La Perception interne qui concilie l’un et le multiple ( à l’intérieur de la moindre pensée, il y en a une multitude d’autres ) et qui rassemble tout cela par le Désir que Leibniz nomme dans son français « Appétition ». Il utilise aussi le mot « Entéléchie » qui vient d’Aristote, qui est la tendance de l’être à son accomplissement. Et il qualifie même les Monades « d’automates incorporels », « automate » signifiant au sens propre « ce qui se meut par soi-même » ; mais tout le paradoxe de ce que nous appelons « automates » qui ne sont que matériels, c’est qu’ils sont mûs par un mécanisme qui leur provient de l’extérieur par ceux qui les fabriquent ; ce ne sont donc pas des « auto-mates » au sens propre ! Ce sont des assemblages de rouages sans réelle unité par opposition au Monades que l’on pourrait nommer « âmes ». Leibniz fait ici une concession à condition de ne pas accorder à « l’âme » en question une conscience et une mémoire sans plongeon dans l’oubli de soi. En effet, la Monade peut s’évanouir ou être en sommeil profond sans aucun rêve ou avoir le vertige, mais elle a la capacité de revenir à soi ou de rêver, de se rétablir après un vertige ; de toute façon il y a une succession dans ses états et « le présent est gros de l’avenir » ( §22 ). Les Monades dans l’étourdissement ( ou l’inconscient ? ) sont « des Monades toutes nues » ( §24 ).
Mais qu’en est-il des rapports entre Monades ? Leibniz donne l’approche suivante : une Monade peut « rendre raison a priori de ce qui se passe dans l’autre » et avoir le pouvoir d’agir sur elle ; toutefois « ce n’est qu’une influence idéale d’une monade sur l’autre ». Revenons à l’explication « moderne » que j’ai donnée : ce ne sont que les connexions de deux écrans dans une relation virtuelle !
Je ne pense pas avoir trahi Leibniz en disant cela puisque Norbert Wiener, inventeur de la Cybernétique, ancêtre de l’Informatique, se réclamait de Leibniz !
Key Word : philosophie, métaphysique ; mathématicien, diplomate, historien, œcuméniste ; la Monade, le Sujet, le Point de vue ; changements, perceptions, désir, entéléchie ; influence virtuelle.
Key Names : Leibniz, Voltaire, Louis XIV, Charles II, Alexandre le Grand, Homère, Arnauld, Véronèse, Rembrandt, Rubens, Tintoret, Norbert Wiener.
Key Works : Patrice Tardieu, Y-a-t-il une connaissance exacte d’un être ? Proust avec Leibniz. Philo blog 15 janvier 2012 ; Impossibilité du baiser, goûter l’autre, les multiples visages, la monade, Leibniz, Proust, Shakti, Philo blog 5 mai 2012 ; Festin de l’amour, fusion mystique, jouissance de la substance, Hegel, Arnauld et Nicole, Couperin, Philo blog 15 mai 2012 ; Origine radicale des choses, raison suffisante de leur existence, l’être et le néant, Leibniz, Philo blog 30 novembre 2012 ; Leibniz, collier du Grand-Duc, du Grand Mogol, monade, machine, armée, lettre à Arnauld, Philo blog 2 décembre 2012 ; Le membre-fantôme, ressentir quelque chose dans l’organe que l’on a pas ! Descartes, Ruyer, Philo blog 1 octobre 2014. Homère, Odyssée, 17, 448. Aristote, Physique, livre III, 201 a, 15 -35 et 201 b, 5 -15 [ l’entéléchie ]. Voltaire, Candide. Antoine Arnauld et Pierre Nicole, La Logique de Port-Royal ou l’art de penser. Leibniz, Monadologie, Confessio philosophi, Lettres à Arnauld du 30 avril 1687 et du 9 octobre 1687.
Patrice Tardieu.

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Published by Patrice TARDIEU - dans Philosophie
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