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23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 13:12

Joie, jouissance de l’âme, se donner au désir, à l’amour, éviter la haine, prudence d’Aristote.
Se pose, pour Descartes, le problème de la haine. Celle-ci, même la plus infime, ne peut que nuire car elle nous ronge. La haine du mal nous pousse à l’action, mais cette dernière serait tout aussi bien accomplie par l’amour du bien, son contraire. Encore faut-il connaître ce bien ou ce mal. La douleur du corps et la haine du mal physique sont liées. Cependant en ce qui concerne l’âme, la haine du mal ne peut être sans tristesse, « le mal n’étant qu’une privation ». Je pense qu’ici Descartes reprend l’argumentation d’Augustin : Dieu ayant créé l’univers, le mal ne peut être une substance, c’est la privation d’un bien ( La Cité de Dieu, livre XI ). L’âme est faite pour « être, connaître et aimer » ( structure trinitaire chez Augustin ; comme le nœud borroméen qui relie trois cercles de Jacques Lacan, sa tripartition du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel ; le christianisme « est la vraie religion », « est le vrai dans la religion » dit-il dans sa leçon du 11 septembre 1973 ! Rappelons que son frère cadet, Marc-Marie Lacan, était moine en l’abbaye de Hautecombe ). L’exemple que donne Descartes est très simple : nous nous sommes éloignés de quelqu’un à cause de ses mœurs, mais nous nous privons, du coup, de sa conversation.
En ce qui concerne le désir, écrit Descartes : « il est évident que lorsqu’il procède d’une vraie connaissance il ne peut être mauvais ». De même, « la joie ne peut manquer d’être bonne ». En effet elle procure la jouissance de l’âme. Descartes se lance dans une hypothèse étonnante : « si nous n’avions pas de corps », alors qu’il n’a cessé de déployer tout l’arsenal physiologique pour nous expliquer les « passions » de l’âme [ la « passivité » de celle-ci ] ! Son argument est le suivant : si nous n’étions qu’une âme, il faudrait éviter toute haine et toute tristesse et se donner entièrement à l’amour et à la joie ; cependant nous avons aussi un corps et ces quatre passions peuvent être trop violentes. Seule la modération nous sauvera.
Descartes va rentrer dans une argumentation curieuse car on va le surprendre en train d’hésiter ! On a vu que la haine et la tristesse doivent être rejetées par notre âme, même si leur fondement est vrai, a fortiori s’il est faux. Mais que dire alors de l’amour [ je le rappelle, toujours au féminin chez Descartes ] et de la joie mal fondées ? En effet la joie sera plus fragile et l’amour plus déceptive. Cependant, pour Descartes, elles semblent préférables à la tristesse et à la haine liées à la méprise. Dans la vie, on ne peut échapper à certaines tromperies, mais il vaut mieux pencher du côté de celles qui nous rendent heureux plutôt que malheureux. « Une fausse joie vaut mieux qu’une tristesse dont la cause est vraie » (article 142 ) écrit Descartes. C’est ici qu’il hésite à propos de la haine et de l’amour ; peut-on soutenir le même type d’argument ? Lorsque la haine est basée sur des faits incontestablement nuisibles, elle nous pousse à nous éloigner de ce mal qui pourrait nous détruire, de cette personne qui peut nous blesser moralement et physiquement. Par contre l’amour « injuste » nous conduit à nous approcher d’un personnage inquiétant qui « nous avilit et nous abaisse ».
Descartes va, en quelque sorte, revenir sur ses pas, et reconsidérer le désir par rapport à tout ce qui règle nos mœurs. Finalement il va revoir ce qu’il a dit des quatre passions ci-dessus qu’il n’avait considérées qu’en elles-mêmes. C’est le point de vue de l’action dont il faut tenir compte. Or, toute passion dont la cause est erronée peut alors être jugée nuisible, et, inversement, si la cause est fondée, elle peut être utile. Descartes en arrive à une palinodie ( comme Socrate en ce qui concerne l’amour dans le Phèdre de Platon, 244 a- 257 b, ou Freud sur la séduction ou la vision de la scène primitive réelles ou fantasmées, à l’origine de la névrose ), de ce qu’il avait dit sur la « fausse joie » ; maintenant il soutient que tout fondement faux est mauvais et même que « la joie est ordinairement plus nuisible que la tristesse » ( article 143 ) qui, elle, donne de la retenue, de la crainte et finalement de la prudence, alors que la fausse joie nous rend écervelé, étourdi et sans jugement dans l’action. Descartes se rapproche dangereusement ( ! ) d’Aristote, de sa critique du « dérèglement » ( « akolasia », Éthique à Nicomaque, III, 15, 119 a 34, qu’il trouve infantile ), de son éloge de la « prudence » ( « phronèsis », I, 13, 1103 a 2 ) et de l’homme « sage », « prudent » ( « phronimos », II, 6, 1107 a 2 ).
Key Word : passion, action ; le mal est une privation, pas une substance ; l’âme est faite pour être, connaître et aimer. Key Names : Descartes, Augustin, Lacan, Platon, Freud, Aristote. Key Works : Patrice Tardieu, Lacan et la question du déclin de l’imago paternelle. La haine du père et de Dieu, Philo blog 13 février 2015 ; La famille première unité sociale, la femme médiatrice, Lacan, de Bonald, Comte, Maurras, Philo blog 18 février 2015. Descartes, Les passions de l’âme. Augustin, La cité de Dieu. Lacan, Les non-dupes errent [ Les noms du père ], Séminaire 1973- 1974. Platon, Phèdre. Freud, Cinq Psychanalyses. Aristote, Éthique à Nicomaque.
Patrice Tardieu.

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Published by Patrice TARDIEU - dans passion
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